«La Suisse possède des collections d'art extraordinaires»
La présidente de la maison de ventes Christie’s explique comment elle séduit la nouvelle génération et détaille l'influence stratégique de la famille propriétaire, les Pinault.
Marcel Speiser
Bonnie Brennan: «Les Pinault, en tant que famille propriétaire, sont de la plus haute importance pour Christie's.» Philipp Mueller Photography für HZ
Le siège de Christie’s se trouve à Londres. Sa patronne, l'Américaine Bonnie Brennan, dirige cette institution séculaire depuis New York. Pourtant, c’est à Paris qu’elle reçoit la Handelszeitung. À deux pas des Champs-Élysées, sur l’avenue Matignon, l’antenne française y occupe un somptueux palais. Brennan n’y a pas de bureau attitré: pour l’occasion, elle a réquisitionné celui de sa directrice pour la France. Un espace habité: sous les plafonds à stucs s’empilent ouvrages d’art, sculptures et catalogues, avec une vue plongeante sur le Grand Palais et le jardin Marigny.
Avant de commencer, Bonnie Brennan confie avoir commandé récemment un petit gadget d'intelligence artificielle (IA) pour l'aider à gérer son quotidien professionnel: ilenregistre ses conversations puis les résume le soir. Puis, elle lance: «Let’s talk!»
Madame Brennan, aimez-vous les voitures?
Bonnie Brennan: Les voitures? Pourquoi cette question?
Eh bien, Christie’s vient de vendre pour la première fois en Europe toute une série de magnifiques voitures de collection...
Oh oui, Rétromobile à Paris a été un événement formidable. En septembre 2024, nous avons acquis Gooding & Company pour l'intégrer sous le nom de Gooding Christie’s afin de renforcer notre segment luxe. Le fondateur, David Gooding, a dirigé autrefois le département des voitures classiques chez Christie’s avant de s'établir à son compte. Sa réputation est exceptionnelle.
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Est-ce parce qu’il déniche les Ferrari les plus convoitées, garantissant ainsi un chiffre d’affaires intéressant?
Il ne s’agit pas seulement de Ferrari. C’est une question d’expertise, de provenance des lots et de qualité des ventes. Gooding n’est pas forcément la plus grande entreprise du secteur, mais elle est considérée comme la meilleure. Chez Christie’s, nous voyons dans les voitures de collection une opportunité majeure. Surtout lorsque, comme on vient de le voir à Paris, nous nous déployons avec Gooding au-delà des États-Unis. L'année dernière, Gooding a réalisé un chiffre d'affaires de 234 millions de dollars. C’était son meilleur résultat historique.
Vous ne vous contentez pas d'une expansion mondiale: vous importez aussi l'univers Gooding à New York, place forte des enchères d'art...
Oui, New York accueillera également une édition de Rétromobile en novembre, en parallèle de nos grandes ventes saisonnières.
Quel est l'objectif?
Nos nouvelles cibles s'intéressent aussi aux voitures classiques. Nous présenterons certains modèles directement à notre siège du Rockefeller Center, tandis que le salon lui-même se tiendra au Javits Center.
Vendue aux enchères à Rétromobile à Paris pour 6,8 millions d'euros : une Talbot-Lago T150-C-SS Teardrop Coupe de 1938.zVg
Vendue aux enchères à Rétromobile à Paris pour 6,8 millions d'euros : une Talbot-Lago T150-C-SS Teardrop Coupe de 1938.zVg
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Quand vous parlez de nouvelles cibles, visez-vous principalement les jeunes?
Je parle d'un public plus large, dont fait effectivement partie la jeune génération. Mon grand objectif en tant que présidente est d'ouvrir nos portes et de nouer des relations avec de nouveaux acheteurs et acheteuses.
Concrètement, comment procédez-vous?
Et bien, à Rétromobile, nous avons exposé une douzaine de montres de haute horlogerie issues de notre segment de ventes privées. Nous partons du principe que les clients de Gooding s'intéressent à d'autres départements de Christie’s. Nous adorons parler de peinture avec nos clients, mais nous voulons aussi montrer que nous avons une offre passionnante en horlogerie, en joaillerie ou en automobile.
Rétromobile a-t-il attiré de nouveaux profils à Paris?
Absolument! Près de la moitié des acheteurs venaient d'Europe, même si l'on pouvait bien sûr enchérir depuis le monde entier. Et nous avons assisté à l'une des batailles d'enchères en ligne des plus intenses...
Un duel pour une Ferrari?
Oui. Deux enchérisseurs se sont affrontés en quelques minutes, et se sont littéralement battus. C'était un duel spectaculaire. Aujourd'hui, 81% de nos clients utilisent nos outils d'enchères en ligne, et ce, même lors des ventes physiques. Nous devons être à la pointe numériquement pour séduire ce public jeune qui fait tout sur smartphone. Après tout, la génération Amazon achète son papier essuie-tout en ligne...
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Et des Ferrari?
Parfois aussi une Ferrari, oui. Ce qui est décisif, c'est que l'expérience numérique soit aussi fluide et simple que sur Amazon ou chez un autre puissant distributeur, tout en restant plus sophistiqué, plus personnel et sur-mesure.
L'intérêt de votre groupe pour les voitures classiques est logique. Mais Christie’s s'aventure aussi sur des terrains très éloignés de son cœur de métier, à mon avis...
Ah bon? À quoi pensez-vous?
Vous avez créé une division Venture qui investit dans les hologrammes, les filigranes numériques ou même la climatisation. Pourquoi?
Tout a commencé avec notre conférence «Art and Tech» qui a déjà été organisée dix fois et fait dialoguer ces deux milieux. Forts de son succès, nous avons décidé d'aller plus loin et d'investir dans les entreprises découvertes via ce forum. C'est au contraire très lié à notre coeur de métier: nous apprenons et échangeons avec des entrepreneurs de la nouvelle génération qui seront peut-être nos collectionneurs de demain.
Bonnie BrennanPhilipp Mueller Photography für HZ
Bonnie BrennanPhilipp Mueller Photography für HZ
Bonnie Brennan: l’experte des enchères
Aux commandes de Christie’s depuis février 2025, l'Américaine Bonnie Brennan est une historienne de l'art de formation ayant grandi dans la banlieue de Détroit. Après une première expérience professionnelle dans la publicité, elle évolue depuis près de trente ans dans l'univers des enchères. Elle a d'abord fait ses armes chez Sotheby’s avant de rejoindre Christie’s, les deux maisons qui dominent, de très loin, le marché mondial.
Un business de plusieurs milliards
En 2025, Christie’s a généré un chiffre d’affaires de plus de 6 milliards de dollars. Sur ce total, 4,5 milliards proviennent des enchères traditionnelles et 1,5 milliard du segment des ventes privées (Private Sales), où l'entreprise cède des objets directement à des acquéreurs. Signe d'un renouvellement générationnel, environ un tiers de la clientèle appartient désormais à la Gen Z et aux Millennials. Le groupe emploie quelque 2 100 collaborateurs à travers le monde.
La galaxie Pinault
Christie’s est l'une des participations stratégiques de la famille de milliardaires français Pinault. Leur société holding, Artemis, est principalement connue pour être le propriétaire du géant du luxe Kering, qui chapeaute des maisons prestigieuses telles que Gucci, Saint Laurent et Brioni.
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Comment s'assurer de proposer les bonnes œuvres au bon moment? Après tout, sans elles, vous ne faites pas d'affaires...
Je dis souvent que les meilleures affaires commencent quand il n'y a encore aucun contrat sur la table. Nous bâtissons des relations à long terme basées sur la confiance. C’est ce qui nous permet de fêter nos 260 ans cette année.
260 ans, c'est impressionnant!
N'est-ce pas? Nous sommes plus vieux que les États-Unis!
Certes. Revenons à ces relations de long terme...
Une grande partie de ce que nous vendons provient de successions. Nous ne voulons pas apparaître seulement lorsqu'un tel moment difficile se présente. Nous voulons être là bien avant: conseiller le collectionneur de son vivant sur la structuration de sa collection, l'aider pour des restaurations, des estimations ou l'utilisation d'œuvres comme garanties financières, en tant que partenaire de confiance .
«« Beaucoup de nos lots proviennent de successions. Nous ne voulons pas arriver seulement dans ces moments difficiles, mais être présents bien en amont. »»
Cela ressemble à de la gestion de fortune à l'ancienne.
Il y a de ça, oui. Si nous faisons correctement notre travail de conseil, nous sommes les mieux placés le jour où une vente survient. Je suis dans ce métier depuis 1997. J’ai un client très proche que je vois régulièrement: il n’a jamais rien vendu chez nous, mais il a beaucoup acheté. Un jour, il vendra. Et grâce à notre parcours commun, je suis convaincue que nous serons alors ses partenaires.
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C'est tout le mal qu'on vous souhaite. Mais vous ne pouvez pas être présente auprès de chaque collectionneur.
Non, mais nous étudions de près toutes les collections en formation. Et je peux vous dire qu'en Suisse, j'ai vu certaines des collections les plus extraordinaires de ma carrière.
Intéressant. Des exemples?
Non, je préfère en rester là (rires).
Aujourd'hui, l'intérêt ne porte plus seulement sur l'art, mais aussi sur les squelettes de dinosaures, les sacs à main, les mémorabilias sportifs...
Vous avez raison. Nous sommes à l'écoute de tout ce qui a une pertinence culturelle. Nous vendons actuellement la collection d'un merveilleux collectionneur américain, le regretté Jim Irsay. Il possédait l'une des équipes de football américain de la NFL, les Indianapolis Colts. C'était un passionné de musique et de pop culture. Sa collection de 400 objets retrace un siècle d'histoire: de la selle d'un cheval de course célèbre à une ceinture de Mohamed Ali, en passant par une guitare de Jerry Garcia (du groupe des Grateful Dead). L'an dernier, nous avons pu exposer et vendre aux enchères une collection constituée de la même manière à Londres. Cela avait généré des files d'attente interminables. Bref, il y a beaucoup d'objets intéressants et une forte demande pour ces objets "culturels" est immense. Nous devons y être attentifs: ce qui fait aujourd'hui les gros titres culturels pourrait faire nos affaires demain.
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Outre l'aspect gestion de fortune, déjà évoqué, comment définiriez-vous votre secteur d'activité?
Nous sommes avant tout une entreprise de services. Nous devons offrir une grande expertise et un service d'excellence. Nous avons la chance d'évoluer dans le business du luxe et des chefs-d'œuvre. Nous avons le privilège de montrer au monde des objets exceptionnels, qu'il s'agisse de beaux-arts, de bijoux, de sacs à main, de voitures, de meubles ou de beaux-arts décoratifs. Nous représentons une place de marché pour les objets les plus extraordinaires du monde.
Vous voyez-vous comme une branche de l'industrie du divertissement?
Absolument. Une vente aux enchères est aussi une performance théâtrale. Christie’s fait partie des loisirs des personnes fortunées. Nous sommes finalement un prestataire de services pour les passions de personnes qui peuvent et veulent s'offrir au moins une part de luxe.
Bonnie Brennan : "Nous sommes un prestataire de services pour les passions des personnes qui peuvent et veulent se permettre au moins un peu de luxe".Philipp Mueller Photography für HZ
Bonnie Brennan : "Nous sommes un prestataire de services pour les passions des personnes qui peuvent et veulent se permettre au moins un peu de luxe".Philipp Mueller Photography für HZ
Parfois de façon démesurée. Christie’s a vendu l’œuvre la plus chère de l’histoire: le «Salvator Mundi» de Léonard de Vinci, pour 450 millions de dollars.
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Dans le cadre théâtral d'une vente en direct, c'est vrai. Mais nos ventes sont ouvertes à tous, indépendamment de la fortune. Partout dans le monde, nous exposons gratuitement les lots avant la vente au public. C'est comme un musée à entrée libre avec de nombreuses expositions temporaires, renouvelées en permanence.
Les enchères sont un pilier, les ventes privées (gré à gré) en sont un autre. Quelle est la différence?
Les ventes privées ont lieu toute l'année, tandis que les enchères sont à dates fixes.
C'est tout? Les ventes privées ne sont-elles pas destinées aux clients particulièrement aisés?
Bien sûr, certains clients privilégient la discrétion du gré à gré. L'an dernier, ce canal a généré 1,5 milliard de dollars. Ce qui est décisif, c'est la question de la mise en relation ciblée des acheteurs et vendeurs. Et si nous savons ce que vous cherchez, nous pouvons vous aider à le trouver. C'est tout l'enjeu des ventes privées.
Les objets les plus précieux ne finissent donc pas systématiquement dans les ventes privées?
Non, il s'agit vraiment d'établir des liens appropriés. Et parfois, il s'agit aussi de rapidité: d'obtenir quelque chose pour une l'occasion, un anniversaire par exemple.
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Christie’s appartient à Artemis, la holding de la famille Pinault, également propriétaire du groupe Kering (Gucci). La famille est elle-même une grande collectionneuse. Est-ce un atout pour vous?
C'est d'une importance capitale!
Pour quelle raison?
Cela donne de la crédibilité et de la stabilité à Christie's. Les Pinault sont propriétaires depuis 28 ans. Grâce à cette vision de long terme, nous avons pu croître. Monsieur Pinault est un visionnaire, passionné d'art contemporain. Il a été le moteur du développement de l'art d'après-guerre et contemporain chez Christie’s, qui est aujourd'hui notre plus grande catégorie, c'est là que les prix sont les plus élevés. Il l'avait anticipé avant que le reste du marché ne le réalise. Notre entreprise est enracinée dans les valeurs de la famille Pinault. C'est pour moi l'une des choses pour lesquelles je suis le plus reconnaissant.
Mon prédécesseur, Guillaume Cerutti, est toujours lié à Christie's - en tant que président du conseil d'administration - et dirige désormais la collection Pinault. Le petit-fils de Monsieur Pinault siège à notre conseil d'administration. Et François-Henri Pinault est très impliqué dans notre activité. Nous avons donc trois générations de Pinault avec nous, qui nous soutiennent. Et nous pensons que le fait qu'ils soient aussi passionnés par l'art que nous tous crée une énorme valeur ajoutée.
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Existe-t-il des synergies entre les entreprises de la galaxie Pinault?
Oui, et nous allons les renforcer. Saint Laurent et la photographie, Gucci et l'art contemporain... Nous voulons plus d'interconnexions au sein de la famille Artemis, et la famille le souhaite également. Aujourd'hui déjà, nous envoyons des experts de Christie's sur les bateaux de croisière de la famille, qui donnent aux voyageurs un aperçu de diverses facettes de l'art. Il y a tant de nouveaux collectionneurs avides d'apprendre. Il y a tellement de recoupements dans les groupes cibles de Christie's et de Kering. Mon rôle en tant que chef est de développer l'activité. Je vois le plus grand potentiel dans l'association avec d'autres marques et entreprises de la famille.
Pour finir, parlons célébrations! Comment allez-vous fêter ces 260 ans?
De nombreuses festivités sont prévues, partout dans le monde, mais l'une des plus symboliques, c'est le nouveau rostrum, que nous venons d'inaugurer, un projet très particulier.
Pardon, un "rostrum"?
C'est le pupitre du commissaire-priseur. Lorsque James Christie a fondé Christie's en 1766, il s'est rendu chez Thomas Chippendale, le plus grand fabricant de meubles de l'époque, et s'est fait construire le rostrum que nous utilisions encore jusqu'à présent.
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Et maintenant, vous le remplacez?
Oui. Nous avons demandé à Sir Jony Ive — le designer qui a conçu les produits emblématiques d'Apple — de concevoir notre pupitre pour le futur. Le résultat est magnifique. Il sera d'ailleurs utilisé à Genève dès le mois de mai.
Bonnie Brennan avec le nouveau rostrum de Sir Jony Ive.Getty Images
Bonnie Brennan avec le nouveau rostrum de Sir Jony Ive.Getty Images