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«Nous ne serons jamais les cow-boys de la formation»

Virgile Formation a annoncé hier le rachat du CRPM (Centre romand pour la promotion du mangement), avec à la clé la création du nouveau leader romand de la formation continue dans les métiers du tertiaire. Entretien avec Thierry Broger, président de Virgile Formation.

Directeur général du leader suisse de l’assurance animalière Epona, Thierry Broger s’investit dans la formation avec sa double casquette de président de l’antenne romande de la Société suisse des employés de commerce et de président du conseil de Fondation de Virgile Formation. Hier, il a annoncé le rapprochement entre son école (Virgile Formation) et le Centre romand pour la promotion du Management (CRPM), avec à la clé la création du nouveau leader romand de la formation dans les métiers du tertiaire. Il revient sur les raisons de ce rapprochement et les défis qui l’attendent dans un marché fortement concurrentiel.

Le marché savait que le CRPM se portait mal. Vous annoncez un «rapprochement» entre Virgile Formation et le CRPM; que se cache-t-il derrière ce terme? Face aux problèmes qu’ils rencontraient, les dirigeants actuels du CRPM ont fait preuve de clairvoyance et de courage, et ils ont pris les mesures qui s’imposaient. Ils se sont notamment mis à la recherche d’un partenaire capable d’assurer la pérennité d’une école qui, rappelons-le, possède 40 ans d’histoire et une réputation d’excellence dans le marché. C’est ainsi qu’ils sont entrés en contact avec nous et deux ou trois autres repreneurs potentiels.

Pourquoi être entré en matière? Quand un concurrent faiblit, n’est-il pas plus judicieux de le laisser disparaître pour mieux reprendre ses parts de marché? Le hasard a voulu que, quelques jours avant que le CRPM ne nous approche, nous nous trouvions, à notre initiative, dans le bureau de l’une des membres du conseil de Fondation du CRPM, pour lui signifier notre intérêt à approfondir les relations entre nos deux écoles. Pour une raison très simple: avec une longue expérience dans l’enseignement de la finance pour Virgile Formation, et dans le leadership et le management pour le CRPM, nos deux centres possèdent des profils parfaitement complémentaires, si l’on excepte quelques offres redondantes dans les ressources humaines. Nous étions donc déjà acquis à l’idée d’un rapprochement.

Qui vous aurait coûté beaucoup moins cher si vous aviez attendu la faillite du CRPM pour intervenir… Et vous auriez pris moins de risques, puisque vous allez maintenant devoir remettre à flot une école en difficultés.  Il n’y a pas si longtemps, Virgile Formation est aussi passé par là. En 2015, alors que le centre rencontrait des difficultés graves, c’est grâce à la confiance et au soutien financier de la SEC (Société des Employés de Commerce) que nous avons pu le sauver. J’en ai repris la présidence à ce moment-là. Nous avons dû immédiatement faire face aux changements des règles du jeu, avec l’introduction de la nouvelle loi sur la formation et le passage à un subventionnement des étudiants plutôt que des instituts de formation. Pour Virgile Formation, très actif dans le domaine des brevets et diplômes fédéraux, cela a représenté d’un coup une baisse d’environ 10% de notre chiffre d’affaires. Ce n’est qu’au prix d’une profonde restructuration, en particulier au niveau de la maîtrise des charges, que nous avons réussi, sous l’impulsion de Samir Chercher, directeur de Virgile Formation, à stabiliser la situation dans un premier temps, puis à revenir dans les chiffres noirs.

Et vous allez maintenant prendre les mêmes mesures pour sauver le CRPM? Comme nous sommes déjà passés par là, nous avons très vite identifié les problèmes. Le CRPM jouit d’une magnifique réputation. Ses formateurs sont des références dans leur domaine d’activités, souvent connus loin à la ronde. Dans l’ensemble, les coûts de fonctionnement sont élevés et il faut travailler, dans l’intérêt de tous, à les contenir. Il y a donc un gros boulot d’intégration et d’optimisation à effectuer, mais il s’agit d’un travail de l’ombre et rien ne va changer du point de vue de la qualité des prestations pour nos clients qu’ils soient particuliers ou entreprises. Cela dit, vous avez raison, nous prenons un certain risque et d’aucuns auraient sans doute choisi de laisser couler le bateau. Mais ce n’est pas notre philosophie.

Pourtant vous œuvrez dans un marché très concurrentiel ou personne ne se fait de cadeaux. Malgré ce marché où la concurrence est très vive, nous ne serons jamais les cowboys de la formation. Nous travaillons avec une logique financière bien sûr, mais l’éthique prime avant tout. Les valeurs du CRPM correspondent à nos valeurs. Le respect. L’engagement. La parole donnée. La recherche de la qualité. Quand un concurrent qui incarne ces valeurs connaît des difficultés, il serait tout simplement faux de le laisser disparaître. Nous travaillons dans la transmission de savoirs. La transmission d’un comportement éthique en fait partie. Comment pourrions-nous enseigner l’éthique de la gouvernance sans en appliquer les principes ? Je l’ai dit, le CRPM possède 40 ans d’histoire, Virgile Formation bientôt 30. La pérennité de nos fondations – mais cela vaut pour toutes les entreprises – dépend de leur comportement vis-àvis des partenaires, clients, fournisseurs et concurrents. Les coups bas ou autre filouterie sont issus d’un management d’un autre temps.

Vous misez sur la continuité plutôt que sur la rupture ? Exactement. Nous voulons conserver l’âme du CRPM, ce qui aurait été impossible si l’école avait disparu. Nous allons conserver l’infrastructure existante. Nous avons également réussi à convaincre une grande partie de l’équipe en place de nous suivre dans ce projet. Les collaborateurs qui ont écrit l’histoire du CRPM seront presque tous de l’aventure. Nous avons pu proposer des contrats à 10 des 14 collaborateurs du CRPM. Et sur les quatre qui ne rejoindront pas la nouvelle organisation, trois ont déjà retrouvé une activité. Et nous voulons bien sûr conserver l’équipe exceptionnelle des formateurs qui sont les garants d’une formation de qualité et de la réputation du centre. Alors, oui, nous avons travaillé sur l’idée d’organiser une transition fluide, toute en douceur, à tel point que, finalement, il se pourrait bien que bon nombre des personnes concernées, clients ou enseignants, ne voient même pas la différence. J’en profite pour remercier l’équipe sortante du Conseil de Fondation du CRPM qui joue magnifiquement le jeu de cette transition par la collaboration. Toutes les discussions ont été orientées solutions, avec énormément d’énergie et d’investissement, malgré un timing très serré.

L’UNIL, l’EPFL et l’IMD collaborent aussi. Ils viennent d’annoncer la création d’une nouvelle école baptisée E4S pour « Entreprise for Society », qui doit intégrer les défis technologiques et environnementaux pour former les leaders de demain. Est-ce un concurrent pour vous ? Ce projet part de très bonnes intentions. Voyons ce qui se concrétisera d’ici à quelques années. Nos formations existent et elles répondent aux besoins concrets des employés et dirigeants d’aujourd’hui. Nous n’avons pas les moyens de surfer sur la vague du « durable » et de modifier nos plans pédagogiques à chaque nouvelle mode, ce qui ne nous empêche pas de nous projeter dans l’avenir pour coller à l’évolution des métiers. En particulier celui d’employé de commerce, qui est l’apprentissage le plus répandu en Suisse.

Quelle forme prend cette réflexion ? Le CFC d’employé de commerce n’est plus positionné de la même manière que par le passé au sein de l’entreprise. Sous les coups de boutoir de la technologie, le métier va au mieux se transformer, au pire disparaître. Certaines études le place dans la liste des métiers à risque. Avec la SEC Suisse, nous avons déjà réalisé passablement d’études et dessinons une stratégie viable. Pour vous donner un exemple, la SEC a mis en place un partenariat avec l’institut « Impact IA » (ndlr IA : intelligence artificielle) à Genève et l’Espace Entreprise dans le but d’élaborer un référentiel de compétences pour un nouveau métier, le « labelliseur de données ». Comment gérer les données ? Comment les agréger ? Comment les utiliser au profit des clients et des consommateurs ?

L’UNIL, l’EPFL, l’IMD, ce sont de grands noms qui pourraient vous faire de l’ombre. Idem pour Harvard et la London School of Economics qui proposent des formations à distance, des MOOCS, que tout un chacun peut suivre depuis la Suisse. Cette concurrence ne vous préoccupe pas ? Tout d’abord, ce type de formations ne nous est pas étranger. Nous proposons déjà actuellement dans certains de nos cursus des formations en ligne. A mon avis, une PME romande avec 100 collaborateurs ne sera pas impressionnée par une formation Harvard acquise à distance, trop loin de ses besoins en matière de compétence. J’ai moi-même un EMBA et sa valeur tient pour moitié à ce que j’ai appris au niveau théorique et pour l’autre moitié au réseau que j’ai développé en dehors de la classe, lorsqu’il fallait en groupe se serrer les coudes pour rendre une étude ou un rapport. On ne se constitue pas un réseau par Elearning. Cela dit, bien sûr que nous réfléchissons à la pédagogie de demain, et l’enseignement à distance en fait partie. De même que la notion de pédagogie inversée qui consiste à repositionner le formateur dans une dynamique de classe où les élèves auront déjà intégré la matière et seront en mesure d’en discuter, d’en débattre et de la mettre en application avec l’aide du formateur dans des casus concrets. C’est une révolution qui nous oblige à nous réinventer, aussi bien sous l’angle de la logistique que de la formation des formateurs.

Vous annoncez vouloir donner naissance à une nouvelle SEC Business School Romandie. Est-ce que ce ne serait pas la bonne réponse face à la concurrence des grandes marques suisses et étrangères ? Voire face à Romandie Formation qui déploie toutes ses filières sous une même marque ? Nous voulons profiter des synergies possibles avec les écoles de la SEC en Suisse alémanique, qui proposent des formations très intéressantes que nous pourrons « romandiser ». D’où l’idée de créer une marque ombrelle baptisée SEC Business School Romandie. Mais nous ne voulons pas devenir le fourre-tout de la formation. Il faut savoir que nos marques, Virgile Formation dans la Finance et le CRPM dans le Leadership et le Management, de même que le CRQP dans les Ressources humaines, sont très connues et respectées dans le marché. Au risque de paraître manquer de modestie, je dois dire que ces marques n’ont, dans leur domaine, rien à envier à celles que vous avez citées tout à l’heure. Commercialement, ce serait folie que d’y renoncer. Notre intention est d’offrir à nos étudiants, dans le même institut, une palette de formations continues leur permettant d’acquérir les outils indispensables à leur employabilité et/ou à leur volonté de progression dans le monde du travail.

Vous devenez le plus gros centre de formation de Suisse romande, devant Romandie Formation. Cela annonce-t-il une bataille sanguinaire qui va laisser un cadavre sur la route ? Ou pensez-vous qu’il y a de la place pour vous deux ? Non seulement, il y a de la place pour deux gros centres, mais la saine concurrence qui va en résulter est bonne pour la qualité. Nous avons, chacun dans nos activités, d’excellentes relations avec le Centre Patronal, qui héberge Romandie Formation. Avec la nouvelle alliance entre Virgile Formation et le CRPM, portée par la SEC, la donne va changer, nous serons un acteur un peu plus visible que par le passé. C’est une bonne chose. La concurrence va dynamiser le marché, empêcher qu’un centre ne s’endorme parce qu’il occupe une position dominante, ce qui ne peut qu’être bénéfique pour la qualité et donc, en fin de compte, pour nos clients.

Un mot sur la formation duale en général et l’apprentissage en particulier, sont-ils assez soutenus par les autorités ?Je suis un inconditionnel et fervent défenseur de la voie duale. J’y suis d’ailleurs passé et j’ai pu ensuite, par le biais de la géniale coordination des formations en Suisse, me spécialiser dans des domaines qui m’intéressaient. L’apprentissage conduit à tout et il faut absolument le pérenniser. Mais à mon avis, l’Etat ne peut à lui seul sauver l’apprentissage, ce sont les entreprises et les maîtres d’apprentissage qui le feront. On assiste à des dérives inquiétantes. La mode est aux stagiaires. Six mois, huit mois de stages non-rémunérés qui ne débouchent que rarement sur une place d’apprentissage. Ce n’est pas acceptable. Il est de la responsabilité des entreprises d’engager des apprentis et de les former. Les jeunes qui arrivent sur le marché du travail ont de plus en plus de peine à choisir leur voie. On le constate clairement, les apprentissages se commencent de plus en plus tard. Il n’est pas rare d’avoir des apprentis de 18-20 ans, alors qu’il y a quelques années, l’apprentissage était une suite logique de l’école, à 15-16 ans. Il faut arrêter de laisser au bord de la route ceux qui ne sont pas en voie gymnasiale. Ils sont comme ils sont. L’apprentissage est une singularité suisse qui fait notre force et qui explique en partie un taux de chômage pour les jeunes nettement plus bas que chez nos voisins. Ne l’oublions pas et faisons le nécessaire pour soigner ce merveilleux outil d’intégration sociale. Ce sont ces jeunes qui pérenniseront nos métiers et qui deviendront nos clients de demain.