Le réveillon de la Saint-Sylvestre à Crans-Montana a été endeuillé par un drame qui rappelle que, derrière les néons et la musique, la fête n’est jamais sans risque. Mais cet événement tragique s’inscrit aussi dans un mouvement plus large: depuis les confinements liés à la pandémie de covid, les jeunes sortent différemment, les coûts ont augmenté et les habitudes évoluent. Les clubs et bars doivent désormais composer avec ces transformations, entre diversification des offres et fidélisation d’une clientèle plus prudente.
«La génération qui avait 18 ans à l’époque a été socialisée sans clubs et ne découvre que maintenant la culture de la nuit, souligne Alexander Bücheli, directeur de la Commission suisse bar et club (CSBC), qui observe aussi une diversification des loisirs. Les gens se retrouvent plus volontiers à la maison ou à l’extérieur, en petits groupes, et privilégient des activités comme la randonnée ou même la poterie.»
L’association reconnaît également ses propres erreurs. Ces dernières années, elle a trop misé sur le «clubbing pour adultes» en négligeant d’attirer les plus jeunes. D’où, par exemple, la réintroduction de soirées dès 16 ans. Pour mieux comprendre les habitudes de la jeunesse, elle mène actuellement une étude avec la Haute Ecole spécialisée de Zurich. Les résultats sont attendus en mars 2026.
Le constat financier, lui, est sans appel: à Zurich, une comparaison entre 2018 et 2023 montre une chute de 40% du chiffre d’affaires par visiteur, alors même que la fréquentation est restée stable. «Cela s’explique par la baisse du pouvoir d’achat des jeunes, la forte augmentation du coût de la vie et l’évolution des comportements: notre principal groupe cible consomme moins d’alcool qu’auparavant», explique Alexander Bücheli.
40%
A Zurich, une comparaison entre 2018 et 2023 montre une forte baisse du chiffre d’affaires par visiteur, alors même que la fréquentation est restée stable.
30%
Environ un tiers des clubs du pays sont aujourd’hui déficitaires, selon la Commission suisse bar et club.
Lausanne résiste
Peu de données existent pour la Suisse romande, mais il semble que la baisse y soit moins marquée. «Juste après le covid, nous avons observé une forte hausse du chiffre d’affaires, indique Thierry Wegmüller, directeur du D! Club à Lausanne. Cependant, il est vrai que les gens ont pris goût à faire la fête à l’extérieur. Tout dépend de l’offre proposée. Zurich a été plus touchée, mais surtout dans les musiques électroniques.» La tendance n’est pas uniforme: le public hip-hop, par exemple, continue de fréquenter massivement les boîtes de nuit. Le secret du D! Club et du bar-club ABC, qui ont enregistré en 2025 une fréquentation d’environ 200 000 personnes, soit dans la moyenne des années pré-covid, réside précisément dans la diversification de son offre: soirées pour étudiants, électro, hip-hop, comedy club ou concerts. Depuis peu, l’endroit, qui fête cette année ses 30 ans d’existence, s’initie également aux «clean parties», des événements débutant l’après-midi et se poursuivant jusqu’en début de soirée combinant yoga, breathwork et musique, le tout sans alcool.
«La restauration doit également innover, relève Thierry Wegmüller, qui prévoit d’ouvrir en fin d’année le Lumen, un bar à tapas aux horaires d’ouverture étendus niché dans un étage supérieur du D! Club. Il faut constamment rester actif, se remettre en question et explorer de nouvelles voies.»
Une concurrence mondiale
D’où l’importance d’affirmer un positionnement clair sur le marché, en particulier à l’heure des réseaux sociaux, de l’expansion de l’offre de divertissement et de l’exigence croissante des clients. «A Lausanne, la vie nocturne a quadruplé depuis le début des années 1990, poursuit-il. Par rapport au nombre d’habitants, le ratio est plus élevé que dans une ville comme Paris. C’est pourquoi le moindre changement dans les habitudes se ressent rapidement.» Autre difficulté, surtout pour les soirées électros: la flambée des cachets des DJ, tirés vers le haut par la concurrence de grands clubs et festivals, notamment en Europe de l’Est, qui mobilisent des foules bien plus importantes. De nombreux DJ ne se déplaceraient plus pour moins de 100 000 francs.
Diversification et nouvelles formules
Les fluctuations du chiffre d’affaires font partie du secteur, mais la conjoncture actuelle présente des défis inédits: les revenus diminuent tandis que les coûts augmentent partout (salaires, charges, marchandises). Selon la CSBC, environ 30% des clubs du pays sont aujourd’hui déficitaires. Pour redresser la barre, les acteurs nocturnes multiplient les offres alternatives, comme les «daydances» ou les soirées débutant plus tôt. L’offre gastronomique se développe également, notamment sous forme de restaurants éphémères (pop-up). «Il y a aussi des lectures, des spectacles d’humour ou des soirées jeux et bricolage», ajoute Alexander Bücheli. Les locations privées constituent une autre source importante de revenus.
Reste une question centrale: comment la vie nocturne peut-elle continuer à s’autofinancer dans un environnement où tout devient plus cher? «Il est presque surprenant que cette culture ait pu se financer pendant des décennies essentiellement grâce à la vente d’alcool», observe Alexander Bücheli. Selon lui, il est temps de réfléchir non seulement à de nouveaux modèles économiques, en phase avec une société plus soucieuse de sa santé, mais aussi au rôle que l’Etat pourrait jouer: «Par exemple, via la promotion des programmes, le soutien aux jeunes talents ou des mesures facilitant l’accès des jeunes à la culture nocturne.»