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Banque privée

La rivalité entre Julius Baer et EFG, sous tous les angles

Malgré des performances solides des deux côtés, les deux banques privées ont des trajectoires opposées: l’une prospère, portée par une gouvernance stable, l'autre pas.

Erik Nolmanns

Des patrons ambitieux : l'un, Stefan Bollinger de Julius Bär (à gauche), doit faire décoller sa banque, l'autre, Giorgio Pradelli d'EFG, doit veiller à ce que l'envolée se poursuive.
Des patrons ambitieux: l'un, Stefan Bollinger de Julius Baer (à gauche), doit faire décoller sa banque, l'autre, Giorgio Pradelli d'EFG, doit veiller à ce que l'envolée se poursuive. PR, Paolo Dutto / BILANZ-Montage

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Presque simultanément, les deux patrons de banque ont présenté leurs chiffres sur dix mois. Le lundi 24 novembre, Stefan Bollinger, chez Julius Baer, a ouvert le bal. Le mardi 25 novembre, Giorgio Pradelli, à la tête d’EFG, lui a emboîté le pas. Avec des fortunes contrastées. Alors que le titre Julius Baer a reculé de 4,4% le jour de la publication, pénalisé par des apports nets inférieurs aux attentes et par la mauvaise surprise d’un nouvel amortissement de 149 millions de francs lié aux risques de crédit, l’action EFG a progressé d’environ 5%, portée par un bénéfice record et par des ambitions de croissance élevées dévoilées dans la mise à jour de la stratégie.
Au fond, sur la place bancaire zurichoise, la surprise n’était finalement que relative. Cette évolution s’inscrit trop bien dans un schéma désormais bien établi: chez Julius Baer, la direction semble poursuivie par la malchance, tandis qu’à EFG, tout ce qui est entrepris depuis plusieurs années se transforme en succès. Sur un an, le titre EFG affiche une hausse de 51%, contre un modeste gain de 2% pour Julius Baer.

Collardi à qui tout réussi

Parmi les grands bénéficiaires de l’envolée d’EFG figure, ironie du sort, un ancien cadre de Julius Baer: Boris Collardi. CEO de Julius Baer entre 2009 et 2017, passé ensuite par Pictet comme associé, il est aujourd’hui investisseur et administrateur chez EFG. Les 80 millions de francs qu’il avait investis en avril 2022 pour acquérir 3,6% du capital d’EFG valent désormais près de 200 millions. De quoi élargir considérablement sa marge de manœuvre pour d'autres transactions financières et explique une mystérieuse publicité boursière parue fin novembre.

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Selon la Bourse SIX Exchange Regulation (SER), un administrateur non exécutif avait cédé 500 000 actions EFG pour un montant légèrement supérieur à neuf millions de francs. Il s’agissait de Boris Collardi, selon des sources sûres de Bilanz. Les fonds auraient servi à l’acquisition d’une propriété en bord de lac à Bellevue, près de Genève, achetée fin septembre pour 9,6 millions de francs, auparavant détenue par le caricaturiste Philippe Chappuis. Chez Julius Baer, Collardi avait quitté ses fonctions en 2017 après une envolée du titre. Dès 2018, la trajectoire s’était inversée. L’homme semble, une fois encore, avoir été au bon endroit au bon moment.

La Finma dans le rétroviseur

Dans l'entourage du directeur général de Julie Baer, Bollinger, c'est toutefois avec des sentiments mitigés que l'on se remémore l'ère Collardi en tant que CEO. Depuis son départ, les dirigeants de Baer sont, en quelque sorte, toujours en train de faire le ménage, nettoyant les excès du passé. Son successeur, Bernhard Hodler, avait déjà pour mission principale de faire le ménage dans la clientèle, après une phase de croissance euphorique sous Collardi qui avait attiré des clients problématiques. Au printemps 2020, sous la direction de Philipp Rickenbacher, l'Autorité de surveillance des marchés financiers (Finma) avait sévèrement épinglé la banque pour de graves lacunes dans la lutte contre le blanchiment d’argent. Et le dossier Benko continue de peser sur elle: une procédure d’enforcement est toujours en cours.

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Pour Stefan Bollinger, qui a pris ses fonctions le 9 janvier dernier, cela signifie notamment qu'il ne peut pas –contrairement à EFG –utiliser toutes les armes à sa disposition pour donner un coup de pouce au cours de l'action. Un programme de rachat d'actions, par exemple, est une méthode classique et généralement très efficace. Comme l'a déclaré Stefan Bollinger dans le cadre du rapport trimestriel, «certaines choses doivent encore être clarifiées» avant que la banque puisse demander à la Finma l'autorisation d'effectuer une telle opération.
Les 80 millions que Boris Collardi a investis dans EFG en 2022 sont passés à 200 millions.
Les 80 millions que Boris Collardi a investis dans EFG en 2022 atteignent maintenant la somme de 200 millions.picture alliance / Newscom
Les 80 millions que Boris Collardi a investis dans EFG en 2022 sont passés à 200 millions.
Les 80 millions que Boris Collardi a investis dans EFG en 2022 atteignent maintenant la somme de 200 millions.picture alliance / Newscom
Selon des sources proches de la direction, Julius Baer attend notamment la prise de fonction de la nouvelle cheffe de la compliance, Victoria McLean — une proche de Bollinger issue, comme lui, de la banque américaine Goldman Sachs — fin février, avant d’aller plus loin. Il pourrait donc s’écouler plusieurs mois avant toute annonce en termes de programme de rachat d'actions. D'ici là, la patience des investisseurs sera encore mise à rude épreuve.

À l’inverse, EFG profite pleinement de l’expertise de Boris Collardi: elle compte désormais dans ses rangs un banquier qui connaît le marché comme peu d'autres, notamment dans la région en pleine croissance qu'est l'Asie, et qui a toujours joui d'une excellente réputation auprès des clients. Dans le cadre de sa participation, il a rejoint le conseil d'administration d'EFG en 2022 et siège également depuis 2023 au comité de rémunération et de nomination, jouant ainsi un rôle clé au sein du conseil d'administration. Il est également un interlocuteur important pour la direction, puisqu'il préside le comité consultatif Asie-Pacifique. Ce banquier, qui a longtemps travaillé dans la région, dispose encore aujourd'hui d'excellents contacts dans cette région.

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Giorgio Pradelli peut par ailleurs s'appuyer sur le soutien de personnalités de premier plan au sein du conseil d'administration d'EFG. Outre Boris Collardi, on y retrouve John Latsis, représentant de l'actionnaire principal (la famille Latsis détient environ 45 % d'EFG). Ce dernier a notamment enseigné en tant que professeur à la prestigieuse école de commerce de l'université britannique de Reading. À cela s'ajoute Alexander Classen, président du conseil d'administration d'EFG et ancien dirigeant de HSBC.
Chez Julius Baer, Bollinger dispose également d’un sparring partner de taille avec son président, en la personne de Noel Quinn, ex-CEO du groupe HSBC de 2020 à 2024. Mais le fait que ce dernier exerce ses fonctions depuis le Royaume-Uni, sans résider en Suisse, est perçu comme un handicap dans une phase où la proximité plutôt que la distance serait certainement bénéfique à la banque. Dans l'ensemble, on a l'impression que Bollinger est plus autonome que Pradelli, mais qu'il jouit en contrepartie d'une plus grande liberté.

En discutant avec les dirigeants des deux banques, on constate que leurs représentants respectifs parlent de leur concurrent avec un grand respect mutuel. Chez EFG, on souligne la force de la marque Julius Baer, tandis que chez Baer, on admire le redressement impressionnant d'EFG ces dernières années. Bollinger et Pradelli se connaissent pour avoir participé à des événements professionnels, tous deux étant membres du conseil d'administration de la Chambre de commerce Suisse-États-Unis (AmCham).

Sur le plan opérationnel, les deux établissements affichent de solides performances. Chez Julius Baer toutefois, la série de scandales qui a éclaboussé la banque continue de peser sur la valorisation du titre. Aujourd'hui, l'action souffre d’une forme de «décote générale de défiance», à laquelle la nouvelle direction menée par Bollinger doit faire face. Le nouvel amortissement annoncé, avec les chiffres sur dix mois, n’a fait qu’alimenter cette perception. Depuis l’éclatement de l’affaire de l'investisseur immobilier autrichien Benko fin 2023, qui avait coûté 600 millions à la banque, Julius Baer donne l’impression d’évoluer en mode crise.



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Le poids des héritages

Ceux qui espéraient un changement rapide ont été déçus: Bollinger, qui a pris ses fonctions au début de l'année, a dû composer avec des passifs hérités du passé dès son arrivée, comme l’illustre l’amortissement de 130 millions annoncé en mai lors de la présentation de la stratégie.
Il n'est pas devenu le chouchou de la presse. Le journal NZZ am Sonntag s'est même récemment demandé si «le fantôme de la Bahnhofstrasse» avait l'étoffe d'un CEO. Le fait que Bollinger n'ait accordé aucune interview depuis son entrée en fonction, ce qui le rend peu accessible au public, n'a pas aidé. C'est un choix délibéré de sa part  il veut que les gens voient qu'il se concentre sur ses tâches internes. Il préfère se montrer sur les réseaux sociaux comme un homme de terrain: sur LinkedIn, il a publié des photos de lui à Abu Dhabi, où Baer a obtenu une licence bancaire début décembre.

À l’inverse, Pradelli multiplie les apparitions médiatiques, conscient de l’effet positif sur l’attractivité d’EFG comme employeur. Le changement est frappant: il y a dix ans, rejoindre EFG suscitait encore des sourires sceptiques dans la profession. Aujourd’hui, la banque figure parmi les employeurs les plus convoités du secteur. «De 2016 à 2018, nous avons assaini la banque, et depuis 2019, nous sommes dans une phase de croissance rentable», explique M. Pradelli. Et cette réussite n'est pas passée inaperçue.

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Des tailles toujours inégales

Malgré le rattrapage opéré par EFG, il ne faut pas oublier que Julius Baer demeure nettement plus grand. Avec 520 milliards de francs d’actifs sous gestion, contre 184 milliards pour EFG, et un bénéfice de 1,02 milliard fin 2024 (contre 322 millions), l’écart reste considérable, notamment sur des marchés clés comme l’Asie.
Un atout joue clairement en faveur d’EFG: la stabilité de son management. Dans le private banking, un métier largement fondé sur les relations personnelles, cette constance constitue un avantage décisif. Les années difficiles sont, en outre, plus éloignées que chez Julius Baer. «C’est une question de cycle. Il y a dix ans, notre situation était bien plus exigeante. Depuis, nous avons accompli beaucoup de chemin», résume Giorgio Pradelli.
La recomposition stratégique d’EFG trouve son origine dans l’intégration de la Banca della Svizzera Italiana (BSI), intervenue il y a une dizaine d’années. La banque tessinoise, lourdement fragilisée, avait été dissoute par la Finma en 2016. En étroite coordination avec le régulateur, EFG avait été désignée comme véhicule de reprise des activités de BSI. Des liens existaient déjà: le groupe bancaire brésilien BTG Pactual, aujourd’hui encore deuxième actionnaire d’EFG avec 16,6%, avait auparavant racheté BSI.

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Nombre d’observateurs doutaient alors de l’opération. Pas Pradelli, devenu CEO en 2018 après avoir occupé le poste de directeur financier et piloté l’intégration. «L’acquisition nous a permis de doubler la taille de la banque et d’atteindre la masse critique nécessaire. Stratégiquement, l’adéquation était très bonne», estime-t-il aujourd’hui. Le gain a notamment été significatif sur le marché suisse. À l’époque, toutefois, le scepticisme dominait: les médias se focalisaient sur les problèmes hérités de BSI, et le titre stagnait.
Cette intégration s’est révélée être l’œuvre maîtresse de Pradelli. Il a assaini la banque, renforcé les exigences en matière de conformité, rationalisé l’organisation, optimisé le portefeuille et fermé plusieurs centres de booking, notamment dans les îles Anglo-Normandes. Une nouvelle banque, plus robuste, a émergé. Et il a fallu du temps pour que les investisseurs en prennent la mesure. Une fois le cap franchi, la dynamique s’est inversée durablement: ces dernières années, le cours n’a quasiment connu qu’une seule direction, à la hausse. Depuis 2019, EFG aurait généré une performance totale de 294% pour ses actionnaires, souligne Pradelli.
Chez Julius Baer, les difficultés sont en revanche plus récentes. Sous la direction de Philipp Rickenbacher, la banque s’est aventurée, dans le dossier Benko, sur des terrains qu’elle ne maîtrisait pas, ni ne connaissait. Le conseil d’administration présidé par Romeo Lacher a laissé faire, sur fond de dispositif de gestion des risques jugé inadéquat.

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L'«année de transition»

Stefan Bollinger se considère dès lors à un stade plus précoce du cycle de redressement qu’EFG. Il qualifie 2025 d’«année de transition». «Nous avons enregistré une solide performance opérationnelle, ce qui confirme que nous sommes sur la bonne voie dans l’exécution de notre stratégie», a-t-il déclaré le 24 novembre. «Deuxièmement, nous avons achevé notre revue des crédits, ce qui nous permet de tourner la page des anciens problèmes et d’ouvrir un nouveau chapitre.»
Mais cette communication se heurte à un rappel tenace: fin mai déjà, lors de la présentation de la stratégie, Bollinger avait assuré ne pas anticiper de nouvelles pertes liées à la revue des crédits. Le nouvel amortissement annoncé depuis lors donne à ces propos un caractère prématuré. Pour redresser durablement Julius Baer, la banque devra se départir de sa réputation d’être toujours sujette à des surprises désagréables. Pour Bollinger, l’équation est simple: aucune erreur n’est permise, et plusieurs semestres consécutifs de résultats solides seront nécessaires.

Beaucoup de potentiel

Si tel est le cas, Julius Baer dispose néanmoins d’un potentiel structurel supérieur à celui d’EFG, dont la trajectoire ascendante dure depuis plusieurs années déjà. Certains acteurs du marché s’interrogent désormais sur un possible plafonnement. Après la présentation du plan stratégique 2026–2028, les analystes d’UBS ont certes maintenu leur recommandation à «Buy», tout en évoquant une «surperformance modérée». Chez Vontobel, le plan est jugé largement dans la continuité, avec une recommandation à «Hold».

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En interne, Bollinger souligne que la banque a récemment attiré de nouveaux investisseurs institutionnels de premier plan, qu’il interprète comme un signe de confiance. Deux gestionnaires américains de renom ont rejoint l’actionnariat significatif: Pzena, avec environ 3%, et Dodge & Cox, avec près de 5%.
De son côté, Pradelli ne considère pas qu’EFG ait atteint un plafond. Le marché mondial continue de croître et la banque entend poursuivre ses gains de parts de marché. Les spécialistes de la région Asie relèvent notamment le retour de la croissance en Chine et la perspective d’une vague d’introductions en Bourse à Hong Kong. «Nous sommes convaincus de pouvoir continuer à enregistrer, dans les années à venir, une croissance durable, rentable et supérieure à la moyenne», affirme Pradelli, tout en insistant sur la discipline en matière de sélection des clients. Le processus d’onboarding repose sur plusieurs niveaux de contrôle, afin d’exclure les profils à risque. Il compare EFG à un «club» au sens britannique du terme, où l’on est fier d’être admis.
Un scénario pourrait toutefois propulser les deux titres: une fusion. Dans les cercles de la banque d’investissement, un rapprochement entre Julius Baer et EFG est depuis longtemps considéré comme un mariage idéal. De telles discussions ont bien existé, ont confirmé en 2024 des sources proches des décideurs à Bilanz, mais elles n’ont pas été poursuivies. Julius Baer était alors trop absorbée par ses propres difficultés pour envisager un rapprochement d’envergure.

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Aujourd’hui encore, la prudence domine. Dans l’entourage de Bollinger, l’idée prévaut que, compte tenu d’entrées nettes annuelles avoisinant 14 milliards de francs, les 184 milliards d’actifs sous gestion d’EFG pourraient être atteints en quelques années par croissance organique, sans les aléas d’une grande fusion. Il n’est toutefois pas exclu que, une fois les problèmes définitivement réglés, l’appétit pour des solutions plus ambitieuses revienne. Une chose est acquise: la majorité des experts estime qu’une poursuite de la consolidation est nécessaire pour contrebalancer une UBS devenue encore plus dominante après l’absorption de Credit Suisse. À ce titre, le succès durable de Julius Baer comme d’EFG constitue un enjeu majeur pour la place financière suisse.

>> Lire aussi: Chômage en forte hausse chez les banquiers à Zurich

Cet article est une adaptation d'une publication parue dans Bilanz.



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