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A 28 ans, Karin Perraudin devenait membre du conseil d’administration de la BCVs, avant d’en prendre la présidence de 2011 à 2013. © S.Liphardt/PME Magazine

«Les GAFA pourraient rentrer dans le domaine de l’assurance»

Présidente du Groupe Mutuel, Karin Perraudin est considérée par certains comme la femme la plus puissante du Valais. Elle livre un constat sans fard de la situation actuelle sur le marché de la santé suisse, non sans proposer des pistes d’avenir cohérentes.

Karin Perraudin est la présidente du Groupe Mutuel depuis 2014. Le groupe valaisan – troisième acteur sur le marché des assurances maladie après Helsana et CSS – a affiché un chiffre d’affaires de 5,6 milliards en 2018 et compte parmi ses clients 23 000 entreprises. Un monstre romand, donc. Mais si Karin Perraudin est considérée par certains comme la femme la plus puissante du Valais, ce n’est pas uniquement pour son rôle au sein de l’assureur. A l’âge de 28 ans, la jeune femme devenait membre du conseil d’administration de la BCVs, pourtant réputée comme étant un bastion masculin, avant d’en prendre la présidence de 2011 à 2013. Karin Perraudin fait également partie des conseils d’administration du géant Fenaco et de l’Aéroport international de Genève. Sans oublier ses engagements politiques – elle fut membre du parlement valaisan de 2001 à 2009 en tant que PDC.

Reste que depuis 2014, la nouvelle présidente a réussi à stabiliser le Groupe Mutuel ainsi qu’à lui insuffler des perspectives novatrices dans un domaine souvent décrié, celui de l’assurance maladie. Elle nous parle de son groupe, du marché de l’assurance maladie, des PME et livre quelques pistes face aux problèmes inhérents au système de santé suisse.

PME: Vous présidez un énorme groupe mais vous êtes aussi une fine connaisseuse des PME.

Karin Perraudin: J’ai travaillé cinq ans chez PwC et j’ai découvert le monde des PME, notamment valaisannes, en vérifiant leurs comptes. C’est une école de proximité très intéressante. En siégeant huit ans au parlement cantonal, j’ai essayé d’améliorer les conditions-cadres des chefs d’entreprise pour éviter notamment les tâches administratives trop lourdes. En parallèle, j’ai travaillé pendant douze ans à la tête de l’entreprise familiale avec mes deux frères, entreprise active dans le commerce de fruits et légumes.

Comment avez-vous décroché le rôle de présidente du Groupe Mutuel?

Le groupe a vécu un changement d’organisation important en 2014 et j’ai alors été contactée par un chasseur de têtes pour le poste d’administratrice lors du renouvellement du conseil. J’ai accepté de rentrer dans le processus de sélection, car Groupe Mutuel est pour moi une entreprise dynamique et une véritable success-story valaisanne. Elle est passée d’une PME de 30 collaborateurs à un groupe de plus de 2000 personnes! C’est un exemple et une fierté. Je pense que j’ai été choisie notamment car j’avais une expérience en matière de gouvernance régulée par la Finma avec la BCVs. Je suis devenue présidente d’un conseil avec huit nouveaux membres et il a fallu construire un esprit d’équipe dans la collégialité. Après plus de quatre ans, c’est un conseil qui fonctionne bien à la suite de périodes de stabilisation importantes, de renforcement de la gouvernance et de transformation de la structure juridique.

Comment gérez-vous ce conseil?

Il faut être parfois directive. Dans ma position, je dois savoir où nous allons. Il faut donner un cap et une ligne. Mais je cultive des valeurs fortes d’humanisme et j’essaie d’exercer ma fonction avec indépendance et intégrité. Je veux accorder ma confiance, être à l’écoute et aider à saisir les opportunités. Le Groupe Mutuel appartient à une fondation. Nous n’avons donc pas d’actionnaires qui nous mettent la pression ou de dividendes à verser, c’est une chance. Nous réinvestissons nos résultats dans le groupe pour le bien-être des collaborateurs et en faveur des clients. Le nouveau CEO, Thomas Boyer, a commencé en août et je suis très heureuse du renforcement de la direction, il apporte une impulsion forte. C’est un nouvel élan pour notre entreprise et une contribution nouvelle à notre développement.

Quels sont justement ces nouveaux marchés, les modèles du futur?

Aujourd’hui, une assurance est une entreprise de services, du style fiduciaire. Demain, nous serons un partenaire beaucoup plus proche des assurés et ceci notamment grâce à la digitalisation. Nous serons davantage un coordinateur au sein du système de santé, car nous allons vers des modèles plus intégrés. Le groupe Genolier a parlé par exemple d’un modèle très fortement intégré entre médecins, hôpitaux et assureurs. Je pense que le système doit évoluer dans ce sens avec beaucoup plus de prévention, de suivi individuel digitalisé et de personnalisation des produits et des services.

Quels seront les futurs comportements dans le domaine de la santé?

Les attentes et les comportements des clients évoluent. Nous devons nous adapter pour mieux y répondre. Par exemple, nous avons lancé cette année de nouveaux modèles alternatifs qui prévoient une consultation médicale digitalisée via smartphone ou un conseil chez le pharmacien avant un rendez-vous physique chez le médecin. Tout ce système va encore beaucoup évoluer et nous nous voyons comme un acteur du changement. Cela prendra du temps mais c’est de notre responsabilité de le faire sinon d’autres acteurs le feront avant nous.

Pour Karin Perraudin, il faut veiller à ce que la LAMal ne devienne pas une médecine à deux vitesses. © S.Liphardt/PME Magazine

Vous pensez à quels acteurs?

Les GAFA détiennent énormément de données et pourraient rentrer dans le domaine de l’assurance. Aujourd’hui, nous sommes protégés par les lois suisses, mais elles pourraient être bouleversées avec les nouveaux modèles. D’autres acteurs comme Migros commencent aussi à faire leur entrée sur le marché, nous devons suivre ces évolutions. Ce sont de nouveaux concurrents et nous devons être prêts à ces changements, c’est d’ailleurs passionnant. C’est un virage pour notre groupe et pour l’ensemble du marché. Pour le réussir, il faudra convaincre et gagner la confiance des assurés. Car les assurances maladie ne sont pas des références en la matière pour l’instant, même si nous travaillons toujours dans l’intérêt de l’assuré.

Il y a un très lourd problème de prix aujourd’hui dans le système de santé, quelles sont les responsabilités réciproques?

Je pense que le problème aujourd’hui est celui du financement, car la qualité des soins en Suisse est indéniable. Les familles et la classe moyenne ne sont plus à même d’assumer les coûts et une des pistes régulièrement mises en avant pour les faire baisser est la responsabilité individuelle. Mais je donne tout de suite un contre-argument: personne ne choisit d’être malade, il est légitime d’être bien soigné. C’est un droit fondamental. L’impact sur les coûts vient davantage du développement technologique, des progrès médicaux et du vieillissement de la population. C’est là qu’il faudrait trouver des solutions, à mon avis. Mais il existe une question éthique sensible. Les directives anticipées sont envisagées (donner des directives soi-même pour l’arrêt des traitements, ndlr), elles doivent être promues pour qu’elles puissent être décidées par la personne lorsqu’elle est en pleine conscience. La piste des médicaments est aussi suivie, des mesures ont été prises par le conseiller fédéral Alain Berset, par exemple. C’est le cumul de ces petites mesures qui permettra de maîtriser la hausse des coûts.

On parle beaucoup de digitalisation de la médecine…

Le dossier électronique du patient favorisera la baisse des coûts administratifs et le volume des prestations sera mieux contrôlé. Par exemple, cela permettra d’éviter que des examens ne soient faits à double ou à triple. Les deux dernières années, les coûts de la santé ont faiblement augmenté, contre des hausses moyennes de 3 à 4% depuis l’introduction de la LAMal. C’est un bon signe. Je ne sais pas si ce sera durable, mais je l’espère.

Et si un jour les familles descendaient dans la rue pour manifester contre les assureurs?

Ce serait compréhensible, une famille n’a pas toujours les moyens de payer les assurances maladie, c’est une part importante du budget et la classe moyenne est celle qui souffre le plus. Mais il faut s’attaquer à la source du problème, les frais des assurances maladie ne représentent que 4 francs sur 100 francs de primes. Nous devons bien évidemment participer à l’effort collectif mais l’essentiel des économies potentielles se trouve chez les prestataires de soins, qui représentent les 96 autres francs. Il faut faire attention: si l’on arrive à une situation de rupture, on risque l’apparition d’une médecine à deux vitesses, totalement contraire à l’esprit de la LAMal.

Quelles sont les relations du Groupe Mutuel avec les PME?

Nous sommes perçus comme un assureur maladie, mais nous sommes aussi un assureur global, car nous avons d’autres activités. Nous travaillons avec 23 000 entreprises clientes, majoritairement des PME à qui nous proposons des produits d’assurances (indemnités journalières, assurance accidents et prévoyance professionnelle) ainsi que du conseil en management pour faire baisser le taux de sinistralité et les primes. Les collaborateurs sont de plus en plus victimes de maladies chroniques et psychologiques. Nous aidons les entreprises à maîtriser ces risques et à augmenter le bien-être des collaborateurs à travers un service dédié.


Bio express:  Karin Perraudin

  • 1974 Naissance à Saillon.
  • 2003 Diplôme fédéral d’experte-comptable.
  • 2001-09 Membre du parlement valaisan (en tant que PDC).
  • 2011-2013 Présidente de la banque BCVs.
  • 2014 Présidente du conseil de Groupe Mutuel.