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Votation du 8 mars

L’audiovisuel romand entre soutien public et diversification

En Suisse romande, l’audiovisuel s’appuie sur un tissu de PME largement soutenu par les financements publics. Face aux incertitudes politiques et technologiques, le secteur cherche aussi à se diversifier pour assurer sa pérennité.

William Türler

La société Point Prod (en photo, le directeur associé David Rihs) est active au sein d’un bâtiment nommé Le Cube. Ce hub audiovisuel et digital genevois rassemble plusieurs entreprises et agences du Groupe Point Prod Actua, ainsi que la chaîne de télévision Léman Bleu.
La société Point Prod (en photo, le directeur associé David Rihs) est active au sein d’un bâtiment nommé Le Cube. Ce hub audiovisuel et digital genevois rassemble plusieurs entreprises et agences du Groupe Point Prod Actua, ainsi que la chaîne de télévision Léman Bleu. [c] david wagnieres

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Derrière les films, séries et documentaires qui rythment les écrans romands, un tissu dense de petites et très petites entreprises fait vivre l’audiovisuel de la région. Ces structures, qui couvrent aussi une grande diversité de contenus, reposent sur un modèle essentiellement fondé sur le soutien public et les coproductions. Elles emploient plusieurs milliers de professionnels et génèrent des retombées économiques qui dépassent le seul champ culturel. L’équilibre financier et la pérennité de cet écosystème restent étroitement liés aux sources de financement et à la stabilité du cadre dans lequel il évolue. D’où l’importance d’échéances politiques comme la votation du 8 mars, dont les enjeux vont bien au-delà du simple débat culturel.

120 millions de subventions

Le secteur repose à 75% sur des subventions provenant de l’Office fédéral de la culture, de la Fondation romande pour le cinéma Cinéforom et de la SSR, pour un montant total d’environ 120 millions de francs par an, dont 50 millions en provenance de la SSR. «Ces fonds sont strictement affectés à des projets et réinjectés à 70% dans l’économie, essentiellement pour rémunérer les techniciens, précise Flavia Zanon, coprésidente de l’Association romande de la production audiovisuelle (Aropa). Ils contribuent à maintenir notre savoir-faire et à empêcher que nos professionnels se reconvertissent ou partent travailler à l’étranger.» A titre de comparaison, l’Aropa, qui regroupe 80 sociétés de production actives dans les secteurs du cinéma et la télévision, met en avant le budget annuel de l’Opéra de Zurich de 140 millions de francs.

Soutien philanthropique

Impliqué dans plusieurs agences de production, Jonas Schneiter dirige OurFrame, une structure romande à but non lucratif spécialisée dans la création de contenus à impact, revendiquant une «contribution mesurable» à la société. L’entreprise emploie une trentaine de collaborateurs fixes, auxquels s’ajoutent de nombreux intermittents et indépendants en fonction des projets. Depuis l’été dernier, elle bénéficie du soutien du philanthrope André Hoffmann et de son fils Frédéric, qui ont injecté 5 millions de francs afin d’accélérer son développement.

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«Ces actionnaires sont motivés par l’intérêt général, souligne-t-il. Il ne s’agit en aucun cas d’un placement financier.» Le chiffre d’affaires annuel de la société atteint environ 3 millions de francs, un niveau qui pourrait être dépassé cette année grâce à ces nouveaux moyens. OurFrame collabore avec la Confédération, plusieurs offices fédéraux, presque tous les cantons, divers médias et nourrit également des ambitions à l’international.
L’agence intervient sur l’ensemble de la chaîne de production audiovisuelle, de la conception à la diffusion. Elle se distingue par l’évaluation de l’impact sociétal de ses contenus à l’aide de protocoles scientifiques. La structure accompagne par ailleurs des créateurs et des partenaires financiers en cohérence avec sa philosophie, tout en garantissant l’indépendance éditoriale et artistique des projets. Une vingtaine de productions sont actuellement menées en parallèle.

Effet multiplicateur

On s’en doute, dans ce modèle, la SSR joue un rôle central. Une réduction significative de ses moyens – comme celle qu’impliquerait une baisse de la redevance à 200 francs – aurait pour OurFrame, et pour de nombreuses PME romandes de l’audiovisuel, des conséquences majeures. Bien que le diffuseur public ne représente que 15 à 20% du chiffre d’affaires, son engagement agit comme un «effet multiplicateur, indispensable pour débloquer d’autres financements, en Suisse comme à l’étranger», explique Jonas Schneiter.

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Autrement dit, nombre de projets – qu’ils soient cinématographiques, documentaires, digitaux ou de divertissement – reposent sur la présence du diffuseur public comme partenaire de référence. Sans cet appui, une partie significative de la production indépendante deviendrait économiquement intenable. Cette dépendance est d’autant plus critique que le tissu romand est composé majoritairement de microstructures: la taille moyenne des sociétés de production y avoisine deux équivalents plein temps, ce qui les rend particulièrement vulnérables à toute contraction des financements publics.

Socle minimum nécessaire

La société genevoise Point Prod œuvre depuis près de trente ans dans la production de documentaires, de fictions, de programmes TV, de séries et de contenus pour le streaming. Elle est notamment derrière Winter Palace, première série suisse développée avec Netflix. Selon les estimations de la chaîne, près de 300 000 personnes ont suivi au moins quinze minutes consécutives de cette fiction de huit épisodes diffusée l’an dernier sur la RTS et dotée d’un budget d’environ 15 millions de francs. «Ce projet a nécessité près de six ans de travail avant de voir le jour, souligne le directeur associé David Rihs. Sans l’appui de la SSR, Netflix ne serait jamais venue. Cela illustre qu’un petit pays comme la Suisse, à l’instar de nombreux autres, a besoin d’un socle minimum pour exister en termes de production audiovisuelle de séries.»

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Pour mettre ce projet en perspective, il explique que son budget est trois fois supérieur à celui d’une série suisse classique, mais reste largement inférieur à celui d’une production comme The Crown, dont chaque saison coûte près de 100 millions de francs, soit environ 10 millions par épisode. L’entreprise, qui compte une quinzaine de collaborateurs permanents et a employé jusqu’à 300 personnes pendant les dix-huit mois de production et de tournage de Winter Palace, envisage une deuxième saison de cette production relatant la naissance de l’hôtellerie de luxe dans les Alpes helvétiques. Parallèlement, elle planche aussi sur la troisième saison de Quartier des banques et sur une série documentaire immersive consacrée aux pompiers romands.

Diversifications possibles

D’autres sociétés de production romandes s’orientent davantage vers des contenus commerciaux ou corporate. Leur modèle économique, moins dépendant du service public, offre une plus grande autonomie, mais les rend également plus vulnérables aux cycles du marché publicitaire, ainsi qu’aux bouleversements technologiques liés notamment à la progression de l’intelligence artificielle.
L’agence lausannoise 23bis, anciennement Messieurs.ch, a lancé ses activités il y a une dizaine d’années. Si la création de contenus audiovisuels demeure son cœur de métier, l’entreprise a progressivement élargi son offre vers des prestations plus globales de communication. «Nous avons évolué vers un format d’agence, car nous avons constaté que nos clients ne nous sollicitaient pas uniquement pour produire un contenu prédéfini, mais parce qu’ils avaient des besoins plus larges, par exemple dans le cadre de campagnes», explique le cofondateur Guillaume Mégroz.

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La société emploie aujourd’hui une vingtaine de collaborateurs, dont l’âge moyen est inférieur à 30 ans, et réalise un chiffre d’affaires annuel d’environ 3 millions de francs. Elle travaille aussi bien pour des acteurs culturels locaux que pour de grandes marques horlogères (Audemars Piguet, Hublot, Patek Philippe) ainsi que pour des institutions de service public, telles que la ville de Lausanne, le canton de Vaud ou la RTS.
Elle cherche également à se développer sur le marché alémanique et dispose depuis trois ans d’un bureau à Zurich. «C’est là-bas que se prennent les grandes décisions en matière de communication, souligne Guillaume Mégroz. Nous souhaitons montrer qu’il est possible de franchir le Röstigraben et d’être actif sur les deux fronts, même si des adaptations culturelles sont indispensables. En Suisse alémanique, nous misons avant tout sur la production de contenus, alors que tout ce qui touche à la communication passe davantage par de grandes agences solidement implantées sur place.»

30%

En moyenne, la contribution de la SSR couvre environ 30% du budget d’une production, avec des variations allant de 10% pour les films de fiction à gros budget jusqu’à 80% pour certaines séries documentaires de commande.

34 millions

Le montant annuel du pacte de l’audiovisuel entre la branche et la SSR.

5800

L’industrie du cinéma emploie 5800 personnes en Suisse, soit 4000 emplois à temps plein.

3,1

Chaque franc investi dans l’audiovisuel en Suisse romande rapporte 3,1 francs au bassin territorial, selon une étude réalisée en 2019 par EY pour Cinéforom.

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A propos des auteurs
William Türler
William Türler
William Türler explore depuis le début de sa carrière différentes formes de narration à forte valeur ajoutée. Formé en sciences politiques à Lausanne, il fait ses premières armes journalistiques au Journal de Genève avant de collaborer avec des médias de référence tels que PME, L’Hebdo ou Bilan. Il met aujourd’hui son expertise éditoriale au service de projets de contenus à dimension stratégique, notamment dans les secteurs de la technologie, du luxe et de l’innovation.

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