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Johan Bavaud, désormais «Digital Happyender in Chief» chez Tooyoo. © Stéphanie Liphardt

Johan Bavaud, l’entrepreneur devenu intrapreneur

Le Vaudois de 28 ans a fait de la prise de risque son métier. Après avoir lancé trois sociétés,il rejoint la cellule d’innovation d’un grand groupe, La Mobilière.

La rencontre a lieu dans un petit bureau de l’EPFL Innovation Park. Equipé d’un mini-terrain de golf, comme dans la meilleure tradition des jeunes pousses, l’espace est occupé par l’équipe de Tooyoo, une plateforme numérique qui permet de gérer ses dernières volontés et de les transmettre à ses proches. C’est ici que Johan Bavaud, 28 ans, met désormais à profit son expérience de serial entrepreneur en tant que «Digital Happyender in Chief».

L’homme aux racines paysannes est habitué à l’effervescence des start-up. Ce natif de Bottens (VD) est saisi dès l’adolescence par la passion des affaires. «J’avais 16 ans lorsque j’ai organisé ma première soirée. Avec deux amis, nous avons eu l’idée de créer un kit qui rassemblait le son, la décoration et le générateur électrique. Le but était de permettre à nos clients de lancer au plus vite une fête sans devoir se soucier des aspects techniques.» Sur la plateforme, baptisée G2B, il suffisait d’entrer le nombre de personnes attendues et l’adresse de la fête. L’équipe venait ensuite installer un kit adapté en une demi-heure maximum. «A la fin de l’aventure, la grange de mon grand-père était pleine de matériel. Nous avions à notre actif presque 150 soirées.»

L’expérience Cronodeal

Après une maturité bilingue menée entre Lausanne et Berlin, il travaille au Centre patronal vaudois pendant près de quatre ans pour financer ses études à la HEIG-VD, où il suit une formation en marketing et innovation. «J’ai tout de suite remarqué son leadership et son esprit d’entrepreneur. Ce n’est pas si fréquent de trouver ces qualités de manière si prononcée chez des étudiants au niveau bachelor», se souvient Nathalie Nyffeler, responsable de la filière Innokick.

D’où vient cet esprit entrepreneurial? L’intéressé ne le sait pas vraiment mais se souvient d’une expérience particulièrement formatrice. «Je devais avoir 19 ans. Je suivais mon école de recrue dans l’hôpital souterrain militaire d’Einsiedeln (SZ). J’étais fourrier et j’avais beaucoup de plaisir à gérer l’intendance. C’est peut-être à ce moment-là que je me suis dit que j’avais envie de consacrer ma vie à lancer des projets qui fonctionnent.»

Dans le cadre de son travail de bachelor, Johan Bavaud réalise une étude de marché pour la plateforme Cronodeal, créée fin 2013 par son ami Alessandro Soldati (lire notre dossier d'octobre 2018: start-up, ils ont tiré les leçons de leurs échecs). Utilisant le principe des enchères inversées, Cronodeal a connu un succès médiatique remarqué en Suisse romande à ses débuts mais avait besoin d’un renouvellement pour pouvoir se développer. «A son lancement, la plateforme enregistrait des pics de 20 000 utilisateurs uniques par jour. Quatre mois plus tard, il restait une communauté de 500 visiteurs très fidèles, qui visitaient le site chaque jour. J’avais mis un peu d’argent de côté pour partir autour du monde. Finalement, j’ai renoncé au voyage pour miser sur Cronodeal.»

Etudiant, j’ai tout de suite remarqué son esprit d’entrepreneur. Nathalie Nyffeler, Responsable de la filière Innokick

Il y réalise plusieurs actions marketing qui vont susciter l’enthousiasme des internautes. En premier lieu le Burgerpass, un passeport vendu 40 francs à son lancement, qui permet de bénéficier de deux burgers pour le prix d’un lors de la première visite d’une liste d’établissements partenaires. Un projet né de sa passion pour les burgers gourmets et la valorisation des produits du terroir. Parmi les autres opérations coups-de-poing, la vente d’un chat particulièrement rare prénommé Maus (pour récolter des dons pour la SPA), des «loyers inversés» en collaboration avec le promoteur immobilier Roland Morisod et des montres de luxe proposées 40% moins cher que les prix des catalogues.

Ces promotions, réalisées également grâce aux contributions d’anciens hauts cadres dirigeants engagés à travers le réseau InnoPark, permettent d’atteindre des visites record pour le site. «Nous avons enregistré plus de 40 000 visiteurs uniques en moins d’une semaine. Mais nous avons surtout généré 30% du chiffre d’affaires de l’année en 20 jours seulement.»

Faire l’expérience de l’échec

L’euphorie est justifiée: en 2016, le chiffre d’affaires de Cronodeal atteint 450 000 francs. Pourtant, les journées de travail de 14 heures, les inévitables frictions entre deux associés – qui sont en même temps amis – et les extravagances marketing de Johan Bavaud font exploser le tandem. C’est à ce moment-là que Johan Bavaud fait l’expérience de l’échec: il cède ses parts de la société et se concentre uniquement sur le Burgerpass. «C’était le plus gros creux de ma vie. D’une période où j’étais sollicité de toutes parts, j’en suis arrivé à ne presque plus recevoir d’appels.»

Le jeune homme apprend la valeur de l’équilibre entre vie privée et professionnelle. «Pour ma part, je me suis rendu compte que vouloir éviter les conflits n’est jamais une bonne solution à long terme. Il faut affronter les problèmes, ne pas les laisser s’accumuler et établir une communication franche, même si c’est parfois difficile. Cela a été une leçon. J’ai aussi compris à cette occasion que le changement est le seul élément stable de la vie d’un entrepreneur…» Il se remet alors en selle et réussit en 2017, rejoint par son ancien associé du projet G2B, à lancer l’Escapegamepass. Ce passeport vendu 89 francs pièce offre une remise de 30% lors de la première visite d’une «escape room» partenaire. Il agit également comme ticket de participation obligatoire pour le plus grand championnat de Suisse d’escape games.

Une nouvelle campagne de crowdfunding permettant de récolter 6000 francs est lancée au printemps 2017. Le succès est au rendez-vous, suivi d’une progression intéressante des ventes au cours de l’année: «Le développement des plateformes numériques des deux pass et une promotion sur le site Qoqa nous ont permis d’atteindre un total de 1150 passeports vendus.»

Changement de paradigme

Mais le modèle d’affaires de l’entreprise qui réunit les deux projets n’est pas viable pour salarier correctement trois personnes. Johan Bavaud décide de quitter son rôle de directeur et de déléguer ses tâches à une CEO qui vient de le rejoindre. La société peut donc poursuivre son développement, avec à ce jour environ 50 établissements associés pour la quatrième édition du Burgerpass et 31 escape games affiliés au championnat pour la deuxième édition de l’Escapegamepass.

Envie de nouveaux défis ou lassitude face à la prise de risque, Johan Bavaud effectue en mars 2018 un changement de carrière important: il intègre la cellule d’innovation d’une grande entreprise, La Mobilière, où il travaille aujourd’hui sur la plateforme Tooyoo. L’entrepreneur devient ainsi «intrapreneur», autrement dit innovateur et développeur de produits au sein d’un grand groupe. Le fondateur de cette entité, qui a gagné le Gold Award Innovation 2018, a été séduit par ses qualités de «pirateur de croissance». «Dans un cadre incertain qu’est le lancement d’une entreprise, nous recherchions un profil orienté terrain, raconte Ralph Rimet. L’approche structurée de Johan, ses talents dans le marketing non conventionnel, ainsi que sa maîtrise des réseaux sociaux regroupe ce qu’il fallait pour accélérer notre développement.»

Car le projet, en pleine croissance, «pourrait se transformer en un spin-off, ou alors être intégré au sein de La Mobilière». Suivant le modèle du management agile, Tooyoo fonctionne exactement comme une start-up – quoique bien protégée. Un défi moins risqué pour Johan Bavaud, mais pas moins stimulant: «Je trouve qu’aujourd’hui les opportunités offertes par l’intrapreneuriat sont tout aussi intéressantes que l’entrepreneuriat classique. Au sein de Tooyoo, j’ai la possibilité de mettre en œuvre mes techniques de growth hacking avec un potentiel de croissance extrêmement élevé.»