Plus que d’autres stations, Zermatt est en proie au surtourisme et à la pénurie de logements. Le charismatique architecte, artiste et hôtelier Heinz Julen propose une solution à la hauteur des problèmes: une tour de 260 mètres. Provocation ou projet réaliste? Ce choix de la verticalité suscite la controverse. Et des réactions clochemerlesques. La population zermattoise est appelée à trancher.
La journée de Heinz Julen commence en général par le petit-déjeuner avec son épouse, Evelyne, et leurs trois jeunes enfants dans la salle à manger du Backstage, le boutique-hôtel d’une vingtaine de chambres qu’il a construit et dont il occupe le dernier étage avec sa famille. Installé à la grande table qu’il s’est réservée, il maintient le contact direct avec ses clients, intervient parfois dans le service et peut suivre ce qui se passe, à l’extérieur, sur la place jouxtant la patinoire, devant l’établissement, le cœur battant de Zermatt.
Avec son épouse, Evelyne, et leurs trois enfants aujourd’hui âgés de 8, 10 et 13 ans.Archives privées Henz Julen
Avec son épouse, Evelyne, et leurs trois enfants aujourd’hui âgés de 8, 10 et 13 ans.Archives privées Henz Julen
De sa chaise, il peut aussi se représenter au loin, en direction de Täsch et de la vallée du Rhône, le gratte-ciel de 260 mètres, le Lina Peak, qu’il a imaginé. L’initiative a suscité la curiosité dans les médias du monde entier et chez les amoureux de la mythique station valaisanne. Face aux tergiversations des autorités, aux manœuvres dilatoires en coulisse et à l’apparition d’un projet concurrent, Heinz Julen a décidé de miser sur une initiative populaire. Environ 300 signatures ont été récoltées à ce jour sur les 600 nécessaires pour faire voter les citoyens de la commune. Le pari n’est pas encore gagné et cette saga digne d’une série Netflix n’a pas fini de susciter les passions.
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On lui demande: pourquoi si haut? «Ce bâtiment est à la taille du problème», répond celui qui, dans la station valaisanne, tient depuis des années le rôle de visionnaire et d’empêcheur de tourner en rond. Zermatt est en effet la commune la plus touchée par le surtourisme en Suisse, selon les statistiques, avec 269 nuitées par habitant. Pour les personnes qui y travaillent, qu’elles soient originaires du lieu ou de l’étranger, il est devenu pratiquement impossible de se loger. A Täsch, le village en amont de Zermatt, 62% de la population est étrangère (record national), principalement des Portugais, désormais plus nombreux que les Suisses.
D’accord, mais 260 mètres... Zermatt n’est pas Dubaï! Les tours Roche, à Bâle, les plus hautes de Suisse, font respectivement 205 et 178 mètres, et si la verticalité s’impose dans certaines agglomérations urbaines, a-t-elle vraiment du sens au fond des vallées alpines? Architecte autodidacte et artiste prolifique, Heinz Julen n’en est pas moins un praticien de l’hôtellerie et du tourisme au jour le jour. Il sait compter et aligne les arguments de manière rationnelle: avec les 500 logements du Lina Peak, dit-il, on réglerait en grande partie ce problème de pénurie pour les vingt ou trente ans à venir, avec une empreinte minimale sur le territoire.
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L’homme qui pense Zermatt en grand
Soyons clairs: Heinz Julen ne croit pas qu’il faille limiter la croissance de Zermatt. Confrontée au surtourisme, Venise a par exemple introduit une sorte de péage pour visiter la ville. «Une solution répugnante, estime l’hôtelier. Nous avons reçu le Cervin comme un don du Créateur; je ne vois pas ce qui nous autoriserait à en taxer l’accès au reste du monde. Nous devons nous adapter aux temps nouveaux, c’est tout.» Voilà pourquoi le Lina Peak comprend aussi une salle de concert et de congrès de 2500 places ainsi qu’un accès direct aux pistes. Il s’agit d’offrir aux foules de touristes d’un jour une vue optimale de la montagne mythique sans qu’ils entrent forcément dans le village. Nous y reviendrons.
Tourné vers l’avenir, Heinz Julen fait volontiers référence à l’histoire lorsqu’il défend des projets. Parce que les ressources (terres exploitables, eau, forêts...) étaient rares et souvent difficiles d’accès, les Walser ont développé, dès le Moyen Age, une civilisation alpine où la bonne gestion des biens communs (the commons) a toujours été une condition cardinale de la survie collective. Il évoque volontiers les pionniers qui ont construit le train du Gornergrat inauguré en 1898, l’une des réalisations de génie civil les plus spectaculaires de l’époque. Il voue à son père Auguste, l’un des artisans du développement de la station dans les années d’après-guerre, une admiration et une reconnaissance sans bornes. Simple piété filiale?
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Agriculteur de montagne, issu d’une famille de 12 enfants, Auguste Julen a été guide et fondateur d’une école de ski. Au contact de Walt Disney, grand amateur de sports d’hiver, il a aussi appris les rudiments du cinéma et a réalisé plusieurs films sur la vie dans les Alpes. Hôtelier et entrepreneur, il a financé avec ses copains, à titre privé, le premier télésiège du Rothorn, ouvrant un nouvel espace du domaine skiable de Zermatt. Décédé en 2015 à l’âge de 93 ans, il reste omniprésent dans les conversations et ce n’est pas un hasard si des photos de lui et l’hommage qui lui a été rendu lors de ses obsèques sont affichés aux murs de la salle à manger du Backstage. «Notre père a d’emblée fait confiance à Heinz quand, à peine adolescent, celui-ci s’est mis à bricoler dans l’alpage de Findeln», raconte Moni Zurbriggen-Julen, l’une de ses trois sœurs, qui tient le Suitenhotel Zurbriggen avec son mari Pirmin, l’ancien champion olympique de ski.
Pionnier du tourisme zermattois, Auguste Julen, le père de l’architecte et hôtelier, reste une figure légendaire de la station valaisanne.Archives privées Henz Julen
Pionnier du tourisme zermattois, Auguste Julen, le père de l’architecte et hôtelier, reste une figure légendaire de la station valaisanne.Archives privées Henz Julen
Les enfants Julen ont toujours travaillé, notamment au service ou dans la cuisine du restaurant familial, devenu aujourd’hui l’une des adresses mythiques de Zermatt, Chez Vrony. Ils ont pu suivre leur voie en toute liberté (la seule exigence était de savoir enseigner le ski et d’apprendre les langues, disent-ils volontiers). Et quand Heinz, après une seule année à l’Ecole d’art de Sion, a décidé de laisser tomber, le pater familias l’a soutenu dans son choix. Agé de 27 ans, le jeune Julen fait sensation en créant le Vernissage, un centre culturel qui marie arts plastiques, musique, bar et salle de cinéma, à l’emplacement de la maison familiale détruite par un incendie. Quelques années plus tard, soutenu par son père, il dessine et construit le Cœur des Alpes, le boutique-hôtel de sa troisième sœur, Leni, qui rencontre depuis un succès jamais démenti.
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Au début des années 2000, la construction de son futuriste Into the Hotel et de son jacuzzi en plein air au sommet du bâtiment, avec vue sur le Cervin, défraie la chronique. L’établissement ne sera ouvert que sept semaines; Alexander Schärer, patron des meubles USM et partenaire de Julen dans cette affaire, se sépare de manière dramatique de celui qui a dessiné et assuré la réalisation du projet. Il s’ensuit un conflit judiciaire homérique et l’hôtel ne reprendra réellement son activité que sept ans plus tard, sous le nom de The Omnia, après les transformations menées par les nouveaux propriétaires. Selon Heinz Julen, cette aventure a été la plus enrichissante de sa vie: «J’ai appris comment l’amour et la confiance permettent les réalisations les plus folles et comment, à l’inverse, la jalousie et la politique de la terre brûlée peuvent être délétères.»
Le Backstage, inauguré en 2011, constitue le manifeste le plus pur de l’univers de Heinz Julen. Chaque chambre est conçue comme une œuvre d’art unique, meublée de créations dessinées par le maître des lieux. Le restaurant After Seven, une étoile au Michelin, se targue d’être l’une des meilleures tables de Zermatt. Au mur, près de la réception, un tableau de Peter Doig, qui a exposé chez Julen, témoigne des liens d’amitié entre le Valaisan et l’artiste d’origine écossaise, l’un des plus cotés du marché de l’art contemporain actuel. Une grande photo en noir et blanc montre l’équipe de l’atelier Julen, une dizaine de personnes, qui fabriquent meubles, lampes, sculptures... Elle constitue, avec la cinquantaine d’employés actifs dans l’hôtellerie et l’immobilier, la PME multifacette pilotée par Heinz Julen et son épouse, Evelyne. Mais c’est dans son Bergenatelier, comme il l’appelle, une étable transformée en espace de création à Findeln (2100 m d’altitude), que Heinz Julen se retire pour réfléchir et dessiner, avant de redescendre à la station pour vaquer à ses autres occupations. A pied en été, à skis en hiver, en sportif qu’il est resté.
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Thomas Sterchi, l’un des premiers entrepreneurs de l’internet en Suisse avec le site jobs.ch, est aussi le cofondateur de Zermatt Unplugged, qui attire désormais plus de 30 000 spectateurs. «Sans Heinz Julen, ce festival n’existerait simplement pas», affirme-t-il, soulignant le rôle crucial de l’architecte dans le lancement de l’événement. La prochaine édition aura lieu du 7 au 11 avril prochain, avec au programme le groupe rock Placebo, entre autres stars internationales. Le même Thomas Sterchi explique aussi comment il a été séduit par l’offre hôtelière de la station, ses établissements alliant modernité et le meilleur de l’hospitalité alpine. «Elles portent souvent, directement ou indirectement, la patte de Heinz Julen», ajoute-t-il. Par exemple, le Cœur des Alpes déjà cité. Et tous ceux qui ont suivi, comme le Mountain Boutique Hotel Cervo, autre adresse emblématique.
On ne va pas se mentir: Zermatt est destinée à rester une station chère. L’abonnement de ski à la journée dépasse les 100 francs et il est quasi impossible en pleine saison de trouver une chambre d’hôtel à moins de 350 francs la nuit. Ce qui est rare est cher et, de fait, l’exiguïté naturelle de la vallée de Zermatt rend hasardeuse la construction de nouveaux hôtels et, a fortiori, de logements pour tous ceux qui travaillent dans le secteur, indigènes comme étrangers. «Depuis le covid, la pénurie de personnel s’est encore aggravée», observe Heinz Julen. Quand on cherche des collaborateurs suffisamment formés pour travailler dans un restaurant gastronomique, il faut pouvoir offrir des conditions de logement attractives. Et si l’on veut à terme éviter l’arrivée massive de grands groupes internationaux, et surtout retenir les Zermattois tentés de partir ailleurs, il faut agir en conséquence.
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Une tour qui divise la vallée
Le projet Lina Peak vise précisément à offrir des appartements de qualité à des prix accessibles. Par quel tour de passe-passe? La moitié inférieure de la tour, avec des logements à 7000-10 000 francs le m2, serait subventionnée par les appartements supérieurs, commercialisés aux conditions habituelles du grand luxe dans les stations telles que Zermatt, Verbier, Gstaad ou Saint-Moritz.
Pionnier du tourisme zermattois, Auguste Julen, le père de l’architecte et hôtelier, reste une figure légendaire de la station valaisanne.Max Cotting
Pionnier du tourisme zermattois, Auguste Julen, le père de l’architecte et hôtelier, reste une figure légendaire de la station valaisanne.Max Cotting
La tour offrirait également les infrastructures qui manquent à Zermatt: une salle de 2500 places qui permettrait d’accueillir des concerts comme ceux du festival Zermatt Unplugged, mais aussi des congrès. Cet axe de diversification du tourisme hors saison, exploité par Davos, Montana ou Interlaken, reste jusqu’ici hors de portée pour Zermatt, qui n’est pas équipée en conséquence. Le Lina Peak abriterait également la piscine tant attendue par la population zermattoise, ainsi que de nouveaux accès aux installations du Rothorn, détournant les millions de touristes qui empruntent actuellement le train du Gornergrat et contribuent à envahir le centre du village. «Le panorama est encore plus beau depuis le Rothorn», souligne Heinz Julen, un argument de poids pour les visiteurs qui souhaitent admirer le Cervin sans passer plus d’une demi-journée à Zermatt.
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Voilà les fondements conceptuels et économiques du Lina Peak. Mais, entre les premières esquisses, l’enthousiasme spontané et la mise en œuvre pratique, les écueils se sont multipliés. A l’origine, il y a trois ans, Heinz Julen avait approché et fait affaire avec un entrepreneur local, Benjamin Schaller, patron de l’entreprise Schaller Group, propriétaire d’une gravière en aval de Zermatt, sur une parcelle de 9000 m2 toute désignée pour la construction de la fameuse tour. Mais le partenariat n’a pas duré longtemps. Après avoir fait réaliser les études de risques naturels et de réaffectation, Julen s’est vu écarté. Entre-temps, le promoteur a valorisé sa parcelle à 55 millions de francs et Heinz Julen, censé être actionnaire à hauteur de 20% (comme Zermatt Tourisme et la commune de Zermatt), s’est retrouvé le bec dans l’eau. «J’ai cru qu’une poignée de main valait encore quelque chose, j’ai été naïf.»
Le projet actuel est désormais prévu sur une parcelle voisine de la gravière, aussi étendue que celle de Benjamin Schaller, mieux protégée des risques naturels et plus ensoleillée. Bref, selon ses dires, plus adaptée au projet... et dont il s’est assuré cette fois du titre de propriété. La commune, un peu échaudée par la rupture entre les deux hommes, se trouve désormais face à deux projets concurrents: d’un côté, le visionnaire Heinz Julen, qui affirme qu’on lui a volé un projet dans lequel il a investi 18 mois de travail; de l’autre, un entrepreneur qui refuse toute solution de compromis et se mure dans le silence.
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Ultime rebondissement, en novembre passé, l’architecte bâlois Rolf Stadler présente un projet alternatif au Lina Peak: une sorte de gratte-ciel couché de 300 mètres, proposant environ 300 logements pour 650 personnes, avec sur son toit un pont permettant le passage d’animaux sauvages, baptisé Wildsteg. Un ouvrage construit en travers de la vallée, sur la parcelle appartenant au même Benjamin Schaller. Pour Rolf Stadler, irrité par le projet Julen, un gratte-ciel n’a pas sa place dans la vallée. Il constitue même une forme de concurrence blasphématoire au Cervin.
De plus, il est, selon ses estimations, économiquement indéfendable. Il précise toutefois: «Mon projet a éveillé l’intérêt général et celui du propriétaire de la parcelle. Mais je n’ai pas l’ambition de le réaliser moi-même s’il devait se faire. J’ai agi par passion.» Il ajoute d’ailleurs n’avoir pas passé, avec l’un de ses collaborateurs, plus de quatre ou cinq jours sur ce projet. Et précise que les analyses de risques, une demande de dézonage et les travaux d’étude technique de cet ouvrage, de toute évidence complexe, doivent encore être réalisés.
Heinz Julen se félicite de cette initiative. Elle nourrit la discussion et confirme l’importance du problème à régler, dit-il, tout en ne cachant pas son scepticisme sur sa faisabilité. Les obstacles à son propre projet restent cependant nombreux. Les autorités, notamment les responsables du tourisme, ont été froissées par son activisme et se perdent en tergiversations. C’est pourquoi il a recouru à une initiative populaire, afin d’inciter les Zermattois à prendre eux-mêmes leur destin en main. Sa sœur Moni se désole de la difficulté à récolter les signatures nécessaires. «Nul n’est prophète en son pays», résume-t-elle. L’architecte qui veut réinventer Zermatt essaie, lui, de rester philosophe: «Si j’obtiens le soutien de la population, je poursuivrai et je me montrerai à la hauteur de mes responsabilités. Sinon, tant pis. Au moins, je serai fixé. Ce projet, je n’y tiens pas pour moi-même, mais pour les générations qui nous suivent.»
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Bio express
1964
Naissance, le 29 février, dans l’une des grandes familles de Zermatt, les Julen.
1991
Inauguration du centre culturel Vernissage.
2000
Ouverture d’Into the Hotel, qui ferme après sept semaines d’activité.
2007
Lancement du festival Zermatt Unplugged.
2011
Ouverture du Backstage Boutique Hotel.
2024
Dévoilement du projet Lina Peak.
2025
Lancement de la récolte de signatures pour faire voter les Zermattois.