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Lancer un projet d'entreprises peut s'apprendre très jeunes, comme le montrent ces graines d'entrepreneurs.

Ados et déjà entrepreneurs

De plus en plus d’adolescents développent une activité commerciale. Un phénomène encouragé par de nouvelles mesures de sensibilisation au niveau scolaire.

Simon Bellenot est en dernière année au Lycée Jean-Piaget, à Neuchâtel. Lorsqu’il n’est pas en cours, ou en train de réviser, il mène sa deuxième vie: celle de CEO de Cook’easy, une entreprise qu’il développe aux côtés de cinq autres camarades d’études. Cook’easy vise à faciliter la vie dans la préparation de cookies et de muffins, à travers la commercialisation de bocaux et de kits de préparation. «Nos produits sont désormais disponibles dans six points de vente en Suisse, dont à Zurich, grâce à un partenariat développé avec les épiceries Chez Mamie», raconte Simon Bellenot. Le chiffre d’affaires de Cook’easy, environ 20 000 francs jusqu’ici, peut apparaître modeste. Il n’en demeure pas moins conséquent pour une entreprise gérée par des lycéens.

Ce projet a constitué leur travail de maturité. Il a été réalisé en partenariat avec l’association Young Enterprise Switzerland (YES). Cette dernière organise des formations qui se calquent sur la réalité entrepreneuriale. Au départ, il faut constituer un capital (3000 francs maximum), à coups de ventes de bons de participation d’une valeur de 15 francs. Plus tard, en cas de bénéfice, il faudra verser des dividendes aux actionnaires. La plupart des projets lancés dans le cadre de la maturité sont éphémères, et s’évanouissent une fois le diplôme obtenu. Mais pas toujours: «Nous avions obtenu une si belle reconnaissance que nous trouvions dommage de ne pas continuer», poursuit Simon Bellenot. Ainsi l’équipe de Cook’easy a-t-elle souhaité «récupérer» son projet à l’achèvement de la période sous l’égide de YES. Il lui a été nécessaire de procéder à un changement de statut légal. Les études universitaires approchant, la survie de l’entreprise se complique, mais l’équipe réfléchit à des moyens de la pérenniser.

Une envie d’entreprendre

Maxime Vandierendounck avait connu les mêmes craintes lorsqu’il avait intégré l’équipe des fondateurs de FribagStyle à l’âge de 17 ans. Lancé en 2015 au sein du Collège Sainte-Croix, à Fribourg, ce projet avait surfé sur la première vague romande menée sous l’égide de YES. Et il a survécu. «Lors de notre dernière année de gymnase, nous nous étions retrouvés à trois (sur six) à continuer», témoigne le jeune homme, désormais étudiant en deuxième année de bachelor en économie à l’Université de Zurich. Les autres étaient partis en empochant la moitié des actifs. «En tant que CEO, j’avais tout donné, cela me tenait à cœur, je ne voulais pas que le projet se termine. En raison de mes études, j’ai dû baisser le régime et FribagStyle fonctionne au ralenti. Mais il tourne encore! Récemment, la Ville de Fribourg m’a commandé une série de sacs à l’effigie de la cathédrale.»

Lancé dans une période d’effervescence, FribagStyle a vendu environ 2000 sacs en deux ans d’activité à haut rythme. Ce qui représente un chiffre d’affaires d’environ 26 000 francs. «Les finances sont une chose, mais l’aspect le plus important de cette expérience est qu’elle m’a donné une réelle envie d’entreprendre, explique Maxime Vandierendounck. L’Université de Zurich nous encourage désormais, et nous donne les outils nécessaires pour entretenir cette perspective. Mais c’est FribagStyle qui a fait naître cette envie. L’expérience m’a appris qu’en partant de rien, mais en consacrant beaucoup de temps et d’envie, on pouvait y arriver.»

Tous ces programmes visent à développer l'esprit d'entreprendre.

Stéphane Dayer, Département de la formation (VS)

Autre néo-entrepreneur du Collège Sainte-Croix: Stefan Langura, CEO de l’entreprise de chaussettes originales Sockets, créée il y a tout juste trois mois. «Nous venons de recevoir nos prototypes», s’enthousiasme le jeune homme. Il précise que le choix de son équipe en termes de marketing digital s’est porté sur Instagram plutôt que sur Facebook. «Nous estimons que ce réseau était plus tendance et adapté à notre produit. Toutes proportions gardées, le travail qui nous est demandé est entièrement comparable à celui d’une entreprise classique, de la récolte de fonds et de la capitalisation à la vente des produits, en passant par le marketing, l’administration, les finances. C’est une expérience très complète.»

Intégrer l’entrepreneuriat à l’école? La démarche a fait son chemin. Le Valais, par exemple, dispose de longue date d’un programme «Apprendre à entreprendre» pour les élèves des écoles de commerce et des gymnases, et d’un programme «Business eXperience» pour les étudiants de la HES-SO. «Tous ces programmes visent à sensibiliser les jeunes à l’économie et à développer leur esprit d’entreprendre», relève Stéphane Dayer, chargé de projet Ecole-Economie au Département de la formation du canton du Valais. «Une vingtaine de classes de maturité professionnelle commerciale sont par exemple concernées par le projet «Apprendre à entreprendre».

Un rêve qui n’est pas inaccessible

La formation Graines d’Entrepreneurs (lire encadré) s’adresse aux plus jeunes encore. Ces derniers temps, son intégration dans des cycles d’orientation a beaucoup fait parler d’elle. Nathan Maillard a justement suivi le programme, au cours d’un atelier de vacances organisé en partenariat avec la Chambre vaudoise de commerce et d’industrie, en automne dernier. Il n’a que 14 ans. Pourtant, il y a trois ans, il a fondé sa propre petite entreprise à seulement 11 ans! «Tout est parti d’une conférence sur les abeilles, raconte le jeune homme originaire de Begnins (VD). Il y était question des produits de la ruche comme moyen de soigner des maladies.» Ainsi démarre une passion pour l’apiculture. Il s’inscrit à des cours, théoriques et pratiques, où il est le seul enfant. Ses parents le soutiennent dès ses premiers pas, notamment pour le financement.

Nathan Maillard n’avait (logiquement) aucune connaissance d’entrepreneuriat, ni aucun business plan. «Je suis allé acheter mon matériel comme si j’allais acheter n’importe quoi d’autre au village.» Rapidement, il trouve sa clientèle. «Le miel artisanal est un produit populaire. Mais je ne possède que trois ruches, ma production est donc limitée, j’ai toujours des listes d’attente.» Il estime écouler 30 kilos de miel par an. «L’atelier de Graines d’Entrepreneurs m’a appris à m’intéresser davantage aux problèmes et aux besoins de mes clients.»

Je ne m'imaginais pas tout le travail qui se cache derrière.

Marie-Grâce, 15 ans

Marie-Grâce, 15 ans, a aussi participé à Graines d’Entrepreneurs. En dernière année d’école obligatoire, elle se dirigera ensuite vers le gymnase. «Le terme d’entrepreneuriat ne m’était pas inconnu, mais je ne m’imaginais pas tout le travail qui se cachait derrière.» La jeune Vaudoise a présenté un projet d’écouteurs «intelligents», qui s’allument automatiquement au moment d’être portés. «J’avais eu cette idée avant de m’inscrire au camp, et j’ai choisi de la développer en matière de business plan, de marketing, de publicité.» Toutefois, pour mieux comprendre la démarche systématique d’innovation face à une problématique, en plus de leur projet libre, le camp proposait aux participants d’innover sur plus de cinq autres thèmes: les médias régionaux, le tourisme d’été dans le canton de Vaud, les Jeux olympiques de la jeunesse 2020… Des visites et échanges avec des entrepreneurs locaux étaient également organisés. Le bénéfice qu’elle en a retiré? «Avant, je me disais que l’entrepreneuriat était réservé à des personnes super-douées, presque surhumaines. J’avais l’impression que c’était un engagement extrêmement difficile.» Et aujourd’hui? «Je ne dis pas que c’est facile. Mais je sais désormais que ce n’est pas un rêve inaccessible, abstrait.»

«Le but des ateliers, c’est de donner envie et de faire comprendre toutes les étapes nécessaires pour passer de l’idée à la réalisation: pour qui, pourquoi, comment, combien, explique Laurence Halifi, cofondatrice de Graines d’Entrepreneurs. A la fin, les jeunes ont saisi que c’est un parcours complexe. Mais ce n’est plus une montagne, seulement un long escalier. D’autant qu’au cœur même de toute entreprise, la capacité à innover, lancer, suivre des projets de manière concrète est de plus en plus valorisée. Nous leur apprenons aussi à «porter leur projet»: le présenter pour convaincre.»

Les enfants peuvent naturellement se révéler bien meilleurs «innovateurs» que les adultes, estime André Jelicic, chargé de cours d’entrepreneuriat et d’analyse de données à la Haute Ecole de gestion de Genève. «Ils ont une créativité et une ouverture d’esprit naturelles qui leur permet de voir les choses sous un angle totalement nouveau. Innover requiert une capacité à naviguer dans un contexte d’extrême incertitude. Or beaucoup d’entrepreneurs n’aiment pas remettre leurs convictions en question et leur appréhension face à la possibilité d’échouer est très forte.» Un jeune ressent beaucoup moins cette peur, l’échec faisant partie de son apprentissage.

Raphaël Thiébaud, responsable événements et manifestations à la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie, se félicite de cette démarche: «L’entrepreneurship est le fondement des entreprises qui constitueront le tissu économique du canton de Vaud dans les années à venir. Et dans les sociétés plus classiques, l’intrapreneurship gagne en importance. Incontestablement, une telle initiative est donc bénéfique pour l’économie. Ils ne connaîtront pas tous la destinée d’un Steve Jobs, mais la plupart des gens qui innovent le font sur de petites choses, et c’est l’ensemble de ces petites choses qui portent le dynamisme de toute une région.» Laurence Halifi abonde: «Même s’ils ne deviendront pas forcément entrepreneurs, tous auront appris à lancer des projets. Cela contribue au développement personnel et à l’accomplissement de soi.»

 

 


Graines d’Entrepreneurs, un développement fulgurant

Lancé en 2015, ce programme suisse d’innovation et d’entrepreneuriat pour les 11-18 ans a désormais noué des collaborations avec près de quinze établissements dans quatre cantons, et des partenariats avec la HES-SO et l’Université de Lausanne. Il s’est étendu en Suisse alémanique en août 2017, et s’exporte en France en 2018. Présenté début novembre à l’organisation mondiale de la Francophonie, il compte désormais plus de 600 enfants formés sous son égide, plus de 400 heures d’ateliers délivrées, plus de 200 projets suivis.

Laurence Halifi, cofondatrice de Graines d'Entrepreneurs. © DR

«Mais attention, précise d’emblée Laurence Halifi, l’une des deux fondatrices de Graines d’Entrepreneurs, le but de notre programme est de transmettre l’esprit d’entreprendre, mais surtout pas de créer des ados entrepreneurs! En impliquant l’élève dans son apprentissage, sur un projet personnel qu’il aura lui-même créé, il développera naturellement les compétences pour transformer, après ses études, ses idées créatives en actions entrepreneuriales. Apprendre à apprendre, comprendre comment entreprendre, devenir acteur et non plus simple apprenant, pour mieux les préparer aux métiers et au monde de demain.»