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La grande interview

«Je ne pouvais pas fermer les yeux sur l’empreinte carbone du voyage»

Face à la difficulté de réduire rapidement les émissions de gaz à effet de serre, l’économie doit trouver le moyen de «gagner du temps», estime Jean-François Rial.

Statisticien de formation, Jean-­François Rial a commencé sa carrière dans le renseignement financier avant de racheter l’agence Voyageurs du Monde en 1998.
Statisticien de formation, Jean-­François Rial a commencé sa carrière dans le renseignement financier avant de racheter l’agence Voyageurs du Monde en 1998. Dorian Prost / Pasco&co

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Il a transformé sa passion pour les voyages hors des sentiers battus en un modèle économique à succès. Statisticien de formation, Jean-François Rial a débuté dans les années 1990 dans le renseignement financier avant de reprendre l’agence Voyageurs du Monde, dont il a profondément transformé l’activité selon sa vision du voyage. La recette a connu un grand succès en France et s’est peu à peu exportée dans les pays voisins. En Suisse, la première succursale a ouvert ses portes à Genève en 2011, suivie de Lausanne en 2021 et de Zurich depuis 2025. Un succès qui repose sur une offre «unique en son genre» sur un segment devenu selon lui «de première nécessité» dans nos sociétés modernes.
Mais Jean-François Rial, c’est aussi un patron convaincu de la gravité de la crise climatique et de la nécessité pour son secteur de se décarboner. Face au constat que les COP et les grands discours ne suffiront pas, le sexagénaire, père de trois enfants, a décidé d’apporter sa pierre à deux édifices colossaux: la décarbonation du tourisme, mais aussi celle de l’agriculture. Deux approches où il espère mobiliser bien au-delà de son cercle pour apporter des solutions concrètes et rapides à une problématique mondiale.

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D’où vous vient votre passion du voyage et comment vous a-t-elle mené à reprendre Voyageurs du Monde?
J’ai toujours été passionné d’histoire et de géographie. A 15 ans, je suis parti en URSS, à l’époque de Brejnev. Le dépaysement a été total. C’est là que j’ai commencé à cultiver un intérêt pour le métier de voyagiste. En 1983, alors que j’allais entrer en école de statistique à Paris, je suis parti avec deux amis en Chine. C’était la première année où les voyageurs individuels étaient autorisés. Jusqu’alors, l’Empire du Milieu était une terre assez mystérieuse où les touristes occidentaux ne pouvaient voyager qu’en groupe. Après cela, j’ai développé une profonde appétence pour la beauté et l’authenticité. Il m’était devenu inconcevable que le voyage se résume à du tourisme de masse.
Mais le tournant a eu lieu lors d’un voyage dans le désert du Sahara. Ce fut un véritable choc émotionnel et esthétique. J’ai été émerveillé par la beauté des paysages, mais aussi par la spiritualité et la sagesse profonde des Touaregs. De retour en France, j’ai décidé de renoncer à mon poste de salarié pour développer une entreprise de voyage. Ce n’était pas une décision qui allait de soi. Je gagnais très bien ma vie et le secteur du voyage était réputé difficile. Certaines personnes de mon entourage ont essayé de m’en dissuader en me disant que ce serait la ruine!

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Vous reprenez Voyageurs du Monde en 1998. L’agence existait déjà depuis vingt ans à l’époque. Mais vous avez voulu retravailler l’offre pour qu’elle reflète mieux votre vision du voyage.
Voyageurs du Monde était une marque connue qui bénéficiait d’une bonne image. Mais nous avons profondément modifié son offre. Nous avons totalement abandonné les voyages en groupe et introduit le voyage individuel sur mesure. A l’époque, cette offre n’existait pas sur le marché. La demande n’a pas tardé à se manifester. Le concept a rapidement pris, et l’entreprise n’a cessé de croître depuis et a multiplié son chiffre d’affaires par dix en vingt-cinq ans. Chaque année, nous traitons près de 20 000 dossiers pour près de 60 000 clients sur le segment du voyage individuel sur mesure. L’activité génère près de 300 millions d’euros de chiffre d’affaires par an.
Le voyage sur mesure n’existait pas avant vous?
Pas sous cette forme. Nous avons voulu développer un concept où la clientèle peut non seulement faire du tourisme mais aussi organiser un voyage en lien avec ses propres intérêts. On peut tout faire! Par exemple, si un client est collectionneur de timbres et souhaite visiter une vieille imprimerie de timbres pendant son voyage au Costa Rica, nous l’y emmenons. C’est une approche très littérale du voyage individuel et personnalisé.

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Cette formule sur mesure à haut niveau de service permet de se démarquer de la concurrence des plateformes en ligne. C’est aussi un bon moyen de résister aux périodes de crise en visant une clientèle plus aisée?
Oui, il est vrai que l’entreprise a jusqu’ici bien résisté aux aléas conjoncturels. Même en 2025, par temps de crise budgétaire et de tensions géopolitiques accrues, l’entreprise a augmenté son chiffre d’affaires. Je pense que le voyage est devenu un produit de première nécessité pour de nombreuses personnes. Il sert à évacuer les tensions et le stress du travail, de la gestion financière et à faire oublier tous les tracas de la vie quotidienne. Beaucoup ont besoin de cette période de rupture et d’échappée. Même quand le budget se resserre, les gens préfèrent économiser sur d’autres postes de dépenses avant de rogner sur les voyages.
Mais la crise géopolitique a tout de même ébranlé votre activité: les Etats-Unis étaient la destination la plus prisée par la clientèle, avant de connaître une baisse de 40% en 2025.
Une partie de la clientèle européenne nourrit une défiance vis-à-vis de Donald Trump, au point de renoncer à voyager aux Etats-Unis. Pour d’autres, c’est le coût du voyage qui est rédhibitoire. Les prix sont aujourd’hui nettement plus élevés aux Etats-Unis qu’en Europe, à tel point que beaucoup d’Européens n’ont plus les moyens d’y faire du tourisme. Mais le voyage reste souvent un besoin essentiel et ils se tournent donc vers d’autres destinations.

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Quelles sont les destinations les plus prisées par la clientèle suisse actuellement?
Le Japon occupe la première place, c’est un pays très à la mode. L’Egypte a également beaucoup de succès. Nous mettons cette destination en avant, car nous y possédons deux bateaux de croisière Belle Epoque qui effectuent des croisières sur le Nil. L’Amérique du Sud, avec le Brésil et l’Argentine en tête, attire aussi beaucoup de clients suisses.
Le tourisme représente près de 10% du PIB mondial. Mais c’est une source majeure d’émissions de CO2, principalement du fait de son lien très resserré avec l’aviation. Vous expliquez depuis longtemps être engagé pour l’écologie. Comment faites-vous pour réconcilier le voyagiste et l’écolo?
Mon engagement pour l’écologie est une démarche rationnelle. Je vois bien que le réchauffement climatique est un grave danger pour la survie de l’espèce humaine et que le voyage est un des principaux contributeurs aux émissions mondiales de CO2. Cela me pose un problème et je ne peux pas simplement fermer les yeux, cela ferait de moi un cynique absolu.
Au-delà du discours, comment avez-vous réussi à «verdir» l’activité de Voyageurs du Monde?
En commençant par réduire l’empreinte carbone du transport. Nous incitons la clientèle à privilégier les transports terrestres lorsque c’est possible. Pour les longues distances où l’avion est incontournable, nous avons élaboré une marche à suivre précise pour maintenir les émissions au plus bas. Nous privilégions les vols directs (les émissions de CO2 sont particulièrement importantes au décollage, ndlr) et les appareils plus économes en carburant. Nous avons aussi réduit la consommation de nos deux bateaux de croisière sur le Nil. Le premier a été équipé de moteurs plus économes et de panneaux solaires, ce qui a permis de diviser ses émissions de carbone par quatre. Le second, plus petit, fonctionne aujourd’hui entièrement à l’énergie solaire. Mais cela ne suffit pas, nous avons également mis en place un système de compensation carbone qui neutralise toutes les émissions causées par notre activité. Pour cela, nous plantons 3 millions d’arbres par an.

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Des arbres contre le CO2

Pour contenir la hausse des températures au-dessous des 2°C, la meilleure solution actuellement est de planter des arbres qui absorbent le CO2. Il faudrait en planter 250 milliards dans les dix prochaines années.
Dans votre livre*, paru en 2025, vous proposez justement d’utiliser la compensation carbone pour «gagner du temps» face au réchauffement climatique.
Aujourd’hui, il est clair que l’objectif de maintenir le réchauffement sous la barre des 1,5°C est déjà hors de portée. Il ne faut pas cesser d’agir pour autant. Le combat décisif consistera à contenir la hausse des températures au-dessous de 2°C, au-delà desquels la situation deviendra probablement hors de contrôle et potentiellement dramatique pour l’humanité. Mais pour atteindre cet objectif, il faudrait réduire les émissions d’environ 4% par an dès aujourd’hui. Cette baisse correspond à peu près à ce que nous avons observé pendant la période du covid. Autant le dire tout de suite: nous n’y arriverons pas. La seule solution qui nous reste, à mes yeux, est de gagner du temps en renforçant les puits de carbone qui absorbent le CO2 dans l’atmosphère. Pour ce faire, les solutions industrielles de captage existent mais ne sont pas encore opérationnelles à grande échelle. Par contre, planter des arbres qui absorbent beaucoup de CO2 pendant leur croissance, tous les pays savent le faire. Pour limiter le réchauffement à 2°C, il en faudrait environ 250 milliards ces dix prochaines années. Cela coûterait environ 500 milliards de dollars, une somme qui est tout à fait à la portée de l’économie mondiale.

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A terme, il faudra bien réduire les émissions de gaz à effet de serre...
Bien sûr. Le problème n’est pas l’objectif, ce sont les délais dans lesquels nous devons l’atteindre. La décorrélation entre production économique et émission de carbone a déjà commencé dans certaines régions du monde, et notamment en Europe et aux Etats-Unis. Nous sommes donc sur la bonne voie, mais nous n’avançons pas assez vite. C’est en cela que planter des arbres à très grande échelle constitue une solution intéressante.
Vous faites partie de ceux qui pensent que l’économie privée constitue la solution au problème climatique?
Il faudra une coalition d’intérêts privés qui travaille en partenariat avec les Etats. Si l’on compte uniquement sur les pouvoirs publics ou les Nations unies, on n’y arrivera jamais. On le voit avec les Conférences des Parties (COP), où les représentants de centaines d’Etats se ­réunissent pour discuter et trouver des solutions à la crise climatique, sans résultat à la hauteur des enjeux pour le moment. Il faut trouver le moyen de faire participer les grandes entreprises et les milliardaires à la lutte à grande échelle contre le réchauffement climatique.
A côté du tourisme, vous vous êtes intéressé à l’agriculture en fondant, avec votre fils, une ferme «bio-intensive». En quoi cela consiste?

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Dans une exploitation bio-intensive, on utilise des très petites surfaces, d’environ 1 hectare, que l’on travaille sans outils mécaniques. Le grand avantage est que l’on peut exploiter la quasi-totalité de la surface. Parce qu’il est moins chahuté, le sol reste en outre cultivable toute l’année et l’on peut effectuer jusqu’à trois rotations de culture par an. En plus de la productivité, ce modèle rend l’agriculture plus respectueuse de la biodiversité et du climat, car elle n’utilise pas de pesticides ou d’engrais azotés (le protoxyde d’azote est responsable de la contribution de l’agriculture aux émissions de gaz à effet de serre, ndlr). Nous avons tenté l’expérience nous-mêmes en lançant, en 2018 près de Paris, la Ferme du Perche.
Ce mode de production maraîchère implique nettement plus de travail manuel. Est-il rentable et reproductible à grande échelle?
C’est une méthode qui tranche avec l’agriculture conventionnelle. Elle demande plus de travail humain et manuel, et une planification minutieuse des opérations. Mais avec la Ferme du Perche, nous avons montré que le modèle pouvait parfaitement être rentable, sans subventions ni aide publique. Nous vendons notre production en vente directe, ainsi qu’à des chefs étoilés. Les salariés sont, pour l’heure, rémunérés au salaire minimum, sont logés gratuitement sur place et peuvent utiliser une partie de la production. Il ne fait aucun doute que le modèle peut être déployé à plus large échelle. La politique agricole commune (PAC) européenne, par exemple, subventionne la production en fonction de la surface et non en fonction de la production. Mais cela pourrait tout à fait changer. Les Européens devraient d’ailleurs s’inspirer des Suisses qui accordent des paiements directs à leurs agriculteurs pour protéger les petites exploitations et ainsi préserver les paysages et la nature.

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L’Union européenne vient de signer l’accord de libre-échange avec le Mercosur, qui a suscité une levée de boucliers de la part des agriculteurs français et européens. Cet accord vous inquiète-t-il?
Je ne pense pas que cet accord soit une grande menace pour l’agriculture française, car l’UE a négocié des quotas très restrictifs sur les importations de produits agricoles sud-américains (les quantités de viande bovine et de volaille sud-américaines qui pourront entrer sur le marché européen à taux réduit représentent 1,6% et 1,4% respectivement de la production européenne, ndlr). Le mécontentement vis-à-vis de cet accord a surtout été alimenté par des discours politiques démagogiques. Cependant, je considère que le libre-échange doit désormais diminuer pour préserver la planète et protéger les intérêts économiques locaux. Je n’aurais pas tenu les mêmes propos il y a quinze ans. Il faut reconnaître que la mondialisation des échanges commerciaux a plutôt bénéficié à l’économie et à la prospérité mondiale. Mais il est clair que si l’on intègre les coûts écologiques, le tableau n’est plus le même. On ne peut plus l’ignorer. De plus, les tensions géopolitiques actuelles appellent à limiter notre dépendance à des marchés lointains. En Europe, il est urgent de rapatrier la production économique de base et de protéger les industries, notamment face au secteur automobile chinois.

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Evolution

Il ne l’aurait pas dit il y a quinze ans, mais Jean-François Rial considère aujourd’hui que le libre-échange doit diminuer pour préserver la planète et protéger les intérêts économiques locaux.
En tant que grand voyageur français, quelles sont vos destinations favorites en Suisse?
J’adore Les Marécottes. Ses chalets en bois bien préservés, les raclettes à la cheminée, ce village est tout simplement sublime. Je me rends aussi souvent à la Fondation Pierre Gianadda à Martigny. Côté alémanique, j’apprécie le centre-ville de Zurich et la région de Saint-Moritz.
* «Le chaos climatique n’est pas une fatalité», 2025, Ed. L’Archipel, coécrit avec Matthieu Belloir

Bio express

1963

Naissance à Soyaux, en France.

1978

A l’âge de 15 ans, il part explorer l’URSS en solo.

1983

Fait de même en Chine, où il est parmi les premiers à faire du voyage individuel dans l’Empire du Milieu.

1998

Reprend Voyageurs du Monde et inclut le voyage individuel sur mesure. En vingt-cinq ans, le chiffre d’affaires de l’entreprise a été multiplié par dix.

2025

Publie aux Editions L’Archipel l’essai «Le chaos climatique n’est pas une fatalité», coécrit avec Matthieu Belloir.

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