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Nicolas (à g.) et Laurent Wiederrecht ont repris les rênes de l’entreprise familiale. © S. Liphardt/ PME Magazine

Le chronographe, le Graal de l’horlogerie

Agenhor, compagnon discret de la haute horlogerie suisse depuis vingt-cinq ans, s’apprête à ouvrir son capital pour la première fois de son histoire afin de pouvoir commercialiser l’Agengraphe, une complication à l’architecture inédite.

Agenhor (pour Atelier genevois d’horlogerie) est une entreprise familiale spécialisée dans les développements à façon de complications horlogères. En mars 2017, la société basée à Genève-Meyrin, qui emploie une trentaine de collaborateurs, présente l’Agengraphe, un mouvement chronographe d’un nouveau genre. Dans le monde de velours de l’horlogerie, cela a fait l’effet d’une discrète petite bombe.

Pour l’entreprise aussi, l’Agengraphe marque un point d’inflexion: changement de génération à la direction, nouveau modèle d’affaires et ouverture du capital. Dans l’ordre, le père, Jean-Marc Wiederrecht, passe officiellement le témoin à ses deux fils, Nicolas (gestionnaire) et Laurent (horloger). Le modèle d’affaires est désormais mixte: conception de complications mécaniques sur demande et vente de mouvements complets. Le capital de l’entreprise, enfin, est ouvert pour la première fois depuis la création en 1996: la recherche d’un partenaire industriel est en cours.

Construit comme un Lego

Cette petite révolution est légitime, à plus d’un titre. Primo, parce que le chronographe est la complication la plus populaire de toute l’horlogerie et que toutes les marques courent après les personnalisations. Secundo, parce que l’histoire contemporaine de l’horlogerie est profondément marquée par le chronographe, de l’Omega Moonwatch à la Rolex Daytona, dont un modèle Paul Newman a frôlé les 18 millions de dollars sous le marteau de Phillips, Bacs & Russo en octobre 2017. Tertio, parce que le chronographe n’a pas connu de grande évolution depuis longtemps. Les connaisseurs savent que les dernières grandes avancées remontent déjà à plusieurs décennies, cinquante ans très exactement, puisque c’est en 1969 que sont apparus les trois chronographes piliers de l’offre actuelle, le Calibre 11 porté au mythe par Heuer (avant la fusion avec TAG), Zenith avec son El Primero et Seiko avec son mouvement automatique à roue à colonnes.

Depuis 1969, le chronographe a vécu toutes sortes d’améliorations, de sophistications, de raffinements et d’ennoblissements, mais pas de révolution. Du moins, pas avant le lancement de l’Agengraphe d’Agenhor, qui ouvre à lui seul une nouvelle voie d’expression mécanique. Ce qu’il y a de neuf, en deux mots? Il s’agit d’un calibre modulaire à affichage central (le chronographe, soit la mesure de temps courts, se lit au centre du cadran, non plus sur des petits totalisateurs rapportés), dont l’architecture inédite est ouverte à toutes sortes de formulations.

Notre objectif: repenser cette étape clé du puzzle horloger.

En d’autres termes, ce mouvement est construit comme un Lego, auquel on peut ajouter ou retirer des parties et qui offre une vraie liberté de création, selon l’intention de la marque cliente. La seule limite aux exercices de style reste le prix: actuellement entre 4000 et 7000 francs l’unité selon le volume commandé. Ce qui en fait la chasse gardée du haut, voire très haut, de gamme.

L’objectif est maintenant de mettre au point un modèle standard, de monter en volume, d’abaisser le prix de vente à près de 2500 francs, de s’aligner ainsi sur la concurrence et de faire de l’Agengraphe un mouvement générique ouvert à un maximum de marques. Mais la structure actuelle n’est pas équipée pour une telle montée en puissance, d’où l’indispensable ouverture du capital et la nécessité de trouver un vrai partenaire industriel, car les investissements sont importants pour franchir une telle étape et se joueront sur le long terme: il faudra au minimum entre trois et cinq ans avant le lancement commercial.

Une stratégie concertée

Et l’Agengraphe est tout à fait prêt à franchir cette étape décisive. Il faut une bonne dizaine d’années pour développer et fiabiliser un mouvement mécanique de série: les premiers croquis remontent au printemps 2008. Il faut des pionniers pour essuyer les plâtres et supporter les défauts de jeunesse: deux marques ont répondu à l’appel, Fabergé et Singer Reimagined, et ont permis le lancement public au printemps 2017. A ce jour, plusieurs centaines de ces mouvements ont été produits à Meyrin et une légère accélération est en cours avec l’appui de deux nouvelles marques clientes, dont la schaffhousoise H. Moser & Cie.

Le choix de démarrer avec des marques périphériques, pour ne pas dire de super-niche, est en réalité une stratégie concertée. Jean-Marc Wiederrecht explique: «Nous aurions pu proposer le mouvement en exclusivité à une grande maison, mais le but était de rester le plus ouverts possible.» C’est ainsi que l’entreprise a d’ailleurs toujours fonctionné: le développement est pris en charge à l’interne et le chiffre d’affaires se fait sur la vente de mouvements finis. De fait, la propriété intellectuelle est toujours restée à l’interne, chaque mandat profitant des acquis précédents, sans exclusivité pour le client en dehors de l’exécution demandée.

Le chronographe est né du cumul de cette expertise et la même option commerciale a été prise: surtout pas d’exclusivité. Avec pour conséquence de fermer d’emblée la possibilité de dialoguer avec une grande marque et de jouer tout de suite les grands volumes. Mais l’intérêt est là, assure-t-on chez les Wiederrecht, et le dialogue est déjà entamé avec des marques de la place qui attendent que le mouvement devienne un standard industriel pour l’intégrer dans leur collection.

L’avenir est donc potentiellement brillant, mais, dans l’immédiat, Agenhor avance sur une ligne fine. Comme le décrit Nicolas Wiederrecht, il s’agit de se renforcer sans diluer le modèle d’affaires: «Nous avons besoin de capitaux pour deux raisons. D’une part, pour assurer les flux de trésorerie et, d’autre part, pour financer la montée en volume du chronographe. Nous avons besoin d’un partenaire qui soit capable de réfléchir de manière fédérative et qui voie le potentiel d’Agenhor au contact de sa propre structure industrielle.» Le profil est serré et il se trouve sans doute dans le sérail horloger. Le dossier suit son cours et pourrait se conclure tout prochainement.

2500 francs environ, le prix du chronographe d’Agenhor. © DR

Nicolas Wiederrecht regarde même déjà au-delà du développement du chronographe, avec l’envie de passer à la vitesse supérieure, au service de l’entreprise et plus largement au service du secteur: «L’objectif est de créer une dynamique dans l’activité de développement, de repenser cette étape clé du puzzle horloger, de fédérer les savoir-faire et d’améliorer les capacités de production.»

Tout cela sonne juste et semble même rouler comme une belle mécanique bien huilée. La réalité est un peu plus rugueuse. Pendant près de trois ans, l’entreprise s’est concentrée quasiment exclusivement sur le développement de l’Agengraphe, mobilisant toutes ses ressources financières et humaines sur ce chantier et prenant à sa charge tous les coûts et tous les risques. Le choix était calculé, mais courageux. Comme l’entonnent Nicolas et Laurent Wiederrecht: «Nous avons réduit nos collaborations externes et vécu sur nos réserves.»

Lourd développement

2019 marque toutefois la limite de l’exercice. En début d’année, l’entreprise a dû engager des prêts convertibles et ouvrir de nouveau son bureau de développement. «Avec la crainte de ne plus trouver de clientèle», souligne Laurent. C’est le contraire qui s’est produit, la clientèle a plutôt afflué, renforçant la nécessité d’investir pour donner de l’air au chronographe et répondre aux besoins de trésorerie. Car le delta est lourd à porter: un développement prend en moyenne une année pour aboutir à la production, seules les pièces finies étant facturées.

Voilà comment Agenhor est parvenu à mettre au point et à commercialiser un mouvement chronographe innovant, véritable graal dans le secteur horloger. Une avancée historique en réalité, car ce type de spécialité a toujours été le fait de grandes maisons, d’industriels ou de consortiums. Aucune petite entreprise familiale indépendante n’avait jamais osé franchir ce pas de géant… avant les Wiederrecht.