Nous sommes en décembre 2022. Par un coup de fil d’un copain, Julien Lasserre apprend que son entreprise basée à Villeneuve, dans la Broye fribourgeoise, Bétontec-Gram, a déposé son bilan. C’est écrit noir sur blanc dans un grand quotidien romand. Une information aussitôt relayée par un journal gratuit qui, dans la foulée, incite PME à faire de Bétontec l’un de ses flops du mois dans l’une de ses éditions.

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Le poids de la rumeur

Le propriétaire de la société spécialisée dans la fabrication d’éléments en béton est atterré. Si son entreprise connaît effectivement une baisse de production et de chiffre d’affaires au sortir des années covid, elle n’en est pas au point de déposer son bilan et encore moins de faire faillite. Mais le mal est fait. Malgré cette fumée sans feu, les banques crient au loup, exigent des remboursements et les négociations entamées peu auparavant avec le groupe concurrent neuchâtelois MFP Préfabrication pour la reprise de Bétontec se crispent. «C’est à la fois le ciel qui vous tombe sur la tête et la terre qui se dérobe sous vos pieds», décrit le quinquagénaire lausannois, encore sous le choc de cette fausse mauvaise nouvelle dont il ne s’explique pas l’origine, dix-huit mois plus tard.

Certes, l’entreprise presque centenaire que le groupe LSR Bétons Holding, propriété de la famille Lasserre, a rachetée en 2012, n’était plus le fleuron de la Broye comme on la surnommait à l’époque de son apogée. Mais elle honorait tous ses engagements, affirme son boss, président d’une holding qui possède aujourd’hui encore une succursale de Bétontec, à Pontarlier en France voisine. Le coup est rude pour Julien Lasserre, à qui on demande, de surcroît, de rembourser sur-le-champ le prêt covid de 500'000 francs, l’administration estimant, à l’aune de l’annonce sortie dans les médias, que celui-ci n’était plus adossé à un actif.

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Loin de se laisser abattre, l’entrepreneur saisit la task force covid pour plaider sa cause et finit par la convaincre de sa bonne foi. En revanche, les banques continuent à durcir le ton et leur position. «A ce moment-là, j’ai compris la grande différence de comportement qui existe entre les établissements suisses et français. De l’autre côté de la frontière, la banque vous accompagne, cherche constamment les meilleures solutions pour consolider votre business et le faire progresser. Votre conseiller vous soutient, se tient à disposition, par téléphone et en vous rendant régulièrement visite dans vos murs. Autant de services et d’attitudes que nous avons peu à peu perdus dans notre pays. Ici, quand vous obtenez un rendez-vous avec votre banquier, c’est un peu comme une visite au château», regrette celui qui a suivi autrefois un apprentissage de mécanicien de précision à l’Ecole technique de Sainte-Croix avant de sillonner le monde pour un groupe du Nord vaudois en qualité de technico-commercial.

Lumière au bout du tunnel

Malgré la pression et «le sentiment de devoir lutter seul contre les vents contraires», Julien Lasserre ne lâche rien. Il faut dire qu’en France voisine, les affaires tournent rond. Grâce, notamment, aux usines spécialisées dans les armatures métalliques pour le béton achetées en 2018 par le groupe LSR. «Ces sites sont situés à côté de chez nous et se révèlent être totalement compatibles avec ce que nous faisons», détaille le Vaudois. Une complémentarité doublée d’une forte augmentation de la capacité de production qui font bondir le chiffre d’affaires du groupe, soudain fort de près de 140 personnes, de 10 à 20 millions d’euros. «Une partie des éléments vendus en Suisse était produite en France, ce qui nous permettait de faire face. A Villeneuve, on vivotait. Sans plus. Mais on ne devait rien à personne.»

Il faut dire que dans ce monde de la construction dominé par les géants de l’entreprise générale, le petit artisan industriel, qui fabrique des murs, des façades, des poteaux, des poutres, ne fait guère le poids. «C’est un secteur impitoyable. Les grandes structures, une dizaine en tout en Suisse, parmi lesquelles Induni, Losinger ou Steiner pour en citer quelques-unes, ont un fonctionnement qui vous essore, si je peux me permettre cette métaphore. Concrètement, elles s’arrachent les très grands chantiers sans connaître leur marge finale et se montrent intraitables avec leurs sous-traitants, contraints de réduire la leur au minimum quand ce n’est pas d’y renoncer pour décrocher l’adjudication. Personne n’en parle vraiment, il y a une grosse chape de plomb sur ce système qui oppose David et Goliath, David étant aussi obligé d’accepter un paiement à 90 jours et de se soumettre à la garantie de fin de travaux».

Après avoir dépensé une somme d’énergie folle et un trésor de diplomatie, Julien Lasserre et Bétontec-Gram à Villeneuve voient enfin la lumière au bout du tunnel, courant 2023. «Au 1er janvier de cette année, l’entreprise et ses 30 collaborateurs ont définitivement passé en main neuchâteloise, comme prévu et dans d’excellentes conditions. Elle n’a ni déposé son bilan, ni fait faillite, n’a procédé à aucun licenciement, a payé l’intégralité de ses factures, honoré toutes les assurances sociales du personnel, remboursé son prêt covid et peut encore se targuer d’un bénéfice sur la vente de ses actifs», se réjouit Julien Lasserre, qui a sobrement mais gaiement fêté durant la dernière trêve des confiseurs cette affaire aux relents funestes, qu’il a transformée en belle histoire à défaut d’un conte de fée.: «Je l’ai toujours su, mais, depuis cet épisode, j’en suis encore plus convaincu: ‘Quand on y croit, même l’impossible devient possible’», assène-t-il, le poing serré. Tout est dit…

Christian Rappaz, journaliste
Christian Rappaz