Quand une femme d’affaires issue de la grande distribution bouscule les codes de l’horlogerie indépendante: portrait de Christelle Rosnoblet, qui a su transformer un coup de cœur en pari industriel audacieux.
Avant de s’investir dans l’horlogerie, Christelle Rosnoblet était active dans l’entreprise familiale impliquée dans la grande distribution. Speake Marin
Certaines histoires commencent par un coup de foudre. Celle de Speake Marin et Christelle Rosnoblet débute plutôt par une intuition commerciale lors d’un conseil de famille en 2008. Cette Française, petite-fille et fille d’entrepreneurs de la grande distribution dans la région Rhône-Alpes, collectionneuse de montres depuis l’adolescence – des Swatch achetées avec son argent de poche à sa première «belle montre», un chrono Omega – mais sans expérience de l’industrie horlogère, n’aurait jamais imaginé qu’elle allait transformer une marque confidentielle en manufacture de renom. C’est pourtant exactement ce qui s’est produit.
D’un coup d’intuition à un pari entrepreneurial
L’histoire commence lors du Geneva Time Exhibition, petit salon dédié aux horlogers indépendants aujourd’hui disparu. Christelle Rosnoblet y rencontre Peter Speake-Marin. «Il m’a parlé un peu de ses soucis, de devoir être à la fois horloger, créateur, administrateur, vendeur et comptable», se souvient-elle. A l’époque, la marque produit quelques dizaines de pièces par an avec quatre employés. Pour aussi immensément talentueux qu’il soit, l’horloger britannique s’avoue épuisé par sa condition d’homme-orchestre au sein de la structure qu’il a fondée. Christelle Rosnoblet en décèle pourtant immédiatement le potentiel. Après de longues et sincères discussions, les deux parties s’entendent. Le deal est simple: Christelle Rosnoblet entre au capital et prend en charge tout le back-office, communication, marketing, comptabilité, pendant que Peter continue de créer. L’ampleur du chantier s’avère de taille: «Bien que sublimes, les produits Speake Marin manquaient de cohérence dans leurs collections. Il s’agissait avant tout de pièces qui correspondaient à un moment donné pour un client donné, explique-t-elle avec franchise. Je me suis fixé pour objectif de construire une vraie marque, en développant une gamme réelle.»
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Dont acte. Avant d’aborder le design, il faut parler mécanique. Dans un coin de la tête de Christelle Rosnoblet, une conviction grandit: un indépendant digne de ce nom doit avoir son propre mouvement. C’est alors qu’elle découvre le Cercle des Horlogers, jeune structure de trois personnes basée dans un appartement de La Chaux-de-Fonds, créée par Nicolas Herren et Alain Schiesser. «Je leur ai dit qu’un jour on pourrait peut-être travailler ensemble pour créer des mouvements maison», raconte-t-elle. Le terrain est fertile pour une collaboration plus ambitieuse: Peter Speake-Marin travaillait déjà avec eux pour certaines pièces comme la Renaissance.
En 2017, Peter Speake-Marin quitte la société pour se tourner vers d’autres activités. Un départ qui aurait pu sonner le glas de la marque portant son nom. Christelle Rosnoblet y voit l’opportunité d’un renouveau. «Je souhaitais démontrer notre capacité à créer des mouvements in-house, et puis offrir une nouvelle ligne à Speake Marin, en me faisant aider par des personnes extérieures, qui m’ont servi de mentors.»
L’audace face aux codes de l’horlogerie
Elle fait appel à Eric Giroud, designer horloger reconnu, pour repenser l’identité visuelle de la marque. Avec l’équipe du Cercle des Horlogers, ils se lancent dans la conception du premier mouvement manufacture. Et c’est là que la novice en horlogerie fait preuve d’une audace qui sidère les techniciens: «Pourquoi ne pas mettre quelque chose sur le cadran à 1h30, ce serait inédit, non?» Tollé général, «ça ne s’est jamais fait, ça ne se fait pas, vous n’êtes pas horlogère», voilà.
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Malgré cette confrontation avec le traditionalisme de l’industrie, l’idée de Christelle Rosnoblet s’avère au final imparable: «Tant qu’à partir d’une page blanche, autant essayer. Donc, démarrer le mouvement sur ce concept et puis créer tout autour. Voyons ce que cela donne!» Aujourd’hui, cette petite seconde positionnée à 1h30 est devenue l’une des signatures visuelles de Speake Marin, accompagnée du logo placé à 7h30. Un axe décalé unique dans l’horlogerie.
Le premier calibre conçu par le Cercle des Horlogers pour Speake Marin voit ainsi le jour: le SMA01, mouvement à remontage automatique par micro-rotor, certifié chronomètre COSC. Il équipe la nouvelle collection Piccadilly, baptisée One & Two en référence à cette fameuse petite seconde asymétrique, dont la boîte s’affine considérablement grâce à la finesse des nouveaux calibres. Le renouveau esthétique et technique des montres Speake Marin est acté.
Entre-temps, le destin place sur le chemin de Speake Marin un atout marketing de poids. Un réalisateur de cinéma contacte Peter Speake-Marin pour un projet de film où un horloger membre de l’IRA est incarné par Pierce Brosnan. «Au début, Peter a cru à une blague», se souvient Christelle Rosnoblet en souriant. L’opportunité est pourtant bien réelle: Peter Speake-Marin part en tournage en Bulgarie et en Ecosse. Et un soir, depuis un pub où il se trouve en compagnie de l’acteur irlandais dont il est la doublure mains, il appelle Christelle Rosnoblet par téléphone: l’ancien James Bond adore la marque. «Et si nous lui demandions de nous représenter?» Et c’est ainsi que Pierce Brosnan devient ambassadeur de Speake Marin pendant cinq ans, apparaissant notamment sur son stand lors des salons Baselworld et Watches & Wonders.
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De la reconnaissance à l’expansion internationale
Ce partenariat renforce le positionnement britannique de la marque, essentiel aux yeux de sa propriétaire qui souhaite garder cet ancrage voulu par le fondateur. Le nom des modèles à consonance anglaise ou les aiguilles avec leur pointe en forme de cœur rendant hommage à Big Ben: autant de marqueurs identitaires soigneusement préservés. «Le côté «Swiss made» permet d’être rigoureux et de faire travailler des entreprises locales. Mais le côté artistique doit garder une touche britannique», insiste Christelle Rosnoblet.
En 2022, Speake Marin franchit un nouveau cap avec le lancement de la collection Ripples, fruit de la collaboration avec le designer Stéphane Lacroix. Le brief de Christelle Rosnoblet est limpide: «Une montre de sport à l’allure chic, avec un bracelet en métal.» Un projet qui aboutit à un nouveau design pour la marque: un boîtier au format coussin baptisé la City, ni rond ni carré, d’une ergonomie exemplaire. Le cadran se pare d’ondulations horizontales – les ripples, ou ondulations sur l’eau – déclinées dans un large éventail de couleurs.
Le succès est immédiat sur tous les marchés sur lesquels la marque est présente. La Ripples rajeunit considérablement la clientèle et séduit particulièrement les femmes, qui représentent désormais 20% de la clientèle. «La collection a été un vrai tournant pour la marque en nous plaçant sur le radar des indépendants reconnus pour leurs mouvements de manufacture», analyse Christelle Rosnoblet. Aujourd’hui, cette collection représente 50% des ventes de Speake Marin.
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En 2024, la marque dévoile la Ripples Skeleton, prouesse technique équipée du nouveau calibre SMA07. Ce mouvement ultra-fin de seulement 3,25 mm d’épaisseur bat à haute fréquence (36 000 vibrations par heure, soit 5 Hz), garante d’une précision chronométrique exemplaire de -/+ 5 secondes par jour, et intègre un micro-rotor entièrement squelettisé. L’épaisseur totale de la montre? A peine 6,30 mm, soit 30% de moins que les autres modèles Ripples.
Le modèle Ripples Skeleton, équipé du nouveau calibre SMA07, l’un des 12 mouvements développés pour Speake Marin par le Cercle des Horlogers.Speake Marin
Le modèle Ripples Skeleton, équipé du nouveau calibre SMA07, l’un des 12 mouvements développés pour Speake Marin par le Cercle des Horlogers.Speake Marin
Parallèlement, le Cercle des Horlogers connaît une croissance spectaculaire. De trois personnes dans un appartement, la structure est passée à 60 collaborateurs servant 15 clients, comprenez marques du monde horloger, et pas moins de 12 calibres maison ont été développés pour Speake Marin. Alors que la famille Rosnoblet en devient l’actionnaire majoritaire, les locaux du Cercle des Horlogers sont dispersés sur trois sites. «Cette disposition n’est pas idéale, rendant difficile le travail entre les collaborateurs, explique Christelle Rosnoblet. Alors, il y a deux ans, nous avons décidé de construire une nouvelle manufacture à La Chaux-de-Fonds.» Le bâtiment, dont la livraison est prévue pour 2027, regroupera toutes les équipes sur un même plateau. Un investissement majeur pour pérenniser l’outil de production et l’indépendance créative de Speake Marin.
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Désormais, Speake Marin produit 400 montres par an pour un prix moyen de 30 000 francs suisses, est distribuée dans 50 points de vente soigneusement sélectionnés et participe à tous les grands rendez-vous horlogers. Face aux turbulences du marché, aux tensions commerciales avec les Etats-Unis, au ralentissement du luxe en Chine continentale, la stratégie est adaptée avec pragmatisme. Le salon Dubai Watch Week 2025 a d’ailleurs été une révélation: «J’ai été bluffée de voir tous ces collectionneurs et clients finaux parmi les distributeurs et les boutiques.»
400, c'est le nombre de montres que Speake Marin produit annuellement. Elles sont écoulées dans 50 points de vente à travers la planète, pour un prix moyen de 30 000 francs suisses.Speake Marin
400, c'est le nombre de montres que Speake Marin produit annuellement. Elles sont écoulées dans 50 points de vente à travers la planète, pour un prix moyen de 30 000 francs suisses.Speake Marin
Une croissance maîtrisée tournée vers l’avenir
Pour l’avenir, Christelle Rosnoblet affiche une vision claire: pas de course au volume mais une montée en gamme qualitative. «Je veux vraiment que la marque Speake Marin grandisse, non en quantité mais en qualité et en finition, en partant du principe que tous les composants soient «Swiss made» et travaillés en Suisse.» Cette orientation implique un effort accru sur les métiers d’art, ces savoir-faire artisanaux menacés de disparition.
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Comment une femme issue de la grande distribution réussit-elle dans l’ultra-luxe horloger, une industrie dont elle a dû de surcroît acquérir les codes? Cette double culture s’avère aujourd’hui un atout. De la grande distribution, elle conserve la rigueur budgétaire et la structure organisationnelle. Mais elle a dû inverser son logiciel mental: «Dans le monde des supermarchés, on commande puis on vend, le retour sur investissement est quasi immédiat. Dans l’horlogerie, entre le premier dessin et la sortie de la pièce, il peut s’écouler trois ans.»
En se retournant sur ses débuts dans l’horlogerie, Christelle Rosnoblet ne regrette rien: «Avec le recul, je prendrais exactement les mêmes décisions. Certes, il y a eu des erreurs, mais chacune a été une leçon. Et j’ai pu m’appuyer sur une équipe passionnée, sans laquelle Speake Marin n’existerait peut-être pas aujourd’hui.»
Le luxe, mode d’emploi
Oser
Sortir des sentiers battus et n’avoir pas peur de mettre en pratique la méthode du «learning by doing».
Equipe
S’appuyer sur les compétences et les idées individuelles de chacun, créer une expérience collective.
Maîtrise
Intégrer le plus possible la production de chaque montre, de la conception des mouvements aux finitions artisanales.