Monde professionnel

Intelligence artificielle et emploi, la transformation silencieuse du marché du travail suisse

L'intelligence artificielle (IA) supprime des tâches, accélère des processus, freine les recrutements et redéfinit le marché du travail. Trois dirigeants romands témoignent d'une transformation déjà à l'œuvre, et loin d'être achevée.

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Pour Charles-Henry Monchau, directeur des investissements à la Banque Syz, une institution qui capte les gains de l'IA sans investir dans ses talents s'appauvrit humainement. © Fred Merz | lundi13

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Le chiffre donne le vertige. D'ici 2030, l'intelligence artificielle provoquerait la disparition de 92 millions d'emplois dans le monde, tout en en créant 170 millions de nouveaux. C'est le scénario central du Forum économique mondial. Un solde net positif sur le papier, mais qui masque une recomposition brutale du marché du travail, à une vitesse que les systèmes de formation peineront à suivre.
En Suisse, les signaux s'accumulent. Les offres d'emploi ont reculé de 10% en 2024. Les postes administratifs ont chuté de 17,4% en deux ans, les métiers ICT de 31% au premier semestre 2025. Les métiers de soin, eux, continuent de progresser, portés par la démographie. (Source : Adecco Group Switzerland / Swiss Job Market Monitor, Université de Zurich, 2024–2025)

Comprendre comment travailler avec l'IA

Romain Buob, directeur général de Grant Alexander Suisse, groupe indépendant de conseil RH présent en France, en Suisse et à l'international, observe le marché depuis une position privilégiée. Son diagnostic est prudent. «Pour l'instant, on en parle davantage qu'on ne le constate directement. D'autres dynamiques macroéconomiques et géopolitiques ont encore un impact plus tangible. Cela dit, la prise de conscience est croissante. L'IA est perçue à la fois comme une menace et comme une opportunité, et cette tension commence à se refléter dans les attentes des candidats comme dans la nature des mandats.»

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Parmi les profils exposés, les cols blancs sont naturellement les plus concernés, dans les domaines du marketing, du juridique, des RH, de la finance ou de la comptabilité. Même des secteurs à forte expertise, comme la médecine, sont touchés, rappelle le spécialiste. Mais pour lui, la vraie question n'est pas de savoir si l'on va être remplacé, mais surtout de comprendre comment travailler avec l'IA. L'objectif est de devenir un professionnel augmenté, capable d'utiliser ces outils pour améliorer sa propre valeur ajoutée.
Pour y parvenir, la clé réside dans la curiosité et la formation. «Il ne faut clairement pas rater le train. L'erreur que j'observe fréquemment est de considérer l'IA comme une tendance passagère. C'est une grave erreur de jugement, qui peut avoir des conséquences lourdes sur l'employabilité à long terme.»

Le marché du travail recherche des profils hybrides

À la Banque Syz, Charles-Henry Monchau, directeur des investissements, défend une ligne claire. «Une institution qui capte les gains de l'IA sans investir dans ses talents s'appauvrit humainement, et donc à terme stratégiquement.» Dès lors, l'institution a mis en place des formations internes, des échanges de bonnes pratiques et du temps dédié à l'expérimentation, dans un cadre de gouvernance sécurisé.

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La question de la formation des juniors est traitée de front. «Si les tâches d'exécution sont entièrement automatisées sans réflexion sur la transmission des compétences, on risque de fragiliser la prochaine génération d'analystes.» La réponse de la Banque Syz va, selon ses propres termes, «à contre-courant du récit dominant». L'institution genevoise a ainsi choisi de renforcer son engagement envers les jeunes talents en créant un Research Lab réunissant étudiants et diplômés, qui contribue activement aux travaux d'analyse. «Cette aisance technologique doit être encadrée par l'expérience des seniors, qui apportent le recul, la discipline analytique et la compréhension des risques.» La stratégie de recrutement a évolué en conséquence. «Nous recherchons désormais des profils hybrides, des talents agiles, capables de passer d'une analyse financière classique à l'automatisation de certaines tâches en testant de nouveaux outils.»

L'influence de l'IA se manifeste par une compression des embauches

Dans le secteur de l'immobilier, les pratiques suivent une logique un peu différente. Patrice Choffat, fondateur de la société Bestag, est clair, «nous n'avons licencié personne, mais l'IA a ralenti notre rythme de recrutement. Nous faisons davantage avec la même équipe. Ce n'est pas une destruction d'emplois, mais c'est un frein à l'embauche à court terme.» La nuance est importante. L'influence de l'IA sur l'emploi ne se traduit pas forcément par des suppressions de postes, mais se manifeste d'abord par une compression des recrutements.

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Pour ce professionnel, l'IA ouvre néanmoins des perspectives intéressantes pour le secteur. Dans un domaine où la donnée a longtemps été dispersée et difficilement accessible (registres fonciers, permis de construire, documents cadastraux), l'IA représente un levier de productivité inédit. «Ce qui prenait des jours peut se faire en quelques minutes», résume-t-il. Même constat pour l'analyse des rendements locatifs, par exemple, ou pou l'optimisation de l'entretien ou encore pour la détection du potentiel de développement des parcelles. Une frontière reste néanmoins infranchissable pour l'IA, selon lui, celle de la négociation, de la relation de confiance avec le client et du jugement. Ces dimensions resteront entre les mains des humains.

Valeur monétaire de la maîtrise de l'IA déjà quantifiée

La transformation est réelle, documentée et en marche. Mais elle est hétérogène, inégale et souvent invisible dans les statistiques agrégées. Le chômage suisse reste autour de 3%, les offres dans les soins progressent, les juniors trouvent des postes, mais dans des conditions radicalement différentes.
Ce que les chiffres ne traduisent pas encore, c'est la pression silencieuse sur les compétences. Selon le WEF, 39% des aptitudes professionnelles actuelles deviendront obsolètes d'ici 2030. Par contre, la valeur monétaire de la maîtrise de l'IA est, elle, déjà quantifiée. À fonction égale, elle génère une prime salariale de 56% selon PwC, signal que le marché exprime organiquement un appétit croissant pour ces nouvelles compétences. À la lumière de ces prévisions, Charles-Henry Monchau se veut rassurant. «Si les gains sont réinvestis dans la formation et l'expérimentation, l'IA devient un avantage durable, pas seulement un levier de marge à court terme.»

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Alors, l'IA détruira-t-elle des emplois ou en créera-t-elle? Sans doute un peu des deux. Ce qui reste ouvert, c'est la capacité des individus, des entreprises et des institutions de formation à se transformer assez vite. Sur ce point, tout le monde semble d'accord. Pour ceux qui veulent soigner leur employabilité, il n'y a pas de temps à perdre.
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