Dans la nuit du 13 au 14 octobre, des terminaux satellitaires utilisés par les forces ukrainiennes ont vu leur vitesse bridée: ils ont perdu leur connexion au-delà d'environ 160 km/h. Cette restriction a notamment affecté les missions de drones militaires à haute vitesse, mettant en lumière la dépendance de Kiev envers Starlink, une infrastructure opéré par SpaceX. andis que Volodymyr Zelensky évoquait des pressions américaines visant à freiner les frappes ukrainiennes contre les raffineries russes, la Maison-Blanche et Elon Musk se sont renvoyé la responsabilité. L'homme d'affaires a finalement justifié le bridage par une violation des conditions d'utilisation, le service ayant été employé selon lui pour des frappes offensives. Dix jours plus tard, le ministère ukrainien de la Défense a annoncé un rétablissement, indiquant que la connexion redevenait stable au-delà de 400 km/h.
L'épisode soulève une question qui dépasse largement le champ militaire: que vaut un service stratégique lorsque son prestataire peut en restreindre l'accès à sa guise, et que son remplacement exigerait des mois, voire des années?
«Starlink vient de nous offrir un cas d'école grandeur nature», estime Joaquin Cascallar, directeur des investissements du gestionnaire de patrimoine Targa 5 Advisors. «Ce que les marchés ont tendance à oublier en période de paix, c'est la fragilité des dépendances unilatérales.»
Le contrôle vaut autant que la ressource
«Le risque n'est pas nouveau», rappelle Reto Cueni, chef économiste de la banque privée genevoise Syz. La restriction de ressources comme moyen de pression comme moyen de pression est indissociable des conflits à travers l'histoire. Elle retrouve aujourd'hui une place plus visible dans les tractations géopolitiques et s'étend bien au-delà de l'énergie et des télécommunications, jusqu'aux métaux critiques et aux technologies de pointe.
L'Europe a ainsi fait l'expérience d'un sevrage brutal du gaz russe. La Chine, de son côté, active des licences d'exportation pour filtrer l'accès aux terres rares et à certains composants électroniques.
«Le levier ne vient pas simplement de la possession des ressources, mais du contrôle d'étapes de production difficiles à remplacer», résume Reto Cueni. Le savoir-faire spécialisé devient alors une arme de négociation.
À l'échelle d'une entreprise, l'enjeu dépasse la nationalité du partenaire: il tient à l'impact immédiat d'une rupture et au délai nécessaire pour activer une alternative.
L'illusion des garanties contractuelles
Dans le numérique, la difficulté tient aussi à la concentration des services. Joaquin Cascallar souligne qu'une entreprise peut déléguer son cloud, sa messagerie ou ses logiciels stratégiques à un tiers «sans toujours en mesurer les implications juridiques et politiques.»
Selon ce dernier, l'évaluation doit cibler en priorité les clauses de résiliation unilatérale, la concentration géographique des centres de données et l'exposition au droit extraterritorial américain. À cet égard, le Cloud Act autorise Washington à exiger les données de tout opérateur sous juridiction américaine, même si ses serveurs sont physiquement installés à Zurich ou à Francfort. L'adresse IP ne protège plus de la géopolitique.
L'adresse du serveur ne suffit donc pas à déterminer le cadre juridique applicable. Reto Cueni observe le même mécanisme dans l'industrie: acheter une pièce auprès d'un intermédiaire européen ne prémunit en rien contre les restrictions chinoises si ce dernier dépend en amont de matières premières ciblées.
Et cette vulnérabilité existe déjà en Suisse. «En juin 2025, rappelle Reto Cueni, Swissmem signalait des difficultés croissantes d'approvisionnement en composants contenant des terres rares, avec des stocks qui s’épuisaient rapidement chez certaines entreprises.»
Le piège est presque toujours indirect, ce qui le rend complexe à cartographier. Une filière d'approvisionnement peut sembler diversifiée en surface tout en reposant, à la racine, sur un goulot d'étranglement unique.
Valorisations: l'angle mort géopolitique
Côté investisseurs, tout l'exercice consiste à chiffrer cette vulnérabilité: manque à gagner immédiat, retards opérationnels, capitaux imprévus ou bascule contrainte vers un nouvel acteur.
Joaquin Cascallar estime que les valorisations boursières des géants technologiques sous-estiment largement cette menace. Selon lui, l'absence de décote géopolitique appliquée à leurs multiples constitue une anomalie.
Reto Cueni nuance toutefois l'idée d'une pénalité uniforme sur l'ensemble des actifs. Si une coupure temporaire laisse peu de traces durables sur les cours, des restrictions chroniques finissent par éroder les marges, alourdir les dépenses d'investissement et renchérir les coûts d'approvisionnement.
La diversification, le rapprochement géographique des sous-traitants ou la relocalisation constituent des boucliers efficaces, mais onéreux. Arbitrer pour le prestataire le plus compétitif devient impossible lorsque la politique dicte les partenariats. L'analyse doit donc s'opérer au cas par cas, en mesurant la dépendance aux maillons clés, l'existence de solutions de repli viables et la facture d'un arrêt prolongé.
Quel prix pour une solution de secours?
Inutile, dès lors, de tout rapatrier. Joaquin Cascallar préconise une approche ciblée: une PME doit d'abord identifier les outils dont la panne paralyserait son exploitation en moins de vingt-quatre heures, avant de bâtir une solution de remplacement pour ces briques vitales.
La démarche impose un audit contractuel rigoureux. Les modalités de suspension, les garanties de disponibilité et les dérogations liées aux injonctions d'États tiers méritent un examen approfondi, bien au-delà des promesses commerciales affichées.
Disposer d'un second prestataire reste toutefois illusoire si les données s'avèrent impossibles à migrer, si les équipes méconnaissent l'environnement de secours ou si l'architecture de secours ne tient pas la charge. Une redondance n'a de valeur que si elle est testée et immédiatement opérationnelle.
Deux boucliers s'offrent alors aux dirigeants, rappelle Reto Cueni. Les instruments financiers peuvent couvrir la volatilité des prix, mais ils n'assurent ni la livraison d'un matériau ni la marche d'une usine. Protéger l'activité réelle exige des stocks physiques, des filières alternatives et des protocoles d'urgence éprouvés. Or, «la protection, comme une assurance, a un coût».
L'arbitrage revient à mettre en balance le prix de cette prime avec le coût d'une rupture totale, l'autarcie absolue demeurant un mirage.
Le front ukrainien en livre une démonstration extrême. Dans le tissu économique helvétique, ce péril sommeille souvent au cœur d'une chaîne logistique opaque, d'un logiciel métier ou d'une clause contractuelle ambiguë, semblable à celle brandie par SpaceX pour brider ses terminaux. Tant que le flux n'est pas coupé, la dépendance passe pour une optimisation financière. Le jour où le signal s'éteint, seul compte le prix de la survie.