Jens Krauss, vice-président du CSEM, supervise depuis bientôt trente ans des collaborations avec les entreprises. Le Valaisan est à l’origine de l’ouverture du département medtech du CSEM à Berne l’an dernier.

Jens Krauss, qu’est-ce qui pousse les entreprises à collaborer avec le CSEM?

Nous avons un positionnement high-tech dans tout ce qui est microtechnologie et il est difficile pour une haute école de se spécialiser de la sorte. Par ailleurs, nous faisons le pont entre la recherche et l’industrialisation, en amont et en aval de l’innovation. Attention: nous ne produisons pas, mais nous avons un réseau de partenaires pour ça. Enfin, nous travaillons sur de l’innovation à risque, cela de manière multidisciplinaire. La montre T-Touch Connect Solar de Tissot est un exemple parfait de transfert de technologie transdisciplinaire. Elle possède des cellules solaires pour se recharger, un système d’exploitation et une mesure du pouls; tout a été développé avec le CSEM.

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Quel est votre modèle économique?

Le CSEM est financé à 40% par l’argent public. Le reste vient de projets de recherche et de mandats industriels. Nous n’avons pas de financement de socle comme les hautes écoles et payons nos infrastructures. Cela impacte les projets Innosuisse, lesquels sont alors cofinancés par le CSEM.

Vos équipes sont également un brin différentes, puisque vous n’avez pas de mission d’enseignement, non?

Nous avons plus de 46 nationalités issues à la fois de la recherche et de l’industrie. Il n’y a pas de rotation comme avec des étudiants ou des doctorants. Par exemple, pour le projet Meteosat-II lancé en 2002, on retrouve les mêmes personnes quinze ans plus tard pour Meteosat-III. Elles connaissent les problèmes antérieurs et savent où aller. On est plus efficaces et rapides. Le pain quotidien de nos équipes, c’est d’œuvrer dans une optique industrielle.

Le CSEM génère de nombreux contrats avec Innosuisse. Quels projets ont de fortes chances d’être acceptés par Innosuisse, soulageant ainsi l’entreprise?

Le projet doit être véritablement innovant, avec une part de risque. Innosuisse n’entre pas en matière dans la mise en œuvre de production. Point important: cela doit être une collaboration et non de la sous-traitance. Le partenaire doit avoir les compétences pour recevoir la technologie. Si un entrepreneur a une bonne idée mais uniquement des commerciaux, nous refusons le mandat. Enfin, la technologie doit potentiellement générer des emplois. Notez que certaines sociétés arrivent avec une idée trop vague ou changent les spécifications en cours de route. Tout est possible, mais cela rallonge le projet. Par exemple dans le médical, un petit changement implique souvent de recommencer à zéro.

Quelle est votre philosophie en matière de propriété intellectuelle?

Les PME ou les start-up aimeraient avoir l’exclusivité sur la technologie, protégée par un brevet. Nous sommes un organe semi-public, ce qui implique que les innovations le sont aussi. Ainsi, vous retrouvez la même technologie «patented by CSEM» dans plusieurs marques de montres. Le CSEM possède plus de 200 familles de brevets, mais nous ne gagnons pas notre vie avec ça. Ils représentent moins de 5% des revenus, sur 100 millions de chiffre d’affaires en 2023. Nous essayons toujours de trouver des solutions. Par exemple, Aktiia et Biospectal font tous deux une mesure de la pression sanguine, le premier via un bracelet, le second avec un smartphone. La technologie est la même et a été développée au CSEM, qui possède le brevet. En revanche, pour Aktiia, nous avons donné une exclusivité pour l’utilisation de la technologie pour le poignet.

Quelles évolutions observez-vous dans ces transferts technologiques?

L’arrivée des start-up a bouleversé l’écosystème. Aujourd’hui, les grosses structures font beaucoup moins d’innovation en direct. Elles sont actives en revanche dans le repérage de brevets ou créent un programme VC (capital-risque). Elles sont capables de débloquer 200 millions pour racheter une start-up, mais n’innovent plus et préfèrent externaliser le risque.

A qui s’adresser

Innosuisse 
L’Agence suisse pour l’encouragement de l’innovation, incontournable dans les collaborations PME-hautes écoles, compose avec les budgets acceptés par le parlement. Actuellement, elle propose deux soutiens principaux. L’encouragement classique est pour un développement innovant, avec une haute école ou un centre de recherche (pour un montant de 492 millions de francs). A cela s’ajoutent les chèques d’innovation pour les entreprises de plus de 250 plein-temps (367 projets en 2023) et les projets internationaux (100).

Innosuisse et les start-up 
Le soutien aux start-up naissantes est une contribution directe sans plafonnement, mais exige que 30% du projet d’innovation soit financé par la start-up. Plus de 200 demandes pour 40 approuvées par Innosuisse. Le soutien direct aux PME ou aux start-up matures, pour des projets d’innovation sans partenariat avec un centre de formation, est suspendu en 2024 par la Confédération. Cette mesure nouvelle appliquée dès janvier 2023 avait enregistré 733 demandes, dont 53 approuvées.

Mandat direct 
On notera que la majorité des collaborations de recherche avec transfert de technologie sont réalisées en mandat direct, en dehors d’Innosuisse (3468 projets, rapport 2022 de SwiTT). Les entreprises financent donc principalement les projets de transfert de technologie.

Autres services 
Cantons et services de capital-risque jouent aussi un rôle de soutien. A cela s’ajoutent une multitude d’acteurs. Parmi eux: la FIT (Fondation pour l’innovation technologique pour Vaud et la Suisse romande), la Fongit (Fondation genevoise pour l’innovation technologique), Alliance-Innovation, Platinn, The Art (fondation pour l’innovation en Valais), FriUP, KTT, Euresearch, NPR, Microcity, Creapole, BaselArea Swiss, le Fonds national suisse de la recherche scientifique.

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TB
Tiphaine Bühler