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Christian Borel Jacquet, ancien responsable de la pharmacie La Côte, à Corcelles (NE).  © Stéphanie Liphardt

Le déclin des petites pharmacies

Grandes chaînes, magasins en ligne: les pharmacies indépendantes doivent faire face à une concurrence toujours plus féroce... Jusqu’à quand?

Le temps des pharmacies de quartier est-il définitivement révolu? Sur l’ensemble du pays, les pharmacies ne sont plus que 46,6% à être indépendantes, contre 75,9% en 2004 selon une étude récente. La cause principale de ce déclin vient de l’industrialisation du processus de fabrication des médicaments, analyse Marcel Mesnil, secrétaire général de PharmaSuisse, organisation faîtière de la branche. «Au siècle dernier, le pharmacien était indispensable, car il fabriquait lui-même tous les produits. Il est passé dans les années 1990 à un rôle de logisticien, puis dès 2001, avec l’entrée en vigueur d’un système de rémunération non lié au type de médicament délivré, à un acteur économique, mais aussi un conseiller.»

Les mêmes règles pour tous

Les officines indépendantes font depuis plusieurs années face aux géants de la distribution de médicaments que sont Galenica et Benu. Certaines pharmacies luttent pour rester libres, alors que d’autres (37,4%) ont préféré survivre en intégrant des chaînes comme Sun Store ou Amavita (détenues par Galenica). A cette pression s’est ajoutée la vente de médicaments sur internet, essentiellement par le biais du groupe Zur Rose, leader suisse du secteur. Coop est déjà présente depuis l’an 2000 avec ses enseignes Vitality, structures nées d’une joint-venture avec Galenica. Un troisième concurrent de taille s’impose maintenant sur le marché: Migros.

«La concurrence n’est pas mauvaise en tant que telle, résume Claus Hysek, président de l’association de défense des pharmaciens indépendants IFAKVerein et ancien propriétaire de l’officine du Boujean, à Bienne, qu’il a transmise à son fils il y a deux ans. Qu’une nouvelle pharmacie ouvre ses portes ne me pose pas de problème. Ce qui me dérange, c’est quand la loi n’est pas la même pour tous.» Le président de l’association qui représente les intérêts des pharmaciens indépendants déplore le fait que la «pseudo-pharmacie» Migros, à Berne (lire encadré), ne possède pas de laboratoire accolé au magasin. «Il y a peu de temps, nous avons reçu une ordonnance pour un remède à donner à un bébé de 9 mois. J’ai passé l’après-midi entier à fabriquer une préparation. Dans cette nouvelle pharmacie de Berne, les vendeurs prennent un produit dans un tiroir, enregistrent les points Cumulus, et envoient le patient plus loin pour une question spécialisée. Ce n’est pas équitable. Les acteurs politiques doivent faire quelque chose.»

A cette nouvelle forme de commerce s’ajoute encore un autre danger, dénonce Marcel Mesnil, celui de la propharmacie. Interdite en Suisse romande, mais passablement développée en Suisse alémanique, cette pratique permet à des médecins de délivrer directement des médicaments à leurs patients. «Quand il n’y a pas de pharmacie à 10 kilomètres à la ronde et qu’un médecin de famille donne une boîte de comprimés pour dépanner, pas de problème. Mais quand il existe des pharmacies aux alentours, cela devient un commerce où le médecin est influencé par ce qu’il va gagner: il s’agit d’une forme de concurrence déloyale puisque le médecin dispose du monopole de la prescription», poursuit Marcel Mesnil.

Le rapport RoKa, étude permanente des coûts en pharmacie menée chaque année sur mandat de PharmaSuisse, détaille que pour l’exercice 2015, 26% des pharmacies connaissaient de fortes difficultés financières, et réalisaient une marge opérationnelle (EBITDA) annuelle inférieure à 50 000 francs. «Tous les commerçants de détail vivent la même problématique, estime Christian Borel-Jaquet, ancien responsable de la pharmacie de La Côte à Corcelles (NE). On vend de tout, partout. La Poste devient un supermarché et on trouvait il n’y a pas si longtemps du poisson congelé dans une chaîne de pharmacie.» Les pharmacies indépendantes ont donc à apporter une plus-value qualitative à l’offre des grandes surfaces. «La loi sur les professions médicales universitaires, qui vient d’être révisée, stipule qu’un pharmacien doit être capable de poser un diagnostic de base sur des cas jugés non graves», explique Marcel Mesnil. Avec le vieillissement de la population et les besoins en personnel de santé qui en découlent, les pharmaciens devraient être capables de compléter le rôle des médecins de famille ou de soulager les services d’urgence. 

«Taxe» mal comprise par les clients

Ainsi tous les pharmaciens, qu’ils soient indépendants ou qu’ils appartiennent à une chaîne, sont soumis à cette nouvelle donne, précise le secrétaire général de PharmaSuisse, arguant que le personnel que l’on trouve dans un Sun Store ou une Coop Vitality est aussi bien formé que celui d’une officine indépendante. «La différence, c’est qu’on va trouver une plus grande stabilité dans une pharmacie de quartier, avec une équipe qui y reste des années. Dans les pharmacies de grands groupes, le personnel est souvent plus volatil», considère le secrétaire général de PharmaSuisse.

Les difficultés financières des pharmacies s’expliquent aussi par une modification de la rémunération de son personnel, en vigueur depuis 2001. Un tarif à la prestation a remplacé une partie de la marge que le pharmacien réalisait sur la vente de ses produits. Avant 2001, la marge était de 33%. Depuis, elle n’est plus que de 25 ou 26%, additionnée d’un honoraire fixe par médicament délivré – quel que soit son prix – ainsi qu’un tarif de gestion de dossier pour les médicaments par ordonnance. 

«Ce système a été mis en place pour éviter que les prix des médicaments ne prennent l’ascenseur, observe Claus Hysek. Mais cette notion de «taxe» ou de «forfait» a été mal comprise par les clients, qui ont cru qu’ils avaient quelque chose à payer en plus qu’avant. Ce qui n’est pas le cas, au contraire! En Suisse romande, l’une des enseignes appartenant à Galenica a fait beaucoup de publicité sur le fait que, chez elle, il n’y avait pas de taxes...» Pourtant, même cette chaîne applique ce système obligatoire.

Le groupe Galenica, dont la filière Galenica Santé est entrée en Bourse au printemps 2017, dénombre aujourd’hui plusieurs centaines de points de vente Amavita, Sun Store et Coop Vitality dans tout le pays, constituant le plus important réseau de Suisse. En août dernier, il annonçait avoir augmenté son chiffre d’af- faires annuel de 6,8%, en passant à 1,59 milliard de francs. «Nous vivons dans une société qui pousse à la consommation, souligne Christian Borel-Jaquet. Un groupe coté en Bourse qui n’atteint pas ses objectifs de croissance va être sanctionné. Il va donc pousser les gens à consommer plus pour assurer son évolution.»

La pharmacie de Christian Borel-Jaquet s’est récemment fait racheter par Benu. Avec une démarche toutefois un peu différente des officines qui préfèrent cette solution à la fermeture définitive. «J’ai le projet d’ouvrir une autre pharmacie, qui constituerait une sorte de centre médical-santé, avec la présence de physiothérapeutes ou d’une infrastructure de cryothérapie, déclare le pharmacien. Pour financer cela, je n’avais pas d’autre choix que de vendre une partie de mes actifs.» Le pharmacien concède que cette démarche participe à une réflexion autour de la nécessité de se diversifier, observant comme ses confrères «une tendance à la paupérisation du secteur». Sans parler du tourisme d’achat qui touche la région où il exerce. Une différence de 39% s’observe entre les prix français et suisses, toutes branches du commerce de détail confondues, et de 41% avec l’Allemagne. «C’est très difficile pour les pharmaciens indépendants de lutter contre les rabais que peuvent pratiquer les grands groupes. Jusqu’aux frais de téléphone, j’observe une nette différence depuis que je me suis fait racheter!»

Le lobbying des distributeurs

Un point supplémentaire qui inquiète les pharmaciens indépendants, c’est l’insistance avec laquelle Coop et Migros luttent auprès des autorités pour que certains médicaments soient considérés comme des produits cosmétiques, pour pouvoir les vendre directement en supermarché. Un ensemble de dispositions de la révision de la loi sur les produits thérapeutiques est actuellement soumis à consultation. S’il est accepté, la loi permettrait la vente libre de médicaments qui ne nécessitent pas de précautions particulières. «Rien n’est encore décidé, nuance Claus Hysek. Soit un médicament est efficace et on le vend dans une structure où le client peut bénéficier d’un conseil, soit le remède se trouve en grande surface, mais ne peut prétendre à aucun effet thérapeutique sûr. Cette distinction va être délicate à effectuer.»

«Les discounters, les grandes chaînes, sont en retard au final, confie Marcel Mesnil. Les marges sur les produits ne vont cesser de diminuer. Vendre uniquement des emballages ne va bientôt plus rien rapporter.» Selon lui, il faut donc proposer des conseils et garantir un suivi à la clientèle pour assurer l’efficacité du système de soins. «Il y a des milliards à économiser si les acteurs collaborent autour du patient au lieu de travailler chacun pour soi», conclut-il. 


Les ambitions de Migros sur le marché de la santé

Au mois d’août dernier, le groupe helvétique Zur Rose, grossiste leader en Suisse pour les articles destinés aux médecins et constituant la plus grande pharmacie en ligne d’Europe, a ouvert un espace de pharmacie dans un magasin Migros existant, à la Marktgasse de Berne. Ce «shop-in-the-shop» propose des cosmétiques, des produits en vente libre ainsi qu’un guichet pour recevoir les ordonnances et délivrer les médicaments adéquats. Les prix de la pharmacie par correspondance sont, en moyenne, inférieurs de 12% aux prix usuels du marché en Suisse. Ces conditions s’appliquent également à l’ensemble de l’assortiment de la pharmacie de la Marktgasse.

En intégrant pour la première fois de son histoire une entreprise autre à l’intérieur même d’un de ses magasins et à des fins commerciales, Migros manifeste clairement son intérêt pour le marché prometteur de la santé. «Migros veut jouer un rôle dans le développement du secteur de la santé. Elle a déjà commencé à s’y engager, avec l’ouverture de centres médicaux Medbase dans les gares suisses. Celui de Genève a été inauguré mi-septembre, il en est prévu un à Lausanne et certainement à Fribourg et à Vevey», détaille Tristan Cerf, porte-parole du géant orange, précisant que le développement de centres médicaux et de pharmacies répond à un vaste programme orienté santé nommé Impuls. «La surface gérée par Zur Rose dans notre commerce de Berne servira de test pendant une année, relève le porte-parole de Migros. Passé ce délai, le groupe analysera les résultats obtenus pour décider de la suite des opérations.» En précisant qu’une deuxième pharmacie-pilote pourrait voir le jour, si besoin.

«Migros s’implante là où il n’y a pas encore de pharmacies, là où cela fait sens et où le besoin est démontré», ajoute Tristan Cerf. «Coop Vitality a surtout ouvert de nouvelles pharmacies dans ses centres commerciaux», indique de son côté Ramon Gander, porte-parole de Coop. Le distributeur se dit en pleine expansion et souhaite faire passer le nombre de ses 73 enseignes actuelles à 100 d’ici à quelques années.


Le groupe Zur Rose a démarré la vente en ligne de médicaments en 2004. © DR / DR

Vente de médicaments par correspondance, quelles réglementations?

La vente par correspondance de médicaments est en principe interdite», stipule l’article 27 de la loi sur les produits thérapeutiques. Elle est cependant autorisée si quatre conditions sont réunies: le médicament doit faire l’objet d’une ordonnance médicale; aucune exigence en matière de sécurité ne doit s’y opposer; des conseils doivent être fournis «dans les règles de l’art» et une surveillance médicale suffisante de l’action du médicament doit être garantie. Les autorisations de vente par correspondance sont du ressort des cantons.

Le groupe Zur Rose est né en 1993. Gérant une pharmacie stationnaire à Steckborn (TG), il commence rapidement à livrer les médecins. Dès 2001, Zur Rose propose son service de livraison à domicile également pour les particuliers. Plusieurs rachats font croître de 25% sa part de marché dans la livraison de médicaments, le groupe devient leader du secteur. A fin 2004, la firme développe son service de vente par correspondance vers l’Allemagne, puis en 2011 vers l’Autriche.

En septembre 2015, un jugement rendu par le Tribunal fédéral stipule que la vente à distance de médicaments non soumis à ordonnance (OTC) n’est désormais autorisée qu’en présence d’une prescription basée sur un contact personnel avec un médecin. La vente à distance de médicaments non soumis à ordonnance devient alors impossible pour Zur Rose. Le groupe peut en revanche continuer à vendre en Suisse des médicaments sur ordonnance.