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La start-up genevoise Transmutex a développé une technologie issue du CERN pour «recycler» les déchets nucléaires et remplacer l’uranium par le thorium. De Los Alamos à New Delhi, en passant par la Bavière, Franklin Servan-Schreiber et son équipe déploient leur stratégie pour une énergie décarbonée, sans déchets à long terme et abondante.

Alain Jeannet
Franklin Servan-Schreiber, co-fondateur et CEO de Transmutex.
Pierre FantysPublicité
On essaie de comprendre ce qui a poussé Franklin Servan-Schreiber à vouloir «réinventer le nucléaire». A première vue, une ambition démesurée, presque folle. Ce qui est insensé, rétorque le CEO de Transmutex, c’est de ne pas chercher de solutions aux enjeux cruciaux pour l’humanité: les déchets radioactifs qui s’accumulent, une soif d’électricité décuplée par l’arrivée de l’intelligence artificielle (IA). Croire qu’on pourra se passer du nucléaire si l’on veut à la fois développer l’économie mondiale et la décarboner relève de la pensée magique. Les Chinois montrent le chemin, ajoute-t-il. Leaders des énergies renouvelables, ils misent aussi massivement sur le nucléaire. «Pour eux, l’approvisionnement illimité en énergie est une affaire réglée.»
Nous nous trouvons à un carrefour civilisationnel, poursuit Franklin Servan-Schreiber. Il faut penser le monde à vingt-cinq, cinquante ou cent ans. On reconnaît dans ces traits lyriques l’ADN familial. Son père, Jean-Jacques, a fondé le magazine L’Express, sénateur, brièvement ministre sous Giscard d’Estaing, il est aussi l’auteur de deux best-sellers visionnaires, Le défi américain et Le défi mondial. Son grand-père, Emile, éditorialiste courageux, a, lui, cofondé le quotidien économique Les Echos. Au sein de cette dynastie d’intellectuels, Franklin est le premier à œuvrer dans le dur d’une aventure industrielle. Avec le même objectif: «Aider le monde, tenter de le laisser un peu plus beau qu’on l’a trouvé.»
Le CEO de Transmutex nous reçoit au siège de l’entreprise, près de l’aéroport de Cointrin. L’interview a lieu dans la cafétéria, un vendredi après-midi. L’atmosphère de travail est plutôt détendue. Avec ses collaborateurs, une soixantaine à plein temps et huit à temps partiel, Franklin Servan-Schreiber cultive un style de management peu hiérarchique plutôt rare dans le secteur de l’énergie. L’entrepreneur commence par nous donner un autocollant, clin d’œil en BD, représentant un chat (notre interlocuteur adore les chats) aux couleurs de Transmutex et qui assène, le regard sérieux: «Nuclear waste, not impressed.»
La première promesse de Transmutex consiste, précisément, à régler le problème des déchets à vie longue. Jusqu’ici, on partait de l’idée que les combustibles utilisés devaient être stockés en toute sécurité pendant un million d’années. Grâce à la technologie développée par la start-up genevoise, cette durée pourra être réduite à... quelques centaines d’années grâce à la transmutation des déchets dans un réacteur dit sous-critique, couplé à un accélérateur de particules.
Deuxième application: le «recyclage» des déchets nucléaires transformés en un nouveau combustible permettant de produire de l’énergie calorifique – par exemple pour l’industrie ou les chauffages urbains. Troisième objectif: le développement d’une filière de réacteurs au thorium, un métal infiniment plus abondant que l’uranium, d’une radiotoxicité quasi nulle. Et d’une exploitation parfaitement sûre.
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Au passage, l’entrepreneur, naturalisé Suisse il y a deux ans, rappelle que notre pays importe 70% de son énergie, principalement du pétrole et du gaz. Remplacer les énergies fossiles et la part de l’électricité produite à Beznau, à Gösgen et à Leibstadt par le solaire, l’éolien et l’hydraulique lui paraît une vue de l’esprit. «Peut-être la Suisse reviendra-t-elle un jour sur sa décision de sortir du nucléaire, poursuit-il, mais pour l’heure les conditions-cadres empêchent Transmutex d’y construire ses premières installations. Malheureusement.» Et cela, même si l’essentiel de la technologie a été développé au CERN, à l’EPFL et à l’Institut Paul Scherrer (PSI).
Mais retour sur la genèse de Transmutex. A la suite d’un enchaînement d’événements fortuits, Franklin Servan-Schreiber rencontre en 2018 un groupe de physiciens genevois convaincus de l’importance de valoriser les recherches de Carlo Rubbia, ancien directeur général du CERN et Prix Nobel de physique en 1984. Dans les années 1990, le chercheur et son équipe ont en effet démontré qu’on pouvait «brûler» les déchets nucléaires – on parle de transmutation – et donc pallier l’un des maux originels des centrales à uranium.
Parmi eux, Jean-Pierre Revol, son plus proche collaborateur, Jean-Christophe de Mestral, cofondateur de l’International Thorium Energy Committee (iThEC) et auteur de L’atome vert (Editions Favre, 2013), un livre de vulgarisation sur le potentiel du thorium, et Maurice Bourquin, professeur de physique et ancien recteur de l’Université de Genève, aujourd’hui membre du comité scientifique de l’entreprise. «Après avoir approché en vain plusieurs gouvernements et diverses institutions pour trouver un appui financier, explique celui-ci, nous avons compris qu’il fallait parier sur le privé si nous voulions avancer.» Et Franklin est arrivé: «Il amenait ce qui nous manquait: la compréhension du monde des affaires et l’expérience de la levée de fonds.»
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Atypique, le parcours professionnel et privé de Franklin Servan-Schreiber l’est indéniablement. De son illustre famille, il parle volontiers et avec fierté: «J’ai eu une chance énorme. D’abord parce que j’ai été aimé profondément par notre mère et un père qui, même s’il était hyper-pris par ses activités, s’est beaucoup occupé de nous. Ensuite parce qu’il n’y avait pas de secrets ni de non-dits dans la famille. C’est important.» Au début des années 1980, Franklin Servan-Schreiber se retrouve avec ses trois frères – David, Edouard et Emile – à l’Université Carnegie Mellon, à Pittsburgh, aux Etats-Unis. Une coïncidence rare et précieuse.

En 2006, avec sa mère, Sabine Becq de Fouquières, et ses trois frères, Edouard, David et Emile (de g. à dr.).
Archives privées Franklin Servan-Schreiber
En 2006, avec sa mère, Sabine Becq de Fouquières, et ses trois frères, Edouard, David et Emile (de g. à dr.).
Archives privées Franklin Servan-SchreiberBachelor en génie électrique, master en histoire appliquée, le jeune homme, comme ses frères, manifeste déjà un certain éclectisme. «Ne pas respecter exagérément les normes et l’autorité, c’est une autre leçon de notre père.» A New York, il rejoint l’édition américaine du magazine ELLE. Au Japon, pendant quatre ans, il travaille pour le groupe de cosmétiques Shiseido. Retour aux Etats-Unis, où il monte pour Sony un laboratoire d’interfaces graphiques. C’est l’époque où le Japon émerge comme la première puissance économique et technologique non occidentale.
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«Ne pas respecter exagérément les normes et l’autorité, c’est une autre des leçons reçues de notre père.»
Ses compétences linguistiques, ses connaissances en informatique... et son enthousiasme à déménager à Lausanne lui font décrocher le job de webmaster au CIO en 1998. Quelques mois plus tard, il sera nommé directeur de la communication. C’est lui qui gère le scandale de la corruption de plusieurs membres du Comité olympique lié à la candidature de Salt Lake City aux Jeux d’hiver. «Je n’avais jamais fait de com de crise.» Intense baptême du feu! Avec son équipe, il développe dans la foulée des outils informatiques de lecture automatisée de la presse mondiale. «J’ai adoré cette période.»
S’ensuivent une dizaine d’années dans la tech comme consultant et entrepreneur. Il voyage, passe par les hauts et les bas des créateurs de start-up. En 2009, son frère David fait une rechute. Eminent médecin, atteint d’un cancer du cerveau une vingtaine d’années plus tôt, il a publié deux best-sellers, Guérir et Anticancer. Il y a le choc et la douleur, murmure Franklin Servan-Schreiber, les larmes aux yeux quand il évoque ces souvenirs. Mais aussi l’impératif de s’expliquer face à tous ceux à qui ces livres avaient redonné espoir. «David avait survécu pendant de longues années à la maladie. Il fallait le redire pour éviter qu’on oublie ce qui restait une formidable victoire. J’ai convaincu mon frère d’écrire un nouveau livre et je l’ai aidé à le faire. Avant de mourir, il a vu qu’il figurait en tête des ventes des libraires. Le message était passé.»
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La disparition de son frère change tout, raconte Franklin Servan-Schreiber, qui passe deux ans à faire la promotion internationale de l’ouvrage de celui-ci. A Genève, où il est venu s’installer après quelques années passées aux Etats-Unis et où son fils unique de 18 ans a suivi toute sa scolarité, il fait la connaissance, grâce à David, d’Yves Oltramare, qui va marquer sa vie. Cette personnalité hors du commun, qui vient de fêter cette année son 100e anniversaire, a fait carrière dans la finance aux Etats-Unis avant de rejoindre la banque Lombard Odier en tant qu’associé pendant de longues années. Mécène, il finance notamment la chaire Yves Oltramare Religion et politique dans le monde contemporain au Geneva Graduate Institute et l’Institut A Ciel Ouvert-Science et Spiritualité à l’Université de Genève.
Le même Yves Oltramare apparaît d’ailleurs dans le titre du livre que Franklin consacrera à cette période difficile: Quatre frères, un ami et la recherche du sens de la vie (Editions Robert Laffont, 2016). L’ami ne tarit pas d’éloges à son propos. Il lui a d’ailleurs donné un «coup de pouce» pour fonder Transmutex: «Franklin m’impressionne par sa capacité à expliquer en termes simples des matières complexes, confie Yves Oltramare. Il est de plus très modeste, ce qui est la preuve d’une grande intelligence. Et s’il s’est lancé dans ce projet, c’est qu’il fait sens pour les autres et pour l’humanité, et non parce qu’il aspire à la gloire et au succès personnel.»
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Cet été, à Saint-Moritz, Franklin Servan-Schreiber a passé dix jours à s’entretenir avec son ami Yves Oltramare, ancien banquier, auteur et mécène genevois qui vient de fêter son 100e anniversaire. La matière d’un petit livre sur les grands sujets de la vie à paraître en juin prochain.
Archives privées Franklin Servan-Schreiber
Cet été, à Saint-Moritz, Franklin Servan-Schreiber a passé dix jours à s’entretenir avec son ami Yves Oltramare, ancien banquier, auteur et mécène genevois qui vient de fêter son 100e anniversaire. La matière d’un petit livre sur les grands sujets de la vie à paraître en juin prochain.
Archives privées Franklin Servan-SchreiberAvant de s’intéresser au futur de l’énergie, Franklin Servan-Schreiber s’est d’abord investi pendant quatre ans dans la lutte contre la pollution plastique au sein de la Fondation Race for Water, lancée par l’homme d’affaires lausannois Marco Simeoni. Une étape importante vers le combat qui l’occupe actuellement: «Quand vous êtes sur les océans et que vous faites des mesures, explique-t-il, vous êtes terrifié. Mais vous comprenez aussi qu’il y a pire que la pollution plastique: c’est l’acidification des eaux et le réchauffement climatique. Nous émettons des quantités croissantes de CO2 et il faut inverser la tendance si nous voulons que la Terre reste habitable.»
C’est le «aha moment» originel, le déclencheur d’une recherche sur tout ce qui touche aux énergies décarbonées: le solaire, l’éolien, mais aussi la fusion nucléaire, dont il comprend le potentiel très hypothétique après sa rencontre avec les responsables du programme International Thermonuclear Experimental Reactor (ITER). Un ancien du CERN lui apprend peu après l’existence des travaux de Carlo Rubbia; la rencontre avec les scientifiques cités plus haut s’ensuit.
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Pour lancer Transmutex, Franklin Servan-Schreiber se met en chasse d’un ingénieur nucléaire expert du domaine. Au café Maresquier, place Saint-Augustin, à Paris, il rencontre le Franco-Suisse Donovan Maire, alors âgé de 29 ans, qui accepte dans un premier temps des conditions de rémunération sans rapport avec ses compétences. «J’avais la certitude qu’il allait trouver les fonds et que nous allions nous entendre, poursuit le premier employé de l’entreprise et son Chief Technology Officer (CTO). Franklin dit souvent qu’il n’engage que des personnes avec qui il se voit passer cinq heures bloqué dans un aéroport. De toute évidence, j’ai passé le test.»
Fin 2019, le CEO de Transmutex réussit une première levée de fonds. Malgré le covid, les deux premières années sont consacrées à tisser des partenariats avec de prestigieuses institutions: l’Argonne National Lab aux Etats-Unis pour le recyclage du combustible, l’ENEA en Italie pour le design du cœur du réacteur, l’Institut Paul-Scherrer pour l’accélérateur de particules. En Allemagne, l’équipe genevoise a convaincu l’Agence fédérale de l’innovation de financer une étude de faisabilité ambitieuse. Toujours aux Etats-Unis, Transmutex a noué une collaboration stratégique avec les laboratoires de Los Alamos et obtenu un grant important de l’Advanced Research Projects Agency-Energy (ARPA-E). Une rareté pour une entreprise étrangère. En Inde, pays riche en thorium, la lettre d’intention signée avec le gouvernement confirme son intérêt pour une technologie susceptible d’assurer sa souveraineté énergétique à long terme.
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A ce jour, la start-up genevoise a levé près de 30 millions de francs et s’apprête à repartir pour un tour de financement de 110 millions. Sur le plan technologique, la feuille de route s’est encore précisée. Le cœur du projet, baptisé START, repose sur la construction d’un accélérateur de protons couplé à un réacteur sous-critique, alimenté par un combustible issu de déchets nucléaires. Pour faire décoller le projet et le «dérisquer», selon le terme consacré, Transmutex a choisi de commencer par l’accélérateur seul, utilisé pour la production de radio-isotopes médicaux. La mise en service d’une première installation construite près de Legoland, en Bavière, est prévue autour de 2030-2031. Même les plus sceptiques le reconnaissent: quel que soit le résultat final du projet, l’entreprise genevoise ouvre un arbre de possibilités technologiques forcément bénéfiques.
A l’horizon 2035-2040, Transmutex compte achever un premier réacteur complet pour un investissement de 2,5 milliards de francs. Dès le cinquième réacteur, économie d’échelle oblige, le coût d’une installation devrait descendre à 1,5-1,8 milliard de francs. Entre-temps, les levées de fonds et les nouveaux partenariats vont se succéder, parfois au prix de montagnes russes émotionnelles. Mais, comme le répète Franklin Servan-Schreiber à ses collègues, qui sourient à chaque fois: «Everything is coming together.»
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1964
Naissance à Neuilly-sur-Seine.
1982
Etudes à l’Université Carnegie Mellon, à Pittsburgh.
1989
Départ au Japon, où il passe quatre ans, avant de revenir à New York pour Sony.
1998
Nommé webmaster puis directeur de la communication du CIO à Lausanne.
2014
Participe au projet Race for Water contre la pollution plastique.
2019
Cofonde Transmutex.
2024
Lève 20 millions de francs dans le cadre d’une série A2 codirigée par les sociétés new-yorkaises Union Square Ventures et Steel Atlas.
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