Pascal Crittin: une taxe selon le revenu, «pourquoi pas chez nous?»
A quelques jours du vote sur l’initiative qui veut abaisser la redevance audiovisuelle à 200 francs par an, le directeur de la RTS se livre et décortique les conséquences économiques d'un éventuel «oui» dans les urnes.
Entre menace de centralisation outre-Sarine, exonération de 60 000 entreprises et réflexion sur une taxation liée au revenu, le service public joue sa survie financière. Le directeur de la RTS décortique les conséquences économiques potentielles d'un "oui" dans les urnes. Julie de Tribolet
Huit ans après le rejet massif de l’initiative «No Billag», le peuple suisse décidera-t-il de couper les jambes de la Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR), en abaissant la redevance à 200 francs par an contre 335 francs aujourd’hui? Si oui, que se passera-t-il concrètement? Pourquoi, selon le service public, faut-il impérativement éviter ce scénario du pire?
A quelques jours du vote crucial du 8 mars, le directeur de la Radio télévision suisse (RTS), Pascal Crittin, a ouvert à L’illustré les portes du nouveau site de production flambant neuf d’Ecublens (VD), situé sur le campus de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). Assis dans un bureau donnant sur le Léman, le natif de Saint-Maurice (VS) remonte les manches de sa chemise claire légèrement froissée et accepte de répondre à toutes les questions qui fâchent. Interview-vérité.
Pascal Crittin, comment allez-vous à quelques jours de la votation sur l’initiative qui veut abaisser la redevance à 200 francs?
Ecoutez, ça va. Je dois dire que c’est une période très exigeante, émotionnellement et physiquement. Il faut bien sûr soutenir les équipes. Parce que cela provoque forcément de la peur. Néanmoins, il faut rester très engagé, faire le travail, livrer les émissions. D’un point de vue plus personnel, je suis invité à participer à énormément de tables rondes, de panels et de débats en tous genres. Cela demande beaucoup d’engagement.
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A l’époque, l’initiative «No Billag» avait été massivement rejetée dans les urnes. Aujourd’hui, les sondages sont très serrés. Comment comprenez-vous ce changement de paradigme?
La question n’est pas vraiment la même aujourd’hui. «No Billag», c’était radical: veut-on un service public ou pas? Cette fois, les initiants veulent garder un service public, mais amputé de moitié. Deuxièmement, nous nous trouvons face à une question de prix. Est-ce que l’offre vaut le montant fixé ou pas? Troisièmement, nous sommes huit ans plus tard et le monde a changé. Le débat public est beaucoup plus dur, le covid est passé par là. Il y a une fracture dans l’opinion publique qui est bien plus marquée aujourd’hui que par le passé. Enfin, et ce n’est pas anecdotique, la SSR est toute seule, les radios et télévisions régionales privées n’étant cette fois pas concernées.
Parlons concrètement de l’initiative «200 francs, ça suffit!». Si elle est refusée, quelle sera votre ambition?
La redevance va de toute façon baisser à 300 francs par an, plus de 60 000 entreprises seront exonérées de la redevance et nous continuerons à perdre des revenus publicitaires. Pour nous, cela représente 17% de coupe du budget. Soit 270 millions de francs. C’est un programme d’économies très exigeant que nous devons mettre en œuvre. Tout en restant décentralisés, puisque, en Suisse, nous parlons quatre langues.
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Allez-vous encore couper dans les programmes?
Nous faisons tout pour les préserver au maximum. Pour y parvenir, nous nationalisons tout ce qui peut l’être: les ressources humaines, les finances, la production, les services, la technologie… Nous mettrons en place davantage de synergies avec la Suisse alémanique et italienne. Cela aura un impact sur les emplois dans tous le pays. Mais notre priorité, si nous en restons à 300 francs, est que le public ait le maximum de programmes possible.
Et si le peuple ne vote pas de la manière que vous espérez, que ferez-vous?
Il faut que les gens se rendent compte que cela reviendrait à faire perdre à la SSR 50% de son budget en dix-huit mois. Que fait une entreprise qui perd la moitié de son budget? Elle ferme ses centres de production et centralise tout à un seul endroit pour investir ce qui lui reste dans ses prestations. Nous n’aurons plus les moyens de rester dans toutes les régions. Malheureusement, je ne peux pas imaginer que les Zurichois viendront ici. J’imagine qu’il y aura une grosse centralisation outre-Sarine.
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Vous auriez tout de même l’obligation de continuer à traiter l’actualité dans les régions.
Il resterait sans doute des bureaux de journalistes. Un en Suisse romande et un autre en Suisse italienne. Mais le gros de notre activité serait centralisé à Zurich. En termes d’offres, avec 50% de budget en moins, nous serions obligés de couper massivement. Un journal imprimé aurait beaucoup moins de pages. Nous, nous devrions fermer des chaînes que les gens écoutent et regardent. Nous devrions mettre fin à énormément d’émissions. C’est factuel.
La figure genevoise de l’Union démocratique du centre (UDC) Céline Amaudruz estime que, au contraire, «avec 850 millions de francs, la SSR pourrait toujours faire énormément de choses». Se met-elle le doigt dans l’œil?
D’abord, quand on a deux fois moins de budget, on a deux fois moins de publicité. Donc le vrai chiffre, c’est 700 à 750 millions de francs. Sur le papier, cela fait beaucoup d’argent, je suis d’accord. Nous pourrions faire des choses, mais deux fois moins qu’aujourd’hui. C’est mathématique.
Pouvez-vous détailler un peu?
Près de 50% de notre budget est consacré à l’information. Si nous coupons l’autre moitié, nous n’aurons plus les moyens de produire le reste. Je parle ici de toutes les émissions de culture et de sport, mais aussi le divertissement, dont 52 minutes, Les Dicodeurs, Cœur à cœur, la finale du combat de reines en Valais. Au cas où l’initiative passe, nous aurons deux options: tout centraliser en sortant des régions latines ou faire uniquement une chaîne d’information continue dans chaque région.
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Si les initiants gagnent, serez-vous toujours l’homme de la situation?
Si l’initiative était acceptée, notre vision serait désavouée. Mais, en même temps, mon rôle est de faire appliquer le mandat donné par le Conseil fédéral. Je travaille pour faire ce qui est nécessaire pour le service public, tous les jours, ici, en Suisse romande.
Vous ne mettez donc pas votre démission sur la table?
Non.
Plusieurs polémiques ont émaillé la campagne. Parlons d’abord de Tataki: un cadre est critiqué anonymement par deux employées dans la Tribune de Genève et c’est un autre qui se fait débarquer. On n’y comprend rien. Que se passe-t-il au sein de votre média jeune public?
Même si les événements sont proches dans le temps, le départ que vous évoquez n’est pas consécutif à l’article. La situation est suivie depuis l’été dernier par les ressources humaines. Des mesures ont déjà été prises. En parallèle, nous avons lancé une analyse du climat au sein de l’équipe. Nous statuerons à l’issue de cette démarche.
Certains estiment que la réaction de la RTS est disproportionnée. La direction s’est-elle emportée à cause de la votation sur la redevance?
Non. La santé et l’intégrité du personnel sont plus importantes que tout le reste. Sans aucune exception.
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C’est l’un des enseignements de l’affaire Darius Rochebin?
En 2017-2018, j’ai eu à traiter comme directeur de la RTS des affaires qui remontaient à de nombreuses années et à une époque où je n’étais même pas en poste. Je me suis engagé personnellement: plus jamais ça! Nous avons donc pris une série de mesures. Depuis, nous n’hésitons pas à agir avec fermeté à chaque fois que cela est nécessaire.
Passons à une autre polémique: Stefan Renna qui a provoqué une tempête en dénonçant la participation d’un athlète israélien aux Jeux olympiques de Milan-Cortina. Le Comité olympique israélien demande des excuses ainsi que le retrait du journaliste. Allez-vous vous exécuter?
Nous sommes désolés si des personnes ont pu être blessées par cette séquence. La RTS défend une information véridique, indépendante et respectueuse. La longueur et le format de cette information n’étaient pas appropriés dans le cadre du commentaire d’une compétition sportive. C’est la raison pour laquelle la séquence a été retirée. Par souci de rigueur journalistique, nous allons préciser auprès de nos rédactions la forme des commentaires sportifs. Pour le reste, je n’ai pas d’autre commentaire à faire.
Vous attendiez-vous à une situation aussi délicate?
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L’ampleur de la polémique est inédite. Le contexte de la votation amplifie tout. Indépendamment de notre réalité locale, ce thème fracture considérablement la société et rend le travail journalistique très difficile.
Particulièrement quand on travaille pour le service public?
Je pense que le métier de journaliste est rendu plus difficile partout. Peut-être encore davantage au sein du service public, c’est vrai, parce que nous appartenons à tout le monde et que tout le monde veut voir son avis être représenté, voire supplanter celui du voisin.
Cette réalité, dans laquelle l’information de qualité est en danger, ne fait-elle pas que nous devrions plutôt parler d’augmenter la redevance?
(Rires.) En tout cas, si la redevance était augmentée, ce serait pour qu’il y ait davantage de production médiatique et pour avoir davantage de vivacité démocratique. Ce serait l’idéal! Je pense que cela se ferait même au bénéfice des acteurs privés. Vous savez, je considère qu’il n’y a pas que la SSR qui fasse un travail utile à la société. Les médias privés le font aussi. Je m’appuie sur l’ensemble des expériences des acteurs du milieu pour dire que, de manière très générale, l’information n’est a priori pas rentable. Nous devons désormais nous positionner en tant que société. Si nous voulons une diversité d’opinions, il faut aider les médias d’information. Et ce, de manière complémentaire entre le public et le privé.
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Pourquoi cette voix n’est-elle pas davantage portée dans l’arène politique? Par lâcheté?
(Il réfléchit.) Au sortir de «No Billag», nous avons essayé de comprendre pourquoi plus de 100 000 personnes avaient estimé que le pays pouvait se passer du service public. La conscience de la valeur des médias se perd. Y compris en politique. C’est la raison pour laquelle nous avons lancé une grande opération avec l’école publique: l’éducation aux médias et à l’information.
Pourquoi cette offre est-elle importante?
Pour être une citoyenne ou un citoyen capable de se forger ses propres opinions, il faut avoir les clés de l’information et savoir repérer les fake news. Nous essayons modestement de contribuer à cela. Prenons l’exemple de la Finlande qui est exposée à la menace russe depuis longtemps. Ce pays a compris bien avant nous l’importance vitale de l’information. Cela fait vingt ans que des programmes d’éducation aux médias ont été lancés à tous les niveaux de la société. C’est crucial pour la démocratie.
Ne pensez-vous pas qu’il y a aussi le mode de financement de la redevance qui fait grincer des dents? Une taxe, c’est par définition antisocial. Et à une époque où les fins de mois sont difficiles pour toujours davantage de personnes...
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La redevance a l’avantage d’aller directement à la prestation. Si cela passait par l’impôt, l’argent entrerait dans le budget de l’Etat. Par conséquent, c’est le parlement qui, chaque année, déciderait ce qu’il alloue au service public. Ainsi, on deviendrait l’objet d’une discussion partisane. Ce qui reviendrait, pour nous, à une perte d’indépendance.
Posons les choses autrement. Est-il juste d’avoir une taxe identique pour tout le monde, quels que soient les revenus?
Nous parlions de la Finlande. A ma connaissance, c’est le seul pays, avec la Suède, à avoir mis en place une taxe dont le montant varie en fonction du revenu. Pourquoi pas chez nous? Pour revenir un court instant à l’initiative «200 francs, ça suffit!», j’espère qu’elle sera refusée, sinon ce serait vraiment une situation destructrice. Mais même dans ce cas favorable, nous devrons impérativement reparler du financement. Nous ne pouvons pas avoir une initiative du genre tous les cinq ou six ans. Je suis convaincu qu’une majorité de la population veut financer des médias de qualité. Reste à trouver comment le faire de façon équitable. La solution sera politique.
Cet article est une reprise d'un texte d'Antoine Hürlimann, paru dans L'Illustré.