Le plus difficile n’est pas de faire, mais de refaire.» Paradoxe d’une industrie qui flirte avec l’art. Destin d’artisans qui composent leurs œuvres sur des gammes opératoires avec une éthique de moines. Comblémine, discrète entreprise de 13 collaborateurs isolés dans un bâtiment sans soleil au creux du Val-de-Travers, est aux cadrans de montres ce que Savile Row fut à l’âge d’or du costard. Sauf que l’adresse n’est connue que des insiders, marques de prestige, indépendants top classe ou collectionneurs privés, qui rêvent tous de venir ici un jour se faire tailler un cadran haute couture.

Car les cadrans dont il est question ici sont menés jusqu’à l’art, dans des exécutions pièce à pièce d’une difficulté qui dépasse l’entendement, comme le confirme Christophe Beuchat, dirigeant de Comblémine: «Nos cadrans sont beaucoup plus complexes qu’un mouvement.» Le niveau de complexité augmente au fur et à mesure de la réalisation, les gestes de précision se succèdent les uns aux autres, sachant qu’un cadran peut exiger jusqu’à deux pages complètes de marche à suivre, étape par étape: choix des matériaux (laiton, maillechort, acier, titane, or, argent…), usinage micromécanique, traitement chimique, polissage, satinage, sablage, vernissage, émaillage, soleillage, guillochage, gravure, diamantage, appliques, dans une valse d’allers-retours, d’une spécialité à l’autre, dans un ordre et une cadence plus précis qu’un séquençage génétique.

Tout tient sur un cheveu coupé en quatre

Une dramaturgie homérique dont la tension augmente à chaque exploit: plus les heures de travail s’accumulent, plus la pression monte, exigeant encore plus de maîtrise, les gestes, le mental. La plupart des opérations sont réalisées en interne, quelques spécialités sont sous-traitées. Un infime écart et l’équipe entière part à Canossa: «De la matière brute jusqu’au produit fini, sans repentir.» Et tout tient sur un cheveu coupé en quatre: un demi-grain de poussière dans un bain galvanique, un choc pendant le transport, et tout est à refaire. Du cadran le plus simple – une plaque de base usinée, sablée et mise en couleur – au cadran le plus compliqué – un Vacheron Constantin comportant une vingtaine de composants, par exemple –, la qualité du résultat dépend à chaque fois de l’exécution parfaite et de la fluidité des enchaînements.

Chaque cadran est réalisé à la main, dans une suite de détails sans fin.

© David Marchon

De l’artisanat pur, mais porté à un degré tel qu’il nécessite la présence d’un logisticien, Fabian. Sa seule présence illustre l’importance de la gestion des flux. Questionné sur le nombre de composants qu’il doit gérer, celui-ci a une hésitation éclairante: «Je ne sais pas… A chaque fois ce sont d’autres composants, chaque projet est différent.» Substrat, traitement, texture, couleur, décoration, technique, assemblage, tout est réalisé pièce par pièce, les gammes opératoires – les recettes – sont à chaque fois recomposées et ne servent souvent qu’une seule fois, sur des séries allant de la pièce unique à la micro-série, rarement plus de 20 pièces identiques.

Comblémine est elle-même une rareté: il existe peu d’entreprises ouvertes aux tiers regroupant autant de métiers et capables de gérer d’un bout à l’autre des exécutions de ce niveau de sophistication. De fait, la clientèle est aussi globale que sélecte, mais la production tient dans une boîte à gants: quelques centaines de cadrans par an et un prix moyen se situant entre 1500 et 5000 francs l’unité. Sans intention de monter en puissance, la seule progression recherchée est de nature qualitative: «Croissance par la reconnaissance.»

Le plus difficile n’est donc pas de faire, mais de refaire, comme l’explique Steve, le gardien des couleurs, des bains d’or, de rhodium et bien d’autres couleurs, du giclage, du zaponnage et de toutes les nuances de couleur qui en ressortent. Il en sait quelque chose: quelques secondes de plus ou de moins dans les bains d’électrolyse et l’or passe du jaune clair au chocolat. Quelques poignées de poudre de tartre dans le tambour à satiner et le blanc final deviendra laiteux. Chaque réalisation a sa recette, précieusement conservée. Véritable patrimoine de la maison. Et ce trésor est couché dans de banals carnets à spirale.

Second souffle dans les années 2010

Le choix de la couleur est crucial. Un léger écart de nuance change le visage de la montre et les concepteurs n’en ont souvent aucune idée. Comment le pourraient-ils? Aucun ordinateur n’est capable de modéliser les indicibles modulations d’un satinage à la poudre de tartre, que quelques secondes de plus ou de moins suffisent à influencer. C’est ce qui fait toute la différence: Comblémine, tout sous-traitant qu’il soit, n’est pas un exécutant, c’est un partenaire, et le choix de la nuance n’est qu’une étape d’un processus studieux commencé bien en amont.

Toutes les nuances de l’or. Science improvisée des bains d’électrolyse: il suffit de quelques secondes de plus ou de moins pour changer la couleur d’un cadran et transformer le jaune clair de l’or en chocolat.

© David Marchon

Comblémine a trouvé son second souffle au milieu des années 2010. En 2014 exactement, lorsqu’un horloger finlandais établi à Fleurier – bourg voisin – reprend l’affaire. Le grand public l’ignore le plus souvent, mais son nom fait tourner la tête des collectionneurs de très belle horlogerie: Kari Voutilainen. Il faisait faire ses cadrans ici et laisser partir l’atelier en d’autres mains n’était pas une option. Car Kari Voutilainen sait combien un savoir-faire peut être précieux: il fait partie des hérauts de la haute horlogerie indépendante et, dans cette spécialité, les exigences sont telles que l’intégration des métiers est souvent la seule voie à suivre. C’est précisément cette «capacité à intégrer tous les métiers de la décoration que la clientèle vient chercher», souligne Christophe Beuchat.

Kari Voutilainen reprend donc Comblémine, avec armes et bagages, capitaine, équipage et compétences. Il n’était pas le seul client de la maison, la capacité permet de tous les garder et de continuer à rayonner comme une adresse exclusive dans la petite galaxie de l’horlogerie de luxe. En 2017, l’ancien dirigeant de Comblémine se retire, à la retraite, son successeur, Christophe Beuchat, est un proche de Kari Voutilainen. Il ne vient pas de l’habillage, mais du mouvement et de la prototypie. Il connaît bien Kari Voutilainen, il a déjà travaillé avec lui dans une autre vie (chez Parmigiani, à Fleurier) et il a développé avec lui quelques projets au début de sa carrière d’horloger indépendant.

L’union du cadran et de la mécanique. La tendance en haute horlogerie est de supprimer les frontières: le mouvement est apparent, la montre n’a plus de cadran, la décoration rejoint l’art de la micromécanique.

© David Marchon

Christophe Beuchat n’avait par ailleurs jamais pratiqué l’art du cadran — en dehors de la réalisation des dossiers techniques — avant de rejoindre Comblémine, mais son profil colle aux besoins: la tendance en haute horlogerie est de supprimer le cadran pour laisser apparaître la mécanique: «Cadrans et mouvements sont de plus en plus indissociés.» A tel point que le dirigeant projette de changer l’enseigne qui flanque le bâtiment, pour remplacer «cadrans soignés» par «cadrans et projets horlogers».

L'heure est au rattrapage

Pour l’instant, mettre à jour l’enseigne n’est toutefois pas la priorité. L’heure est au rattrapage après le ralentissement imposé par la pandémie. La clientèle internationale a le plus souffert, précise le dirigeant: Japon, Etats-Unis, Canada, Grande-Bretagne, Espagne, Finlande, Pays-Bas, etc. Mais depuis janvier dernier, le flux s’est de nouveau intensifié, plus fortement même qu’avant le choc sanitaire. Peut-être la communication y est-elle pour quelque chose: «Les demandes, de marques et de privés, ont augmenté depuis que nous animons un compte Instagram.» Une ouverture qui n’a rien d’anecdotique pour cette entreprise, dont les compétences sont le plus souvent tenues en sourdine par les marques et dont la clientèle se recrutait jusqu’alors exclusivement de bouche à oreille.

Toutes les nuances de l’or. Science improvisée des bains d’électrolyse: il suffit de quelques secondes de plus ou de moins pour changer la couleur d’un cadran et transformer le jaune clair de l’or en chocolat.

© David Marchon

Comblémine compte une trentaine de clients réguliers, une centaine en tout. Et pas de capacité résiduelle pour en accueillir beaucoup d’autres. Un trop grand succès serait même un défi et pourrait obliger Christophe Beuchat à devenir sélectif, histoire de maîtriser l’image de l’entreprise qui fonctionne déjà comme un label en soi dans le sérail. Les ateliers sont donc sous pression, mais l’ambiance reste sereine, collégiale et les incessants défis posés par la clientèle sont appréciés avec sagesse. Sans doute le reflet du management horizontal et de la fine mixité de l’équipe: parité des âges (moyenne 35 ans, mais la doyenne, Anna-Maria, qui assure l’assemblage et le contrôle final, compte déjà plusieurs décennies dans la maison) et parité des genres (forte présence féminine, jusque dans les ateliers mécaniques).

«Chaque personne garantit son travail, souligne Christophe Beuchat. Et chacun travaille dans le respect de l’autre.» Une cohésion presque «familiale», explique le dirigeant, qui porte un soin particulier aux nouveaux engagements: «Des compétences, mais aussi une bonne capacité à s’intégrer.» Trois nouveaux collaborateurs rejoindront l’entreprise d’ici au troisième trimestre 2022. «Pas le signal d’une véritable croissance», précise-t-on, juste dédoubler certains postes, histoire de gagner un peu en flexibilité.