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Cryptomonnaies

À Lugano, le bitcoin rebelle apprend à coexister avec les banques

Né pour contourner le système bancaire, l’actif rebelle partage désormais les couloirs du Plan ₿ Forum avec des gestionnaires de fortune. Plongée dans un événement où deux cultures opposées apprennent à se jauger sans s’exclure.

Entre l'esprit de révolte des origines et la réalité des marchés, la cinquième édition du Plan ₿ Forum de Lugano illustre la mue d’un écosystème contraint de pactiser avec ceux qu’il voulait abolir.
Entre l'esprit de révolte des origines et la réalité des marchés, la cinquième édition du Plan ₿ Forum de Lugano illustre la mue d’un écosystème contraint de pactiser avec ceux qu’il voulait abolir.Nil Samir

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Né d’un rejet du système bancaire, le bitcoin cultive toujours sa contre-culture au Plan ₿ Forum de Lugano. Dans les mêmes couloirs, des banques présentent pourtant des produits taillés pour ses adeptes. Reportage dans un événement où deux mondes réputés inconciliables apprennent à dialoguer.
Le 3 janvier 2009, le tout premier bloc de la chaîne bitcoin embarquait, en guise d’acte de naissance, le titre du Times de Londres, qui évoquait ce jour-là un second sauvetage des banques par le gouvernement britannique. Le clin d’œil n’avait rien d’innocent. La monnaie de Satoshi Nakamoto s’inscrivait dans le sillage des cypherpunks, ces militants du chiffrement qui rêvaient, depuis les années 1990, d’échanges affranchis de toute tutelle, à commencer par celle des banques.
Dix-sept ans plus tard, l’esprit frondeur saute encore aux yeux à l’entrée du Palazzo dei Congressi, où s’ouvrait vendredi la cinquième édition du Plan ₿ Forum, organisée par la Ville de Lugano et Tether, l’émetteur du stablecoin USDT. Cette attitude rebelle cohabite pourtant avec des invités que les pionniers n’auraient jamais conviés: des banquiers et des gérants d’actifs, personnifiant le système que les plus radicaux rejetaient.

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Des Ferrari à l’entrée

Le visiteur est d’abord accueilli par des Ferrari exposées comme des trophées. Faut-il y voir une culture de l’enrichissement rapide dont l’écosystème peine à se défaire, ou le simple goût d’un milieu pour l’affichage de sa réussite? Plus loin, une faune hétérogène rappelle les débuts très alternatifs de la crypto, entre colliers de capsules de bouteilles, doudoune rose et liasse de dollars portée en guise de pochette.
À quelques mètres, le ton change. Banques et gérants de fortune tiennent leur stand, convaincus que cette technologie peut améliorer la finance traditionnelle, bien loin du grand soir que promettaient ses pères fondateurs. Les deux populations se croisent et se jaugent, sans que l’une semble vouloir chasser l’autre.

Une mythologie en construction

Une partie entière de l’exposition est consacrée à l’art, signe qu’un courant culturel anime toujours cet univers et qu’il s’emploie à forger sa propre mythologie. Un jeu vidéo présenté sur place en livre la version la plus littérale. Le joueur y reçoit l’appel du président du Salvador, qui lui confie une mission sans ambiguïté: chasser les banquiers du pays.
L’essentiel se joue d’ailleurs loin de la scène principale. Les couloirs bourdonnent, et l’espace des sponsors a pris des airs de bazar où l’on chine, entre musique et street art, vêtements, pins et œuvres physiques.

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«Trojan Horse» par l’artiste italien Antonio Batzu, exposé à la conférence Plan ₿ à Lugano
«Trojan Horse» par l’artiste italien Antonio Batzu, exposé à la conférence Plan ₿ à Lugano
«Trojan Horse» par l’artiste italien Antonio Batzu, exposé à la conférence Plan ₿ à LuganoNil Samir
«Trojan Horse» par l’artiste italien Antonio Batzu, exposé à la conférence Plan ₿ à LuganoNil Samir

Le rêve salvadorien

Sur scène, Roman Martinez donne à cette mythologie un visage humain. Cofondateur de Bitcoin Beach, projet communautaire né en 2019 à El Zonte, village côtier du Salvador, il a vu cette expérience inspirer la loi qui a fait du bitcoin une monnaie légale en 2021. «L’un des plus grands changements, c’est la manière dont les Salvadoriens pensent aujourd’hui», raconte-t-il. «Avant, nous n’avions pas de rêves. Et quand nous en avions, nous pensions devoir quitter notre pays pour les réaliser.»
Ce qui a changé tient en une fierté retrouvée. «Pour la première fois, nous rêvons, et nous sommes fiers d’être Salvadoriens», poursuit Roman Martinez. «Et ce sentiment compte plus que tout.»
Le cadre légal, lui, a reculé. En janvier 2025, pour obtenir un prêt de 1,4 milliard de dollars du Fonds monétaire international (FMI), le Salvador a rendu facultative l’acceptation du bitcoin par les commerces. La fierté que décrit Roman Martinez a survécu à ce recul malgré les pressions du «Système», signe qu’elle repose d’abord sur le changement de regard provoqué dans le pays.

Un exemple de cohabitation

Plutôt que d’évoluer, la culture crypto semble plutôt se démultiplier, avec deux courants dominants; l’un toujours rattaché aux idéaux révolutionnaires originels, l’autre beaucoup plus institutionnalisé et intégré aux infrastructures financières existantes. La multi-signature, ou le multisig dans le jargon du milieu, offre peut-être l’un des meilleurs exemples de la manière dont ces deux sous-cultures peuvent coexister. Le principe consiste à répartir les clés d’un portefeuille entre plusieurs détenteurs. Aucun transfert ne part sans un nombre minimal de signatures, répartissant ainsi le pouvoir sur les fonds.

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Sur la scène principale, Pascal Eberle représentait Sygnum, première banque spécialisée dans les actifs numériques à avoir obtenu une licence bancaire suisse. Il en est le chief of staff et co-dirige l’initiative bitcoin de la banque. Il partageait l’affiche avec Max Kei, fondateur et directeur général de la plateforme de prêt lettone Debifi. Ensemble. Tous deux présentaient MultiSYG, un service de crédit garanti par du bitcoin, annoncé il y a un an au même forum. Le collatéral de chaque client est logé dans un portefeuille dédié qui exige trois signatures sur cinq.
Ces règles sont inscrites dans le code même du bitcoin, si bien que le réseau rejette toute transaction qui ne les respecte pas. Les visuels projetés derrière les intervenants le résumaient en une formule: des fonds qui ne bougent que lorsque suffisamment de parties signent.

Une clé parmi cinq

Le symbole est fort. Un outil qui à terme empêcherait toute partie, banque comprise, de déplacer seule les fonds répond précisément à la défiance fondatrice des cypherpunks. L’établissement bancaire garde un rôle d’orchestrateur, qu’il partage avec ses clients.
Les cypherpunks rêvaient d’un monde sans tiers de confiance. Leurs héritiers, à Lugano, en bâtissent un où la confiance se répartit entre plusieurs mains sans qu’aucune ne puisse exercer un pouvoir unilatéral. La rébellion a trouvé son compromis, et il tient en trois signatures sur cinq.

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