Lorsque le lanceur d’alerte le plus connu au monde apparaît sur l’écran, l’Audimax de l’EPFZ affiche complet: Edward Snowden (43 ans) s’adresse en direct depuis son exil en Russie à des centaines d’étudiants pour parler d’intelligence artificielle, de surveillance et du pouvoir des géants mondiaux de la tech.
L’événement s’inscrit dans le cadre du panel «AI Surveillance and Freedom of Speech». Le débat sur la surveillance par l’IA et la liberté d’expression agite également le monde universitaire suisse, de Zurich à Lausanne: comment les étudiants et le corps enseignant doivent-ils gérer l’influence de la Big Tech? Et quelle responsabilité portent ceux qui développent de telles technologies?
Dans le public se trouvent des universitaires directement confrontés à ces questions. Car des entreprises comme Google ou Palantir recrutent leurs futurs talents dans les hautes écoles suisses.
«La responsabilité incombe aux êtres humains»
Snowden ne mâche pas ses mots. L’ancien collaborateur de la CIA, de la NSA et de la DIA, qui avait révélé en 2013 l’ampleur de la surveillance menée par les services de renseignement américains, met en garde contre une érosion du contrôle démocratique. De plus en plus de tâches de l’État seraient externalisées à des groupes technologiques privés comme Palantir. Les responsabilités risqueraient ainsi de devenir floues.
Cette évolution serait particulièrement préoccupante dans le domaine de l’intelligence artificielle. Snowden a critiqué les entreprises d’IA qui rejettent la responsabilité des erreurs de leurs systèmes sur une prétendue «intelligence artificielle autonome». Or, les algorithmes ne sont ni coupables ni innocents: «La responsabilité incombe toujours aux personnes qui développent et utilisent ces systèmes.» Il a donc également réclamé des conséquences juridiques pour les responsables.
Snowden, qui possède la citoyenneté russe depuis 2022, ne s’est pas exprimé pendant l’événement sur le système politique de plus en plus autoritaire de la Russie.
Le débat ne vient pas de nulle part. Des entreprises comme la société américaine d’analyse de données Palantir travaillent dans le monde entier pour des armées, des services de renseignement, des autorités policières et des entreprises. Comme l’a révélé le magazine en ligne «Republik», Palantir a également tenté pendant des années d’obtenir des mandats de la Confédération en Suisse, sans succès toutefois. Google et Palantir sont par ailleurs sous le feu des critiques, leurs technologies étant notamment utilisées dans la guerre à Gaza.
Les fondateurs de Palantir, Alex Karp (58 ans) et Peter Thiel (58 ans), sont eux aussi controversés. Leurs détracteurs leur reprochent une attitude hostile à la démocratie et parlent de «techno-fascisme».
Résistance contre Palantir
Le débat prend une dimension particulièrement concrète à l’EPFL, à Lausanne. Palantir doit participer début octobre au «Forum EPFL», le plus grand salon universitaire des carrières d’Europe.
Cette présence suscite de la résistance, comme l’a rapporté en premier «20 Minutes». L’organisation étudiante SUD étudiant-e-s et précaires exige l’exclusion du groupe américain. Elle reproche notamment à Palantir de participer à la surveillance de masse ainsi que de mener des activités en lien avec l’agence américaine de l’immigration ICE et l’armée israélienne. Les activités de Palantir ne seraient pas compatibles avec une conception éthique de la technologie, écrit l’organisation étudiante en réponse à une demande de Blick.
Palantir s’est inscrite sans avoir été invitée
L’association faîtière des étudiants de l’EPFL, l’AGEPoly, s’oppose elle aussi à la participation de Palantir. Plus de 900 réponses recueillies lors d’un sondage sur le sujet ont montré que les étudiants étaient mécontents de la présence de l’entreprise sur le campus. «Nous avons reçu de nombreuses questions et inquiétudes de la part d’étudiants», écrit l’AGEPoly.
Les organisateurs du salon des carrières soulignent que Palantir s’est inscrite «de sa propre initiative» et n’a pas été invitée. Ils précisent également que la participation d’une entreprise ne doit «pas être comprise comme un soutien à ses activités ou à ses positions».
L’EPFL n’intervient pas
La direction de l’EPFL rappelle que le Forum est en principe libre dans son organisation, tant que les règles générales de la haute école sont respectées lors de ses événements. L’EPFL prend acte des réactions des étudiants, mais ne peut pas intervenir dans le processus d’organisation du Forum.
Pendant ce temps, dans la salle de conférence de l’EPFZ, Snowden donne un conseil aux futurs informaticiens et ingénieurs: «Un appareil ne doit jamais agir contre les intérêts de son utilisateur.» Il serait tout aussi important de rester fidèle à ses propres convictions. Toute personne appelée un jour à travailler pour une entreprise puissante ou une grande institution devrait donc réfléchir à ce qu’elle défend: «Écrivez ce que vous croyez et pourquoi vous le croyez, avant de commencer à y travailler.»
Note de transparence: un partenariat existe depuis 2018 entre Ringier Médias Suisse et Palantir. Ringier utilise le logiciel Foundry ainsi que l’«Artificial Intelligence Platform» de l’entreprise.