A Lausanne, une petite entreprise défie les géants de l’IA
Avec des moyens modestes, Giotto.ai est parvenue à bousculer les géants de la tech lors d’une compétition internationale. Après avoir refusé un contrat juteux avec une entreprise de la Silicon Valley, le spin-off de l’EPFL espère contribuer à rendre la Suisse et l’Europe autonomes en matière d’IA.
Dans les locaux de Giotto.ai, situés dans un espace de coworking à Lausanne, se joue peut-être le destin de la compétitivité de la Suisse et du continent européen. «Nous voulons permettre à la Suisse et plus largement à l’Europe d’atteindre la souveraineté numérique, explique Aldo Podestà, cofondateur et directeur de l’entreprise. Si nous souhaitons conserver notre mode de vie, notre modèle de société à l’européenne, où le développement économique garantit prospérité et qualité de vie, il faut nous assurer la maîtrise de cette technologie.»
Alors que les cadors de l’intelligence artificielle se sont lancés dans une surenchère pour remporter le concours de l’IA la plus puissante, le petit spin-off de l’EPFL a décidé de prendre la tangente. Malgré les enjeux, l’entreprise fondée en 2017 évolue avec ses moyens. Elle peut compter sur une vingtaine d’employés et 20 millions de francs issus de plusieurs levées de fonds. Des sommes dérisoires comparées aux centaines de milliards captés par les géants californiens ou chinois.
Cet écart n’a pas empêché Giotto.ai de terminer à la deuxième place du prestigieux concours mondial ARC-AGI-2, juste derrière le géant Nvidia, la société la plus capitalisée au monde. Cette compétition teste la capacité de résolution de problèmes inconnus par les différents modèles d’intelligence artificielle. Elle repose sur l’intelligence artificielle générale (AGI). Une technologie qui se distingue des grands modèles de langage (LLM) comme GPT par sa capacité à raisonner plutôt qu’à reproduire du contenu à partir de milliards de données mémorisées.
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Un nain parmi les géants
La lausannoise Giotto.ai rivalise techniquement avec les géants mondiaux au classement ARC-AGI, mais n’a levé à ce jour qu’environ 19 millions de dollars. L’écart avec les grands acteurs est vertigineux: Mistral AI (France) est valorisée à 11,7 milliards d’euros, Anthropic (Etats-Unis) à 965 milliards de dollars (sur la photo: Daniela Amodei, cofondatrice et présidente), OpenAI (Etats-Unis) à 852 milliards. Du côté chinois, DeepSeek a secoué le secteur en janvier 2025 avec son modèle R1, développé à moindre coût malgré les restrictions des Etats-Unis sur les puces.
Daniela Amodei, cofondatrice et présidente d'Anthropic.Noah Berger/AP/Keystone
Daniela Amodei, cofondatrice et présidente d'Anthropic.Noah Berger/AP/Keystone
Alors que les LLM fonctionnent en absorbant le plus de contenu possible sur internet pour produire des réponses à partir de prévisions, l’AGI fonctionne en temps réel en sollicitant des connaissances de base sur le monde physique et social, combinées à une structure logique de «raisonnements». Il y a deux manières d’apprendre un théorème mathématique: apprendre par cœur toutes les étapes, sans comprendre le lien logique entre chacune d’entre elles – ce que font les LLM –, ou développer un raisonnement logique à partir de principes mathématiques. Cette capacité de raisonnement à partir de règles de base, qui fait la spécificité de l’AGI, peut ensuite être appliquée pour appréhender d’autres théorèmes ou aborder de nouveaux sujets sans avoir à absorber des milliards de données en amont pour entraîner le modèle. L’entreprise s’est lancée sur cette voie par pragmatisme. «Avec nos moyens, nous ne pouvions pas aller défier les entreprises déjà bien établies en utilisant la même technologie. Les LLM étant très gourmands en capital, nous avons dû trouver une alternative. L’AGI, en se rapprochant du raisonnement humain, nous a semblé une approche plus logique.»
Giotto.ai n’est d’ailleurs pas la seule à s’extraire de la course au LLM le plus puissant pour explorer d’autres pistes. En France, Yann Le Cun, ancien directeur de la recherche en IA de Meta/Facebook, a levé près de 900 millions d’euros pour sa start-up AMI (Advanced Machine Intelligence). L’ingénieur veut développer des modèles ne se limitant plus à la simple maîtrise du langage. Objectif: leur permettre de comprendre leur environnement physique dans toute sa complexité. «Aujourd’hui, on a des systèmes qui passent l’examen du barreau, qui démontrent des théorèmes, qui écrivent du code, mais on n’a toujours pas de robots domestiques ou de voitures qui se conduisent toutes seules», expliquait-il récemment sur France Inter.
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Non à un rachat américain
Avec sa médaille d’argent aux olympiades de l’AGI en 2025, Giotto.ai a attiré le regard de plusieurs grandes firmes. «Les mois qui ont suivi le concours ont été très mouvementés et nous avions accepté d’être rachetés par une entreprise américaine. Tout était réglé mais, une semaine avant la finalisation, nous nous sommes rétractés», raconte Aldo Podestà. Un choix dicté par ses idéaux: «Certes, je ne roule pas en Maserati, mais je peux me regarder dans la glace. Nous voulons participer à démocratiser l’intelligence artificielle afin qu’elle profite au plus grand nombre, pas la vendre au plus offrant.»
Giotto.ai se tourne désormais vers les marchés suisse et européen. Au printemps 2026, le spin-off a notamment annoncé des partenariats avec l’entreprise suisse d’armement RUAG et le géant allemand du logiciel d’entreprise SAP, avec qui Giotto.ai entend travailler sur les capacités d’IA agentique. Avec un degré d’autonomie supérieure, ces IA de nouvelle génération doivent pouvoir atteindre des objectifs en prenant des initiatives d’elles-mêmes.
Pépinière lausannoise
L’équipe de Giotto.ai est relativement jeune, avec une moyenne d’âge d’un peu plus de 30 ans, et la majorité est passée par l’une des deux EPF. «A l’université, j’ai étudié l’AGI et j’ai toujours apprécié la compétition. Le projet de Giotto.ai m’a tout de suite intéressé», explique Mekhron Bobokhonov, ingénieur en gestion de données formé à l’EPFL. «C’est vrai que des événements comme le concours ARC-AGI-2 permettent de vivre des émotions intenses, ajoute Wallyson Lemes de Oliveira, Chief AI Officer de l’entreprise. Les trois fondateurs de Giotto.ai, Aldo Podestà, Wallyson Lemes de Oliveira et Francesco Palma, se sont rencontrés à l’EPFL. Ils ont été ensuite rejoints par Matteo Caorsi, désormais directeur de la technologie.
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Kathryn Hess Bellwald, professeure en mathématiques et sciences de la vie à l’EPFL, a été l’enseignante du trio. Son laboratoire a même épaulé Giotto.ai lors de ses premières années. «Je donnais un cours de topologie des données – la structure des données, en quelque sorte – et je me souviens de leur intérêt déjà très fort pour ce sujet. Et surtout, ils ont tout de suite eu des idées innovantes pour appliquer ces principes dans des projets concrets.» Même si elle a remporté une victoire étonnante, l’équipe de Giotto.ai a également connu des revers. «Pour avoir suivi leur évolution, je sais qu’ils sont passés par des moments difficiles. Je suis ravie de voir leurs bons résultats.» Les trois fondateurs ont également pu compter sur les conseils et le soutien financier d’Innosuisse. «Sans ce soutien public, le pays se serait peut-être privé d’un acteur majeur dans sa quête de souveraineté numérique», conclut la professeure.