Les plus gros contribuables suisses s'appellent Roche, Nestlé, Novartis et UBS. Ils versent 3,4 milliards de francs au fisc helvétique. L'industrie paie bien plus que les banques.
Stefan Barmettler
La société Roche, dirigée par Thomas Schinecker, est la reine des contribuables en Suisse. Joseph Khakshouri
Thomas Schinecker est l'homme de tous les records. Pionnier dans le séquençage du génome, il s'impose également en maître incontesté en matière de bénéfice net et de dividendes. Même sur le front fiscal, il fait la course en tête: pour l'exercice 2025, son entreprise, Roche, a versé au fisc la somme exacte de 3,2 milliards de francs d'impôts sur les bénéfices, et ce, à l'échelle mondiale. Une augmentation de 600 millions par rapport à l'année précédente. Il s'agit là aussi d'un sommet absolu: jamais une entreprise suisse n'avait payé autant d'impôts que le groupe pharmaceutique bâlois. Thomas Schinecker, docteur en biologie moléculaire, mérite amplement le titre de «roi de l'impôt suisse 2026».
Derrière lui, on retrouve le patron de Nestlé, Philipp Navratil, dont l'entreprise a transféré 2,2 milliards de francs au fisc, talonné par Novartis avec 1,908 milliard. Si les administrations fiscales sont à ce point comblées par ce trio, c'est avant tout grâce à l'excellente marche de leurs affaires. Plus de bénéfice net équivaut à plus d'impôts, telle est la règle d'or de la fiscalité.
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Ces géants alimentent également abondamment le fisc local. Roche s'acquitte de 1,29 milliard en Suisse, Nestlé de 875 millions et Novartis de 765 millions – soit un total frôlant les 3 milliards de francs. Outre le taux d'imposition, l'empreinte laissée dans le pays de domicile, la Suisse, joue un rôle déterminant dans l'évaluation: les bureaux, la recherche et la production constituent autant d'arguments pour conserver la contribution fiscale sur le territoire national.
Roche compte 15 000 collaborateurs et possède des sites d'exploitation à Bâle-Ville, Kaiseraugst (AG), Rotkreuz (ZG) et Schlieren (ZH). Toutes ces communes bénéficient de retombées millionnaires lors de la répartition fiscale.
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Le classement fiscal de la Handelszeitung existe depuis dix ans; il se fonde sur les impôts sur le bénéfice (income tax), les informations fournies par les entreprises et des comparaisons annuelles. Cinquante sociétés ayant leur siège en Suisse sont passées au crible, d'ABB à la ZKB en passant par On.
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Sont exclus les groupes suisses non cotés, tels que la compagnie maritime MSC à Genève, le géant de l'emballage Tetra Pak à Pully (VD), ou encore les concessionnaires automobiles Amag à Cham (ZG) et Emil Frey à Zurich. Ces derniers publient au mieux leur chiffre d'affaires et leurs effectifs, mais jamais leurs bénéfices ni leurs taux d'imposition. Il est toutefois certain qu'ils s'acquittent de centaines de millions de francs chaque année rien qu'en Suisse. Les impôts des grandes entreprises helvétiques apportent une contribution substantielle aux budgets de la Confédération, des cantons et des communes.
C'est tout particulièrement le cas dans le canton de Bâle-Ville: Roche, Novartis, Syngenta, Sandoz et Lonza y assument la majeure partie des impôts sur les sociétés, qui s'élèvent au total à 864 millions de francs. Cette somme couvre près d'un tiers des recettes fiscales du canton. Là encore, une règle empirique se vérifie: si les grands groupes font tinter les tiroirs-caisses de l'État, les centaines de milliers de petites entreprises (PME), en revanche, ne contribuent que marginalement aux rentrées fiscales, leur rentabilité étant trop modeste. La Suisse, pays de PME, est avant tout financée par les particuliers fortunés et les grandes multinationales.
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Derrière ces trois mastodontes industriels, le premier représentant de la place financière, Zurich, apparaît dans le classement avec 1,677 milliard de francs versés, dont environ 450 millions en Suisse. Une performance de pointe cette année encore, à mettre au crédit de son patron, Mario Greco, qui propulse les bénéfices et le cours de l'action vers les sommets depuis des années. Il en va de même pour la charge fiscale: depuis que «Super Mario» est aux commandes du groupe, le substrat fiscal a gonflé d'un tiers.
L'industrie surclasse le secteur financier
Le palmarès fiscal 2026 met en exergue l'importance de l'industrie locale. Parmi les dix plus gros contribuables du pays figurent quatre colosses industriels (Roche, Nestlé, Novartis et ABB); ils reversent à l'État 3,3 milliards de francs au titre de l'impôt sur le bénéfice. Du côté du secteur financier, seules trois entreprises parviennent à se hisser dans le top 10: Zurich, UBS et Swiss Re. Leurs versements sont inférieurs de près de deux tiers à ceux de la phalange industrielle. Autre constat: l'industrie est souvent sous-estimée, alors même qu'elle garantit des rentrées stables pour les caisses de l'État. À l'inverse, les prélèvements issus du secteur bancaire s'avèrent volatils.
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Malgré tout, UBS, sous l'égide de Sergio Ermotti, compte parmi les contributeurs fiables. Depuis 2015, la grande banque a viré 5,4 milliards de francs à l'administration fiscale. Suite à l'intégration du Credit Suisse, sa charge fiscale repartira à la hausse dès 2027, portée par une baisse des coûts et une progression de ses bénéfices. Par ailleurs, UBS a racheté un Credit Suisse dans un état désastreux, plombé par des pertes et des dépréciations de valeur, ce qui a radicalement allégé son obligation fiscale. La situation s'inversera dans les années à venir, car une banque assainie prendra de la valeur, gonflant mécaniquement ses impôts. Le personnel y contribue également, l'enveloppe des bonus s'étant étoffée de 350 millions de francs l'an dernier. Des calculs rétrospectifs indiquent qu'un employé moyen d'UBS en Suisse s'acquitte en moyenne d'environ 65 000 francs d'impôts annuels sur le revenu et la fortune.
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Adieu à l'enfer fiscal genevois
Cette manne réjouit le directeur des finances zurichois, Daniel Leupi. L'argentier écologiste a dû encaisser quelques coups durs: le Credit Suisse, qui versait 300 millions de francs à ses plus belles heures, a disparu. En outre, il a vu partir le cimentier Holcim. La défection de ces deux contribuables de poids explique pourquoi Zurich a basculé dans les chiffres rouges en 2025. Le grand gagnant est le canton de Zoug, qui attire des centaines d'entreprises, dont Holcim. La dernière prise en date du directeur des finances zougois, Heinz Tännler, est le groupe d'inspection SGS.
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Ce groupe a fui Genève, où il s'acquittait de 300 millions de francs et se sentait plutôt mal loti. Avec ce déménagement, l'atmosphère a radicalement changé. À Zoug, l'entreprise a trouvé «un environnement plus coopératif et favorable aux affaires», écrit le président de SGS, Calvin Grieder, dans le rapport annuel 2025. Un dernier adieu à l'enfer fiscal genevois.
Glencore, qui négocie des matières premières dans le monde entier depuis Baar (ZG), apprécie également le style coopératif de Heinz Tännler. Si le groupe entretient des relations consensuelles avec les autorités locales, il se trouve en conflit permanent avec les administrations étrangères. Les montants litigieux se chiffrent rapidement en milliards. Récemment, Glencore a ainsi dû reverser 1 milliard de dollars au «His Majesty's Revenue and Customs» (HMRC) à Londres, au terme d'années de procédures. Le ton se durcit également en République démocratique du Congo, où les autorités fiscales inventent sans cesse de nouvelles taxes pour financer la guerre civile. Des litiges éclatent aussi au Chili, où le fisc exige un paiement exceptionnel de 2,7 milliards de dollars pour amortir la hausse des prix de l'énergie supportée par l'État. C'est là un autre enseignement de la pratique fiscale: les autorités suisses sont réputées fiables, tandis qu'à l'étranger, c'est souvent l'arbitraire qui règne.
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Alors que l'entreprise cotée en bourse Glencore énumère méticuleusement ses litiges dans son rapport annuel, d'autres négociants en matières premières misent sur la discrétion. L'an dernier, le genevois Mercuria a dégagé un bénéfice net de 1,3 milliard de dollars, distribuant au passage de généreux dividendes. Dans cette manne financière, seul l'administration fiscale est pratiquement repartie bredouille. Ce n'est pas officiel, mais selon Bloomberg, le fisc n'aurait perçu qu'un petit million de dollars, ce qui correspondrait à un taux d'imposition dérisoire de 0,08%. Un chiffre qui suscite l'étonnement, même au sein d'une branche réputée pour son optimisation fiscale. L'entreprise n'a pas réagi aux sollicitations, mais sa structure corporative apporte un début d'explication: si le siège opérationnel se trouve à Genève, des holdings le coiffent à Chypre, aux Bahamas et dans le Delaware, autant de juridictions considérées comme des paradis fiscaux. Le cofondateur et actionnaire de référence de Mercuria, Daniel Jaeggi, faisait partie de l'équipe «Team Switzerland» qui a rendu visite à Donald Trump dans le Bureau ovale. Il a établi sa propre société de participation sur l'île anglo-normande de Guernesey.
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Vitol ramène les finances fédérales dans le vert
Tout cela manque singulièrement de transparence. C'est encore plus vrai pour Vitol, dont la holding est domiciliée à Rotterdam. Le premier négociant mondial de pétrole est considéré comme l'une des entreprises les plus rentables de la planète, son bénéfice net oscillant entre 5 et 10 milliards. Des centaines de millions issus de cette machine à cash devraient affluer dans les caisses de l'État genevois, notamment parce qu'une partie de ses cinq cents partenaires déclarent leurs fabuleux dividendes dans la cité de Calvin. Ce pactole fait des vagues jusqu'à Berne: en 2025, le budget fédéral de Karin Keller-Sutter n'a pas bouclé sur un déficit — comme cela était prévu — mais sur un excédent de 300 millions de francs. Une prouesse rendue possible grâce au supplément fiscal en provenance du secteur genevois des matières premières, et plus particulièrement de Vitol.
L'exploitant de plateformes pétrolières Transocean, domicilié à Steinhausen (ZG), suscite moins d'enthousiasme. L'entreprise a fait les gros titres mondiaux à la suite de l'incendie de sa plateforme Deepwater Horizon. Elle a ensuite enregistré des milliards de pertes pendant des années. Transocean continue, aujourd'hui encore, de tirer un avantage fiscal de ce désastre dans le golfe du Mexique, en déduisant ses pertes et dépréciations antérieures. En 2025, la société a ainsi bénéficié d'un crédit d'impôt de 33 millions de dollars. Thomas Schinecker, de son côté, s'interdit de telles acrobaties fiscales. Le roi de l'impôt 2026 a tout de même droit à un petit privilège unique en son genre: son employeur prend en charge ses conseils fiscaux privés, une prestation chiffrée très exactement à 26 306 francs dans le rapport financier. Un record, là encore.
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Cet article est une adaptation d'une publication parue dans la Handelszeitung.