C’est un véritable tournant historique. Depuis le 25 juin, et pour la première fois de l'histoire de la compagnie, la présidence de Swiss n'est plus confiée à un manager suisse indépendant. Certes, Dieter Vranckx (53 ans) est né en Belgique, mais il réside en Suisse, possède le passeport à croix blanche depuis longtemps et occupait jusqu’ici la vice-présidence de Swiss. Avec lui, les commandes sont reprises par un homme qui a débuté sa carrière il y a 27 ans au sein de l'ancienne Swissair, gravissant un à un les échelons jusqu’au poste de CEO de Swiss.
Mais l'arrivée de Dieter Vranckx consacre aussi la mainmise d'un membre du directoire de la maison mère Lufthansa à Kloten: il y occupe en effet les fonctions de Chief Commercial Officer (CCO) depuis deux ans. Pour le nouveau président de Swiss, ce mandat s'apparente à un exercice d'équilibriste. Se présentera-t-il à Zurich en tant que membre du directoire de Lufthansa ou en ancien patron de Swiss, prêt à défendre les intérêts helvétiques? Saura-t-il s'abstenir d'interférer dans l'opérationnel pour laisser Jens Fehlinger, son successeur aux manettes de Swiss, piloter seul?
À Kloten, cette nomination suscite des sentiments mitigés. Bien que Swiss soit la véritable vache à lait du groupe Lufthansa, la compagnie a dû céder récemment plusieurs compétences clés au siège de Francfort, notamment la gestion des offres, du réseau et de la distribution. Dès lors, le souhait de voir des profils suisses et indépendants nommer aux deux postes encore vacants du conseil d'administration de Swiss se fait pressant. Un vœu pieux, sans doute. Chez Lufthansa, la règle d'or reste immuable: la centralisation avant tout.
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Les alliés
L’un des plus proches confidents de Dieter Vranckx a récemment quitté Swiss: Markus Binkert, directeur financier de la compagnie jusqu'en 2024, aujourd'hui CEO du groupe de restauration collective SV Group. Pendant près de vingt ans, les deux hommes ont mené des carrières parallèles chez Swiss et au sein du groupe Lufthansa. Lorsque Vranckx était CEO de Swiss, Binkert en était le Chief Financial Officer.
En 2024, le patron de Lufthansa, Carsten Spohr, a propulsé Vranckx au directoire du groupe en tant que CCO. Un organe de direction où siège également Michael Niggemann (Ressources humaines et Juridique), lui-même ancien directeur financier de Swiss. Le reste du cénacle se compose de Till Streichert (Finances) et de Grazia Vittadini (Chief Technology Officer). Au conseil d'administration siège aussi Karl Gernandt, vice-président du géant de la logistique Kühne+Nagel (basé à Schindellegi, SZ) et homme de confiance de Klaus-Michael Kühne, le premier actionnaire de Lufthansa.
Sur le plan politique, Dieter Vranckx a tissé des liens étroits avec la directrice de l'économie publique du canton de Zurich, Carmen Walker Späh, ainsi qu'avec Josef Felder, le président de l'Aéroport de Zurich. Il entretient par ailleurs d'excellentes relations avec les dirigeants des constructeurs aéronautiques, à l'instar du CEO d'Embraer, Francisco Gomes Neto, ou de Lars Wagner, patron de la division aviation civile d'Airbus. Ses connexions s'étendent à Alexis von Hoensbroech, CEO de WestJet, et à Larry Culp, qui dirige la branche aéronautique de General Electric. Enfin, c'est au sein de l'alliance Star Alliance qu'il côtoie Scott Kirby, le patron d'United Airlines, et Shinichi Inoue, le chef d'All Nippon Airways.
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Carsten Spohr, Carmen Walker Späh, Markus Binkert (de g. à d.).Flo Huber, PR / BILANZ-Collage
Carsten Spohr, Carmen Walker Späh, Markus Binkert (de g. à d.).Flo Huber, PR / BILANZ-Collage
La famille
Pour Dieter Vranckx, la sphère privée reste strictement privée. On sait peu de choses sur l'intimité du nouveau président de Swiss. Il est décrit comme un homme calme, hautement compétent et imperméable aux extravagances. D’origine belge, il vit en Suisse depuis plus d’un quart de siècle et a obtenu le passeport rouge à croix blanche en 2013, avec pour commune d'origine Birr (AG).
Il est établi sur la prestigieuse Goldküste zurichoise. C'est chez Swissair qu'il a rencontré son épouse, Mirjam, avec qui il a eu deux enfants. À l'époque où il officiait à Singapour comme directeur des ventes et du marketing de Lufthansa pour la région Asie-Pacifique, celle-ci travaillait comme enseignante assistante à l'école suisse locale. Lorsque son emploi du temps le lui permet, Dieter Vranckx s'adonne à la randonnée, au tennis et à la natation.
Mirjam VranckxPR
Mirjam VranckxPR
La carrière
Dieter Vranckx est ce qu'on appelle un aviation geek au sens noble du terme: un passionné d'aéronautique qui évolue dans cette industrie depuis près de trente ans. Ce double national belgo-suisse est diplômé en ingénierie commerciale de l'Université de Bruxelles, un cursus complété par un Master in Business Administration (MBA). Il a également suivi plusieurs programmes de management avancés à la London Business School et à l'IMD de Lausanne.
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À peine un an après ses débuts chez Swissair, il subit le choc historique du grounding de la compagnie. Il choisit pourtant de rester fidèle au secteur. Avant de devenir CFO puis CEO de Brussels Airlines, puis CEO de Swiss, il a supervisé les ventes et le marketing des compagnies du groupe Lufthansa. En juillet 2024, il accède au directoire de la maison mère en tant que CCO. Depuis le 25 juin 2026, il préside le conseil d'administration de Swiss, succédant à Reto Francioni, qui a occupé ce poste pendant dix ans.
Parmi ses mentors figure Christoph Müller qui, au début de la carrière de Vranckx, fut le dernier mandataire de Swissair chargé de redresser – sans succès – la Sabena. Il a également été fortement marqué par Christoph Franz, ancien patron de Swiss et du groupe Lufthansa. William «Bill» Meaney a lui aussi laissé une empreinte durable sur son parcours : l'actuel CEO du géant de la gestion de l'information Iron Mountain fut en son temps Chief Commercial Officer de Swiss.
Christoph Franz, Christoph Müller, Bill Meaney, Reto Francioni (de g. à d.).PR / BILANZ-Collage
Christoph Franz, Christoph Müller, Bill Meaney, Reto Francioni (de g. à d.).PR / BILANZ-Collage
Les adversaires
Dans ce milieu, on se connaît et on se respecte, mais on défend des intérêts divergents. Face à Ben Smith (CEO d'Air France-KLM) et Luis Gallego (CEO d'International Airlines Group), Lufthansa livre une bataille féroce sur le marché européen des liaisons long-courriers et premiums. Sur le court-courrier, EasyJet se montre particulièrement agressive sous la houlette de Kenton Jarvis, alors que Lufthansa peine à y être rentable, ce qui grève les profits générés sur le long-courrier.
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Pour gagner en force de frappe, Dieter Vranckx entend désormais piloter les différents hubs du groupe de manière centralisée et non plus cloisonnée. Une stratégie indispensable pour résister à des géants comme Turkish Airlines, dirigée par Ahmet Olmuştur, ou Emirates, emmenée par Tim Clark.
Ben Smith, Kenton Jarvis, Tim Clark (de g. à d.).PR, Kostas Maros für RMS, Bloomberg / BILANZ-Collage
Ben Smith, Kenton Jarvis, Tim Clark (de g. à d.).PR, Kostas Maros für RMS, Bloomberg / BILANZ-Collage
Le réseau suisse
L'industrie aéronautique, hautement politique, exige un réseau d'influence hors pair. Le nouveau président de Swiss bénéficie de contacts au plus haut niveau de l’État et de l'économie. À commencer par le ministre des Transports Albert Rösti, dont dépend la politique aéronautique, mais aussi le ministre de l'Économie Guy Parmelin.
Il entretient d'excellents rapports avec le conseiller aux États aargois Thierry Burkart (PLR) ainsi qu'avec le conseiller national Martin Candinas (Le Centre), président de la Litra (Ligue suisse pour l'organisation des transports). Dans le secteur du tourisme, il est proche d'André Lüthi, patron de Globetrotter, et de Martin Nydegger, directeur de Suisse Tourisme. Ses liens sont tout aussi étroits avec Martin Hirzel, président de la faîtière de l'industrie tech (Swissmem), et Rahul Sahgal, directeur de la Chambre de commerce suisse-américaine (AmCham), dont Vranckx est un invité régulier. Enfin, ses échanges avec la présidente de la Migros, Ursula Nold, portent notamment sur les questions de recrutement. Mais c'est aussi et surtout à bord des vols Swiss que sont distribués les célèbres petits chocolats Frey de la Migros.
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Albert Rösti, Thierry Burkart, André Lüthi, Ursula Nold (de g. à d.).Keystone, Samuel Schalch, PR / BILANZ-Collage
Albert Rösti, Thierry Burkart, André Lüthi, Ursula Nold (de g. à d.).Keystone, Samuel Schalch, PR / BILANZ-Collage
Cet article est une adaptation d'une publication parue dans Bilanz.