Exclusif: découvrez le laboratoire secret où Rolex façonne ses futurs maîtres horlogers
À Genève, le leader mondial de la haute horlogerie ouvre exceptionnellement les portes de son centre de formation interne. Face à une pénurie aiguë de main-d’œuvre qualifiée et à de futurs projets d'extension colossaux, la marque à la couronne investit massivement dans la jeunesse, pour former ses propres artisans.
Iris Kuhn-Spogat
Le siège : dans le quartier général de Rolex aux façades réfléchissant le vert, à Les Acacias (Genève), tous les fils de l’empire horloger convergent.Escenic
Le cube est minuscule, à peine trois centimètres de côté, taillé dans un laiton mat et ordinaire. Assis devant sa polisseuse, Enron Shabiu presse la pièce contre un disque rotatif: 1500 tours par minute, une pointe de pâte à polir, le regard fixé sur le geste. Le moteur émet un ronronnement régulier tandis que la matière abrasive se dépose en fines traînées.
«J'ai commencé mon apprentissage ici il y a deux semaines », confie le jeune homme en levant les yeux, avant d'essuyer sa main droite sur sa blouse de travail grise. « Je prépare mon diplôme de polisseur.»
Le futur polisseur Enron Shabiu au travail.www.lundi13.ch
Le futur polisseur Enron Shabiu au travail.www.lundi13.ch
Bienvenue au Centre de Formation Rolex de Genève. Situé dans un complexe immobilier à dix minutes à pied du siège mondial aux reflets verts, l'endroit ne ressemble en rien, de l'extérieur, à une extension de la prestigieuse maison: l'architecture est trapue, vieillissante, sans éclat particulier.
Mais à l'intérieur, le contraste est saisissant. Installé aux deuxième et troisième étages, le centre déploie l'esthétique propre à la marque à la couronne: compositions florales à l'accueil, vastes couloirs, moquettes impeccables, salles de séminaire vitrées et lumière traversante. C’est ici que s'organise le pôle de formation continue pour les plus de 10 000 collaborateurs de Rolex en Suisse, et la première étape pour chaque nouveau collaborateur. Tous y sont initiés aux valeurs, aux codes et aux garde-temps de la maison. Le troisième étage, quant à lui, est intégralement dédié aux apprentis.
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La mission de Jean-Frédéric Dufour
Voir Rolex, réputée pour sa culture du secret, ouvrir ses portes est un événement rare. Qu'il s'agisse de son centre de formation interne rend la démarche d'autant plus évocatrice. Lors de la Dubai Watch Week, le CEO de Rolex, Jean-Frédéric Dufour, s'était exprimé sans détour sur la transmission: «Il est de notre responsabilité de transmettre notre savoir-faire aux générations futures.» Au sein du Centre de Formation, la formule prend toute sa dimension concrète. La maison y forme des jeunes à 26 métiers différents: de l'horlogerie traditionnelle à la micromécanique, en passant par l'outillage, la construction, la logistique et les fonctions de support technique.
Jean-Frédéric Dufour à la Dubai Watch Week: «Il est de notre responsabilité de transmettre nos connaissances à la prochaine génération.» PR
Jean-Frédéric Dufour à la Dubai Watch Week: «Il est de notre responsabilité de transmettre nos connaissances à la prochaine génération.» PR
Fabien Graber, responsable de la formation, orchestre la visite des lieux et retrace l'historique du centre. L'aventure débute en 1984: Rolex devient alors le premier employeur genevois à former directement des apprentis horlogers au sein de ses structures. En 2016, un an après l'arrivée de Jean-Frédéric Dufour à la direction générale, la décision est prise de centraliser l'ensemble des activités pédagogiques du groupe sur un site unique. Fabien Graber rejoint l’entreprise en 2017 et dispose d'une année pour concevoir le centre. Le récit de ces débuts témoigne d'une période intense d'apprentissage et de conception. Le site ouvre officiellement ses portes le 18 septembre 2018.
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Pour chaque compétence, tout ce qu’exige une formation moderne est disponible: postes de travail de premier ordre, outils, appareils, machines et surtout: 80 formateurs à plein temps ainsi que «des centaines de collaborateurs qui s’engagent chaque jour, avec des taux d’activité différents, auprès des jeunes professionnels». La mission de formation, souligne Fabien Graber, ne consiste pas seulement à transmettre des techniques et des connaissances aux apprentis, mais aussi une attitude. «Nous accordons au savoir-être la même importance qu’au savoir-faire», dit-il. «eCar apprendre un métier, c’est aussi apprendre à écouter, accepter les retours, trouver des solutions, recommencer depuis le début si nécessaire; et développer sa confiance en soi.»
Priorité stratégique absolue
Ce qui s'apparentait en 2018 à une réorganisation interne répond en réalité à une nécessité stratégique majeure. Sans un bassin de personnel qualifié et compétent, l'avenir du groupe ne saurait être assuré. Pour le premier horloger mondial, dont la production annuelle est estimée à plus d'un million de pièces par Morgan Stanley et LuxeConsult, les besoins en ressources humaines progressent continuellement.
À Bulle, dans le canton de Fribourg, la marque construit actuellement un nouveau site de production d'un coût supérieur à un milliard de francs suisses. Opérationnel dès 2029, ce complexe abritera plus de 2 000 emplois, ainsi que son propre centre de formation. Dès 2022, Fabien Graber s'est vu fixer l'objectif de faire passer le nombre d'apprentis de 200 à 500, «une ambition directement portée par M. Dufour». Le cap est désormais en vue: Rolex compte actuellement 446 apprentis en cours de cursus.
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L’usine Rolex telle qu’elle devrait être en 2029.PR
L’usine Rolex telle qu’elle devrait être en 2029.PR
Toutefois, recruter une jeune fille de 15 ans pour une formation technique aujourd'hui ne garantit pas la présence d'une spécialiste opérationnelle dès demain. Selon la filière, l'apprentissage s'étale sur deux, trois ou quatre ans, l'expertise réelle ne s'acquérant qu'au terme de plusieurs années de pratique. De plus, selon Fabien Graber, seul un apprenti formé sur deux reste au sein du groupe à l'issue de son diplôme. Certains quittent la marque faute de poste disponible immédiatement, tandis que d'autres choisissent de s'orienter vers de nouvelles opportunités, y compris chez la concurrence.
La fierté qui règne au sein du centre est manifeste tout au long de la visite. Dans le département de construction mécanique et de polymécanique, un panneau affiche cette formule: «Nos montres sont uniques, la formation de nos apprenti-e-s aussi.»
Notre visite était annoncée et certains apprentis s’y sont préparés. Fabien Graber débute le parcours auprès des futurs rhabilleurs: ces horlogers capables de maîtriser une montre mécanique dans son intégrabilité. Deux jeunes hommes en troisième année d'apprentissage accueillent les visiteurs, vêtus d'une blouse d'un blanc éclatant. Sur la poitrine figure le logo Rolex d'un côté, et leur nom brodé en vert foncé de l'autre. «Mon père travaille chez Rolex. C'est lors d'un stage de découverte que j'ai réalisé que l'horlogerie était ma voie», explique l'un d'eux.
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Son camarade détaille ensuite les garde-temps exposés dans une vitrine: «Ce sont les pièces de fin d'études.» Il énumère les réalisations: un modèle à phase de lune, une heure sautante, une seconde rétrograde ou encore un affichage de réserve de marche. Du troisième au quatrième an de formation, chaque futur horloger conçoit sa propre montre: il fabrique certaines fournitures, réalise l'anglage et la décoration du mouvement, polit le boîtier, effectue l'emboîtage et le réglage final. Une fois le diplôme obtenu, l'apprenti conserve le garde-temps qu'il a entièrement réalisé.
Un futur horloger devant la vitrine présentant les travaux de diplôme de ses collègues.www.lundi13.ch
Un futur horloger devant la vitrine présentant les travaux de diplôme de ses collègues.www.lundi13.ch
Même diplôme, exigences renforcées
Leurs camarades des écoles professionnelles publiques jalousent-ils leur présence chez Rolex? La question suscite l'étonnement des deux jeunes. Fabien Graber intervient alors pour dissiper l'idée d'une formation réservée à une élite fermée: «Le diplôme fédéral (CFC) délivré ici est rigoureusement identique à celui préparé ailleurs.» Rolex ne crée pas ses propres titres. Les cursus sont encadrés à l'échelle nationale et les exigences finales sont identiques pour toutes les entreprises.
Où se situe dès lors la différence? «Le programme Rolex repose sur un va-et-vient permanent entre théorie et pratique», précise Fabien Graber. «La formation ne se déroule pas uniquement entre ces murs: elle prend place au plus près du produit, dans les ateliers, sur les lignes de fabrication et au sein des différents services.» Les apprentis changent régulièrement d'affectation. Avant les vacances, l'un des jeunes horlogers travaillait à la production sur le site de Bienne, après des passages au siège social et en boutique. La différence réside donc dans la diversité des infrastructures que Rolex met à disposition, sous réserve de trouver les candidats.
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Susciter les vocations
Dans les métiers de l'horlogerie pure, le pôle de sélection peut choisir parmi plusieurs centaines de candidatures, indique Fabien Graber. En revanche, pour les spécialités mécaniques et de production, le recrutement s'avère plus complexe et exige des efforts ciblés tout au long de l'année: interventions dans les cycles d'orientation et rencontres avec les jeunes pour faire découvrir des professions dont ils ignorent souvent l'existence.
De nombreux chemins mènent à Rolex. Si le père de l'un y travaillait déjà, c’est le hasard qui a guidé Hossein Jaffari. Architecte de formation, aujourd'hui apprenti constructeur, il a grandi en Iran et vit en Suisse depuis trois ans. C'est en naviguant sur internet qu'il a découvert que Rolex formait des apprentis. S'en sont suivis le dossier de candidature, les tests techniques, un stage pratique et plusieurs entretiens. Désormais en deuxième année, il présente ses dessins techniques en français.
Le hasard a conduit le futur constructeur Hossein Jaffari chez Rolex.www.lundi13.ch
Le hasard a conduit le futur constructeur Hossein Jaffari chez Rolex.www.lundi13.ch
Trouver du personnel qualifié constitue un défi pour Rolex bien au-delà des frontières suisses. Aux États-Unis, la marque genevoise a ouvert dès 2001 un centre technique à Lititz, en Pensylvanie, afin de pallier la chute spectaculaire du nombre d'horlogers sur le marché américain (passé de 32 000 dans les années 1970 à 6 500 dans les années 1990). Il s'agissait de la première école d'horlogerie créée aux États-Unis depuis des décennies. Rolex y a financé les infrastructures et le fonctionnement, garantissant la gratuité des études.
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Depuis 2025, le groupe forme également à Dallas au sein d’un nouveau centre d’entraînement proposant un programme intensif de 18 mois, outillage et bourse mensuelle de 1 800 dollars inclus. Chaque promotion accueille 24 à 27 étudiants pour plusieurs centaines de candidatures, soit un taux de sélection digne des universités les plus prestigieuses. L'examen final se déroule à Genève et délivre le titre de «Rolex Certified Watchmaker».
Vue sur le département de formation des rhabilleurs.www.lundi13.ch
Vue sur le département de formation des rhabilleurs.www.lundi13.ch
Les besoins du marché américain sont considérables selon les estimations du groupe, le réseau de détaillants et de centres de service nord-américain doit absorber chaque année entre 30 et 40 nouveaux spécialistes. La logique appliquée aux États-Unis demeure identique à celle de Genève: face à la pénurie de compétences sur le marché du travail, l'entreprise forme elle-même ses futurs spécialistes.
À l'image d'Enron Shabiu, les polisseurs font partie des profils particulièrement recherchés par la profession. L'exercice consistant à faire briller une surface de laiton mat paraît simple en apparence; il exige en réalité une grande précision. Une pression insuffisante ne produit aucun effet; un appui trop prononcé déforme la pièce et arrondit les arêtes. La finition éclatante d'un boîtier, d'un maillon de bracelet ou d'un fermoir Rolex est le résultat d'un apprentissage long et répété.
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«Il faut développer une sensibilité tactile», explique l'apprenti. Un toucher qui s’acquiert uniquement par la répétition, le droit à l'erreur et la correction du geste.
Cérémonie de remise des diplômes
Au terme de la visite du Centre de Formation, cette philosophie s'incarne lors d'un événement officiel: dans la grande salle de réception du siège de Rolex, 89 jeunes femmes et hommes célèbrent la fin de leur apprentissage en présence de leurs proches, de Fabien Graber, de Jean-Frédéric Dufour, ainsi que de la présidente du Conseil d'État genevois, Anne Hiltpold, et du conseiller fédéral Guy Parmelin.
Le président de la Confédération remet à chaque diplômé une écharpe blanche Rolex en guise de distinction, tandis que Jean-Frédéric Dufour remet personnellement les diplômes. La cérémonie se veut solennelle et intime.
Dans son allocution, le CEO rappelle que Rolex constitue aujourd'hui une référence mondiale. Maintenir un tel rang exige de concevoir les bons produits, d'innover et de garantir un niveau de qualité irréprochable. Mais cela repose avant tout sur les femmes et les hommes qui rendent cette exigence possible.
Les grands acteurs de la formation horlogère en Suisse
Selon la Convention patronale de l’industrie horlogère et microtechnique suisse, la branche employait 1685 apprentis à fin septembre. Actuellement, 446 jeunes sont formés chez Rolex dans 26 métiers; ils devraient être au moins 500 en 2030.
L’autre grand acteur de la formation professionnelle est le Swatch Group. Dans 32 filiales du groupe, plus de 500 apprentis sont formés chaque année dans plus de 50 métiers. Le groupe Richemont, qui possède des marques comme Cartier, Vacheron Constantin et IWC, compte près de 200 apprentis dans 20 métiers, avec une tendance à la hausse: Cartier à lui seul a fait passer le nombre d’apprentis de 27 (2023) à 49 (2025).
Le Swatch Group mise fortement sur la formation duale et propose des apprentissages dans plus de 50 métiers.Keystone
Le Swatch Group mise fortement sur la formation duale et propose des apprentissages dans plus de 50 métiers.Keystone
La relève est un sujet particulièrement important chez les fabricants de montres appartenant à des familles. Le fabricant genevois de montres et de bijoux Chopard accueille ainsi chaque année 40 apprentis dans ses murs, et le coprésident Karl-Friedrich Scheufele a récemment souligné dans BILANZ qu’il investirait encore davantage à l’avenir dans la formation à différents métiers artisanaux. Patek Philippe se concentre pour sa part surtout sur ses propres instituts destinés aux horlogers de service après-vente (Genève, New York, Shanghai, Singapour), avec des promotions réduites et sélectives ainsi que de la formation continue interne.
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Cette publication est une adaptation d'un article paru dans Bilanz.