Le marché du travail suisse est resté marqué en 2025 par une pénurie structurelle de main-d’œuvre qualifiée. L’indice de pénurie de personnel spécialisé, établi par le groupe Adecco Suisse et le baromètre des offres d’emploi de l’Université de Zurich, a certes affiché un recul d’environ 22% par rapport à l’année précédente, se rapprochant ainsi des niveaux d’avant la pandémie de Covid-19. Les auteurs de l’étude soulignent toutefois que cette détente est avant tout conjoncturelle, tandis que la pénurie de personnel bien formé persiste sur le plan structurel. «La pénurie de spécialistes ne se concentre plus que sur quelques groupes professionnels. La demande de personnel qualifié reste particulièrement élevée dans le secteur de la santé et dans la construction», précise Martin Meyer, VP chez Adecco Operations Switzerland. L’analyse indique par ailleurs que des facteurs structurels comme le vieillissement de la population et les mutations technologiques façonneront durablement la situation. Pour de nombreuses entreprises, la concurrence pour attirer des collaborateurs qualifiés reste donc intense, malgré le ralentissement cyclique.
«La pénurie de spécialistes ne se concentre plus que sur quelques groupes professionnels qualifiés, notamment dans la santé et dans la construction.»
Dans ce contexte, la prévoyance professionnelle a gagné en importance comme instrument de politique du personnel ces dernières années. Les entreprises ne la considèrent plus seulement comme une obligation légale, mais comme un élément stratégique de leur employer branding. C’est l’une des raisons pour lesquelles de nombreuses institutions de prévoyance ont étendu leurs prestations surobligatoires. Parallèlement, la flexibilisation de la prévoyance prend de l’ampleur: il n’existe plus partout une seule et unique rente de caisse de pension. Les assurés peuvent désormais choisir entre différents plans, modèles et niveaux de cotisation. Ces modèles tiennent compte des différentes phases de vie et adaptent la prévoyance à la situation personnelle des assurés, par exemple via des retraites échelonnées ou des possibilités de rachat flexibles, afin de combler les lacunes de la prévoyance individuelle.
Concurrence autour de la prévoyance attractive
Lorsque les solutions de prévoyance deviennent un facteur de compétitivité, cela comporte également des risques à long terme. Les entreprises cherchent à se différencier par des prestations généreuses, mais les caisses de pension doivent s’assurer que leur financement à long terme ne soit pas mis sous pression. Le défi consiste à proposer des solutions attractives sans compromettre la stabilité du 2e pilier. «Il est essentiel de ne pas perdre de vue, à chaque étape d’individualisation, que la prévoyance professionnelle, comme toute autre assurance, a impérativement besoin d’une mutualisation des risques pour fonctionner», souligne Oliver Dichter, associé chez PPCmetrics, un cabinet de conseil suisse pour les investisseurs institutionnels tels que les caisses de pension. Cette concurrence autour de solutions de prévoyance attractives explique aussi en partie le processus de consolidation et de concentration observable depuis des années du côté des prestataires. De plus en plus d’entreprises rejoignent des fondations collectives, car celles-ci peuvent généralement proposer des solutions d’assurance moins coûteuses et souvent plus flexibles. Selon les chiffres de PPCmetrics, les institutions collectives et communes représentent environ 17,6% des institutions de prévoyance, mais couvrent 74,1% des assurés actifs et détiennent plus de 50 % de l’ensemble des capitaux de prévoyance du marché. Selon l’Office fédéral de la statistique, ces capitaux atteignaient déjà 1220 milliards de francs en 2024 et ont vraisemblablement encore nettement progressé en 2025.
Les capitaux de prévoyance suisses atteignaient 1220 milliardsde francs en 2024 selon l’Office fédéral de la statistique, et auraient encore nettement progressé en 2025.
Les raisons de cet engouement pour les fondations collectives sont évidentes: plus une fondation de prévoyance est grande, mieux elle peut optimiser ses coûts. Mais cela a des effets secondaires sur la gestion des risques des caisses: «Les exigences en matière de gestion des risques augmentent. La dynamique plus élevée souhaitée entraîne aussi une moindre stabilité des effectifs d’assurés. L’individualisation accroît la complexité des catalogues de prestations et, partant, des modèles nécessaires à leur évaluation correcte», note Oliver Dichter.
Les institutions collectives et communes ne représentent que 17,6% des institutions de prévoyance, mais couvrent 74,1% des assurés actifs et détiennent plus de la moitié des capitaux du marché.
Individualité versus solidarité
Cette évolution met en lumière un conflit d’objectifs fondamental au sein du 2e pilier : plus les solutions de prévoyance sont individualisées et utilisées comme avantage concurrentiel, plus le principe traditionnel de solidarité est mis à rude épreuve. «Nous devons toujours garder à l’esprit que les caisses de pension constituent un système fermé. Chaque franc supplémentaire qu’un assuré perçoit se fait au détriment de tous les autres. Les individualisations de prestations doivent rester équitables et ne pas engendrer d’effets de redistribution indésirables», explique le spécialiste. Les modèles flexibles, les options de choix et les prestations surobligatoires renforcent certes l’attractivité pour les entreprises et les assurés, mais ils accroissent le risque d’une segmentation plus marquée entre différents groupes d’assurés.
La question centrale sera donc de savoir dans quelle mesure la LPP pourra à l’avenir être individualisée sans perdre sa stabilité collective. En effet, face à la concurrence entre les entreprises pour attirer les talents et à celle qui règne entre les institutions de prévoyance elles-mêmes, c’est précisément cette solidarité sur laquelle reposait à l’origine le système de prévoyance suisse qui pourrait être mise à mal.
«La question centrale à l’avenir sera de savoir dans quelle mesure la LPP pourra être individualisée sans perdre sa stabilité collective.»