«Avec une pointeuse, on peut faire un nombre de trucs incalculable. Même des trucs que je pensais impossibles à faire.» Olivier Mory, horloger constructeur de 39 ans à La Chaux-de-Fonds, est en passe d’ébranler la notion même de haute horlogerie en Suisse, mais pour la démonstration, il prend juste un gros feutre rouge.

Il pose trois points sur une feuille blanche et en quelques arcs de cercle dessine une victorieuse soucoupe spatiale, tendue comme son sourire. Un exploit, explique-t-il, car cette même soucoupe a été gravée à une échelle infinitésimale sur des composants de montres, à l’aide de sa pointeuse, étrange machine hors du temps, petite divinité blanche en fonte d’acier que de petites manivelles permettent de guider avec une précision diabolique. La machine date de 1938. «C’est simple, dit-il, du moment que tu construis en fonction des outils que tu as à disposition.» Et jusque-là, tout paraît très simple pour Olivier Mory.

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Un paradis dans le paradis

Lorsqu’il a une idée, il la construit à l’ordinateur et la fabrique dans son atelier si sobrement équipé: la pointeuse, des tours, une machine à laver et des instruments de mesure de l’ère pré-informatique. «Le retour d’expérience est instantané. Ce que je peux faire avec mes machines à manivelles, le sous-traitant n’aura aucun problème à le faire sur ses centres d’usinage à commande numérique.»

S’il le pouvait, Olivier Mory se contenterait de ça, son atelier, ses idées, ses stagiaires et la présence de Shona Taine, la jeune horlogère indépendante – surdouée – avec qui il partage les locaux. Olivier Mory a trois entreprises. Dans la première, OM-Mechanics, il construit des mouvements de montres mécaniques de haut vol pour des clients tiers, quelques très grandes marques, beaucoup d’indépendants. OM-Mechanics est adossée à BCP Tourbillons, à Cortaillod-Neuchâtel, producteur et propriétaire du mouvement tourbillon – parangon de la complication horlogère classique, dont la paternité est attribuée à Abraham-Louis Breguet – qu’Olivier Mory a mis au point. Il possède enfin sa propre marque, les confidentielles montres Skill, 100% suisses, assemblées et finies à l’atelier.

Olivier Mory

Ce qui peut se faire sur un simple tour peut aussi se faire en centre d’usinage.

© Guillaume Perret

Un paradis dans le paradis: petite bonbonnière perchée sur la plus haute coursive de l’onirique ancien manège de La Chaux-de-Fonds. Mais voilà, Olivier Mory craint d’en avoir trop fait et d’avoir mis le feu à son beau jardin en signant un pacte avec le démon de la croissance. La tentation était trop forte: une montre tourbillon 100% «Swiss made» à moins de 4000 francs. Véritable bombe incendiaire glissée sous le lit de l’horlogerie de luxe par Thomas Baillod, créateur du programme BA111OD, encore un de ces agiles de la montre à qui il ne faut jamais dire que c’est impossible.

Pour donner une idée de la puissance d’impact, la dernière fois que quelqu’un a mis un pied dans cette porte-là, il s’agissait de Jean-Claude Biver, qui a présenté au salon de Bâle 2016 un tourbillon TAG Heuer à 14 900 euros, à peu près un dixième du prix moyen proposé en Suisse pour ce genre de spécialité.

«Soit c’est bon, soit je deviens délinquant»

Ce fut le tollé dans le sérail, mais l’exploit de Jean-Claude Biver n’est que l’ombre de ce qui s’est produit cet automne dans la soupente d’Olivier Mory: seul derrière son ordinateur, il ne lui a fallu que deux mois pour passer du concept à la réalisation, avec des coûts de production qui laminent toutes les idées reçues sur l’îlot de cherté suisse et démontrent qu’il est possible de produire localement mieux, plus vite, plus fiable et moins cher qu’en Asie – mais c’est une autre histoire.

Olivier Mory

Dès qu’il a une idée, Olivier Mory la construit à l’ordinateur et la réalise sur ses machines conventionnelles, guidées à la main, sans assistance numérique. Le retour d’expérience est instantané.

© Guillaume Perret

Revenons à l’agilité méphistophélique d’Olivier Mory. Pour mieux comprendre, remontons un peu le cours de l’histoire, de quelques heures. Nous sommes en début d’après-midi, un mercredi d’octobre, et ce matin-là, Olivier Mory a reçu la visite de la professeure d’Alexis, étudiant à l’Ecole technique du Locle en stage à l’atelier depuis le 16 août dernier. Tout est OK. C’est le premier stagiaire suisse qu’Olivier Mory accueille, mais il a l’habitude de transmettre: depuis 2017, il a accompagné plus d’une douzaine de stagiaires, Français, Belges, de Morteau, Nice, Rennes, Namur, même un Canadien de Trois-Rivières et le prochain sera Néerlandais.

Remontons le fil du temps encore un peu. Nous sommes en 1995, Olivier Mory a 13 ans, il vit en Alsace, ses parents sont enseignants, il adore les Lego, l’école l’adore, il se voit archéologue, il visite le salon des métiers, il s’arrête chez un restaurateur d’horloges d’édifices et n’en décolle que pour se présenter au concours d’entrée de l’école d’horlogerie de Morteau avec l’arrogance binaire du fier adolescent qu’il était entre-temps devenu: «Soit c’est bon, soit je deviens délinquant.»

Olivier Mory

Dès qu’il a une idée, Olivier Mory la construit à l’ordinateur et la réalise sur ses machines conventionnelles, guidées à la main, sans assistance numérique. Le retour d’expérience est instantané.

© Guillaume Perret

Il est reçu et fera le tour complet du métier, de la boutique de quartier à la centrale de service après-vente. Il découvre surtout ce qu’il veut vraiment faire: concevoir des mouvements. Son projet de fin d’études est un quantième perpétuel (un calendrier qu’il ne faut jamais remettre à jour). Il doit le réaliser avec les moyens de l’école, pointeuse, tours, tout à la main – tiens, tiens… Donc il cherche une solution adaptée, ce que l’on nomme «design to process» dans la grande industrie. Le résultat dépasse l’entendement: à 20 ans, Olivier Mory invente un nouveau type de quantième perpétuel – facile à produire, facile à assembler, facile à régler, plus fiable, plus solide, plus ergonomique et personnalisable – tellement inédit que son professeur le pousse à en déposer la propriété.

Il touche les étoiles avec le SW1000, le calibre dame de Sellita

A 21 ans, Olivier Mory sort donc de l’école avec une offre d’emploi chez Lange & Söhne et une invention magistrale. Il prendra finalement la route du Locle, où il entre dans le Saint des Saints: le département grandes complications d’Audemars Piguet Renaud Papi. Un an après son arrivée, il entre au bureau technique, là où l’on améliore les méthodes et les processus. Il découvre que le luxe est fait de retouches, à la main, pièce à pièce, mais lui, ce qu’il veut, c’est apprendre «à construire juste du premier coup» et il ne voit pas «en quoi cela serait incompatible avec la haute horlogerie». Mais pour cela, il n’y a qu’une seule voie: la grande série.

Le destin personnel rejoint alors la grande histoire. Nous sommes au début des années 2000, l’industrie horlogère est mise sous pression par Nicolas Hayek (Swatch Group), qui tient le monopole du mouvement mécanique (à travers la filiale ETA) et ne veut plus être le supermarché de la concurrence. Il faut des alternatives, la plus sérieuse se nomme Sellita. L’entreprise embauche, Olivier Mory est engagé comme horloger analyste en 2004.

Olivier Mory

Le meilleur des deux mondes. L’horloger fait produire des composants semi-finis chez des sous--traitants et les finit parfois lui-même, dans son atelier: l’agilité de l’artisan, la fiabilité de l’industrie.

© Guillaume Perret

C’est le choc qu’il recherchait. On ne parle plus d’artisanat et de retouches à la main, tout change d’échelle: des lots de centaines de pièces en simultané, des analyses de comportement de matière, des détails de fabrications moléculaires. Design to process pur jus. Olivier Mory passe de l’analyse au développement et devient constructeur à 25 ans, responsable de l’ensemble du bureau technique. Sellita monte en puissance. Le niveau de complexité monte aussi. Contrôle, métrologie, analyses en chaîne, méthodes, machines sur mesure.

A 28 ans, Olivier Mory touche les étoiles lorsqu’on lui confie la construction d’un mouvement industriel complet, le SW1000, le calibre dame de Sellita – grand comme deux pièces de 20 centimes, avec des centaines de composants –, présenté à Bâle en 2011. Son rêve achevé, Olivier Mory démissionne et fixe son nouveau défi: faire le pont entre la grande série et la haute horlogerie. Il est engagé chez ValFleurier, le centre de développement de mouvements de Richemont. Piaget, Cartier, Panerai, prototype, veille concurrentielle, hiérarchie, segmentation, chiffres, pressions. Il finit par s’épuiser.

En janvier 2016, il se l’avoue: «J’ai bien l’impression que le poste que je recherche n’existe nulle part.» Il monte alors son propre atelier, chez lui, et planche sur un mouvement qui prouverait qu’il est possible d’appliquer la logique apprise chez Sellita à la montre de luxe et de faire de la haute horlogerie abordable. Ce sera un tourbillon. Neuf mois plus tard, il est prêt pour la production, avec des coûts qui crèvent le plancher. Un couple d’investisseurs investit: BCP Tourbillons. Les premières montres arrivent sur le marché en 2018. En octobre 2021, Olivier Mory s’interroge sur la bonne manière de gérer la croissance qui se profile, sans quitter son atelier et sans compromettre son agilité.

Bio express

  • 1995 A 13 ans, Olivier Mory découvre l’horlogerie au salon des métiers en Alsace. Une révélation pour l’adolescent.
  • 2003 Horloger diplômé, il a breveté une super complication et Lange & Söhne veut l’engager.
  • 2011 A 28 ans, il crée de toutes pièces un calibre de grande série. Un cas unique dans l’histoire de l’industrie horlogère.