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Selon une étude du MIT, une information fausse a 70% de plus de chances d’être propagée sur Twitter qu’une vraie. © istockphoto

Combattre les «fake news» par la formation

La Suisse commence à mettre en place des apprentissages à l’esprit critique face aux fausses informations. Fin mai, la HEG-GE organise un symposium.

De tout temps, les fake news ont existé. Qu’elles soient sous la forme de propagande politique, de rumeurs dans des entreprises ou qu’elles prennent l’aspect de simples médisances dans les milieux privés, les fausses informations ont toujours eu un impact négatif sur la société et ses membres. «Si la rumeur n’est pas un phénomène nouveau, celui des fake news prend aujourd’hui une ampleur inédite. Car plus que les informations elles-mêmes, c’est leur propagation, facilitée notamment par les réseaux sociaux, qui inquiète», note le professeur Jean-Philippe Trabichet, responsable de la filière informatique de gestion à la HEG-Genève.

Trier le vrai du faux

Celui-ci interviendra lors d’un symposium organisé par la Haute Ecole de gestion de Genève le 31 mai. Intitulé «Fake news, qui croire? Impact économique, politique et scientifique de la désinformation», l’événement rassemblera de nombreux experts et intellectuels pour traiter de ce phénomène devenu quasi incontrôlable. Jean-Philippe Trabichet, pour sa part, intervient sur le sujet de la formation des étudiants face aux fausses nouvelles. «Plutôt qu’identifier ces désinformations et proposer des méthodes pour les vérifier, nous préférons rendre les étudiants imperméables à ces pratiques. Pour ce faire, l’esprit critique des individus est essentiel, il faut donc le développer dans les enseignements universitaires.»

Des recherches récentes effectuées par le World Economic Forum (WEF) démontrent, par ailleurs, que dans les offres d’emploi des sociétés, le critère de l’esprit critique prend une importance toujours plus grande. «C’est exact, l’esprit critique est une compétence recherchée chez les universitaires. C’est aussi indéniablement un bien pour l’économie, la société et la démocratie», confirme le professeur.

Selon une étude du MIT, une information fausse a 70% de plus de chances d’être propagée sur Twitter qu’une vraie. La méfiance et la suspicion pourraient donc devenir la règle, constatent les organisateurs du symposium. «De plus, il ne se passe pas un jour sans que la presse elle-même ne parle de fake news. Face à ce constat alarmant, certains pays, ainsi que la Commission européenne, se préparent à légiférer. C’est pourquoi, pour son symposium, la HEG-Genève a réuni des spécialistes de cette question pour apporter un éclairage en 3D: politique, économique et scientifique. Alors que les sources d’information se multiplient, il est de plus en plus difficile de trier le vrai du faux. Comment décider, et sur quelle base? Ne se fait-on pas influencer à son insu? Qui croire? Ces sujets d’actualité sont traités par nos orateurs», précise Marianne Aerni, conseillère stratégique auprès de la direction à HEG-Genève.

Le CERN victime de rumeurs

Le programme est alléchant et les invités éclectiques. Véronique Kämpfen, directrice de la communication à la FER Genève, en fait partie. Elle parle plus précisément de cette problématique auprès des PME: «Mon intervention est surtout orientée sur des conseils pratiques à l’adresse des entrepreneurs et notamment sur comment se prémunir contre ces attaques. De mauvaises expériences ont touché des grands groupes en France, je fais des recherches pour savoir si c’est également le cas en Suisse romande, auprès des PME.» A Genève même, un grand organisme européen est, par exemple, touché depuis des mois par des fake news. Et il a décidé de réagir. Le CERN est effectivement victime de rumeurs concernant des trous noirs, de la radioactivité, des énergies incontrôlables ou même des tremblements de terre! L’institution a décidé de communiquer à outrance pour casser le phénomène, mais le mal est tenace et le CERN en souffre. Les formations pour les cadres et les collaborateurs peuvent alors s’avérer déterminantes face à ce nouveau tsunami qui ne semble épargner personne.

En Suisse romande, les initiatives de formation commencent à se faire connaître dans certains cantons. A Fribourg, un nouveau cours intitulé «Comment enseigner aux élèves à surfer vrai?» a été lancé. Destinée aux enseignants des cycles 1, 2 et 3, cette formation s’intéresse aux outils d’analyse nécessaires pour gérer le flot informationnel et pour valider la véracité de l’information transmise. Proposée par le Centre fri-tic (le centre de compétence du canton de Fribourg concernant l’enseignement des technologies informatiques, des médias et de la communication), elle a déjà été proposée au début du mois de mai et aura lieu de nouveau le 11 juillet à la HEP (Haute Ecole pédagogique) de Fribourg.

D’ailleurs, selon le Plan d’études romand (PER) que tous les établissements de Suisse romande doivent mettre en œuvre, il est prévu un apprentissage spécifique pour faire face à la surinformation, voire à la désinformation. Dans le cadre des MITIC (médias, images, technologies de l’information et de la communication), il s’agit, dès l’entrée à l’école, d’exercer un regard sélectif et critique sur différents supports de communication. Dans la deuxième partie du cycle primaire, on propose en outre d’apprendre à comparer de manière critique les informations données par des sources différentes sur les mêmes sujets.

Alain Pache, professeur HEP Vaud cité dans 24 heures, décrit le plan: «Chacun en conviendra, l’école est à ce jour organisée autour des disciplines scolaires et c’est donc à ces dernières qu’il revient essentiellement de prendre en charge les apprentissages portant sur la vérification de l’information. Les sciences humaines et sociales en particulier – la géographie, l’histoire, la citoyenneté, l’éthique et les cultures religieuses – sont placées en première ligne pour prendre en charge de tels enseignements.» 

Formation continue nécessaire

C’est alors dans le cadre de la mise en œuvre de démarches d’enquête que les élèves sont amenés à se questionner sur la validité de l’information sur internet. «Le PER introduit même, en 11e année (soit des élèves de 14-15 ans), un travail spécifique, en géographie, sur les flux d’information. Il s’agit, pour les élèves, d’apprendre à identifier les fake news et de comprendre les logiques des acteurs qui ont tout intérêt à relayer des informations erronées. Cela implique nécessairement des efforts dans la formation des enseignants, et, en particulier, dans la formation continue», insiste Alain Pache. A ce sujet, un cours organisé conjointement par la HEP et l’Université de Lausanne a eu lieu à la fin de l’année 2017 portant sur la «multiplication des réalités».

A Genève, la lutte contre les fake news est aussi une préoccupation qui prend de plus en plus d’importance chez les enseignants, confirme dans la Tribune de Genève Christian Georges, collaborateur scientifique à la Conférence intercantonale de l’instruction publique et organisateur de la Semaine des médias. «Il n’existe pas d’outils magiques que nous pourrions distribuer pour apprendre aux élèves à débusquer les fake news. Les professeurs doivent s’intéresser à cette problématique, identifier les ressources pour tester la fiabilité des infos.» A eux de jouer!