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En 1978, Stefan Kudelski se voit remettre l’Oscar du mérite technique et scientifique par les comédiennes Maggie Smith (à g.) et Maureen Stapleton pour le Nagra 1. © DR

L’invincible génie suisse de l’audio

Moins connue que l’horlogerie ou la joaillerie, l’ingénierie suisse de l’audio a longtemps été une référence mondiale. Et l’est toujours, dans une certaine mesure.

Il fut un temps où tous les reporters du monde portaient leur Nagra en bandoulière. Cet enregistreur portatif leur permettait de réaliser leurs sujets sans nécessiter une infrastructure lourde et la présence d’un ingénieur du son. De fabrication suisse, l’appareil était également utilisé par les espions dans les films, mais aussi par l’industrie du cinéma elle-même. Entre le début des années 1960 et le début des années 1990, la quasi-totalité des bandes-sons des films d’Hollywood ont été enregistrées sur des Nagra. Retour sur le parcours de cette formidable invention.

Au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Tadeusz Kudelski, un Polonais qui a fui la guerre en France, a la possibilité de se réfugier en Suisse. Son fils Stefan étudie à l’Institut Florimont de Genève, puis intègre l’EPUL, l’actuelle EPFL. L’étudiant en physique se passionne pour l’électronique en autodidacte. Il a pour projet de développer une commande électronique pour machine-outil, destinée à la fabrication de pièces mécaniques complexes. La capacité de mémoire des ordinateurs de l’époque étant faible, chère et prenant beaucoup de place, Stefan Kudelski a alors l’idée d’utiliser la bande magnétique comme support mémoire. Il entreprend la fabrication d’un enregistreur audio à bande magnétique dans le but de se familiariser avec l’utilisation de ce support, avant de se lancer dans le développement de sa première idée.

Une histoire qui perdure

Le Nagra 1. © DR

Pour promouvoir son invention, le jeune ingénieur se présente à un concours organisé par Radio Genève pour les chasseurs de son. Grâce à son enregistrement du bourdon de la cathédrale Notre-Dame de Paris effectué au sommet du clocher, mission quasi impossible pour l’époque, il gagne le concours et fait connaître son appareil. Au fil de ses évolutions, celui-ci devient la référence absolue dans le domaine de l’enregistrement sonore. En 2012, les activités de Nagra Audio ont été séparées du groupe Kudelski, devenu entre-temps un leader mondial en sécurité numérique, et sont désormais gérées par Audio Technology Switzerland (ATS), société présidée par Marguerite Kudelski, fille du génial inventeur, et dirigée par son beau-frère, Pascal Mauroux. La famille du fondateur a tenu à faire perdurer l’histoire de Nagra Audio.

La Suisse sur le podium

L’entité continue à produire un enregistreur pour les reporters, le Nagra Seven, équipé d’un écran tactile, d’une carte mémoire numérique et de connexions USB. Son mixeur intégré permet au journaliste de préparer entièrement son reportage avec l’appareil et, au besoin, de «faire du direct». «Mais ce n’est plus notre principale activité, elle a été rendue fragile par une concurrence qui propose des enregistreurs à des prix très bas, mais de qualité discutable», précise Pascal Mauroux, directeur d’ATS.

Comme la plupart des acteurs de l’audio suisse, l’entreprise basée à Romanel-sur-Lausanne répond à une forte demande sur le marché de la restitution sonore, à savoir la partie écoute. ATS propose des amplis, préamplis et DAC (convertisseurs numérique-analogique) très haut de gamme. Mais aussi des installations hi-fi high-end pour la lecture de bandes magnétiques sur des anciens Nagra restaurés. Les audiophiles à la recherche de l’expérience ultime s’arrachent à prix d’or les bandes issues d’un master, pour recréer chez eux les conditions les plus proches possible d’un enregistrement. «C’est, avec le vinyle, l’alternative au digital qui revient en force», explique Pascal Mauroux.

Le légendaire album des Beatles «Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band» a été enregistré en 1967 dans les studios d’Abbey Road avec du matériel Studer. © DR

Les grands noms comme Nagra, environ 500 employés dans la région lausannoise à la «belle époque», et Studer, 2500 employés à Regensdorf (ZH), spécialisé dans l’enregistrement professionnel (le légendaire album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles a été enregistré avec un Studer J37), ont su évoluer avec la technologie. D’autres ont disparu, comme Stellavox, concurrent sérieux de Nagra pour les enregistreurs audio portatifs. La marque appartient aujourd’hui au groupe suisse Goldmund.

Parmi les rescapés, on compte donc ATS, Sonosax au Mont-sur-Lausanne, fabriquant de matériel audio pour le cinéma, et Merging Technologies à Puidoux (VD). «L’audio étant un terreau fertile en Suisse, de nombreux joyaux sont apparus au cours de ces dernières décennies, dans la partie reproduction», explique Claude Cellier, directeur de Merging Technologies. Parmi ces joyaux, on trouve des entreprises comme CH Precision, FM Acoustics, Goldmund, Jean Maurer, PSI Audio, DarTZeel ou encore Stenheim.

Un héritage précieux

Les ingénieurs de certaines de ces marques sont directement issus des grands acteurs historiques. Tous sont spécialisés dans le (très) haut de gamme, avec des installations pouvant coûter, tous équipements compris (source, amplificateur, enceintes), de 100 000 à 1 million de francs suisses, voire plus. «Les constructeurs audio suisses se concentrent aujourd’hui sur le très haut de gamme, principalement sur le marché asiatique», explique Alan Sircom, rédacteur en chef du magazine spécialisé Hi-Fi+.

La plupart de ces sociétés, souvent le fait de véritables passionnés, sont de toutes petites entreprises. Elles constituent l’essentiel du génie suisse de l’audio, loin des projecteurs que l’on braque sur les montres et la joaillerie, mais adulé dans le monde par les connaisseurs. «Par rapport à sa taille, la Suisse est le pays où l’on trouve le plus de marques spécialisées dans la hi-fi haut de gamme, poursuit le journaliste anglais. Elle domine largement le podium, en particulier pour l’audio électronique haut de gamme, aux côtés de marques venues d’Amérique, d’Allemagne et du Royaume-Uni.»

Les entrepreneurs suisses se concentrent ainsi sur une niche. On parle de petites séries ne dépassant parfois pas plus de quelques dizaines de pièces par an, fruit d’un savoir-faire ancestral issu de l’horlogerie. «Les plus grands ingénieurs sont en Suisse, explique Jean-Claude Gaberel, célèbre ingénieur du son neuchâtelois qui travaille notamment pour le cinéma. Nous avions à l’époque le meilleur matériel d’enregistrement. Puis les plus grands ont fermé, car ils n’ont pas su négocier le virage de l’analogique vers le numérique. Quand le matériel de masse est arrivé, la donne a changé.»

L’homme a connu tout le matériel analogique de l’époque et a été un précurseur de l’audio numérique. C’est avec un Nagra Digital qu’il a obtenu un César et un Golden Globe en 1995 pour le film Farinelli. S’il situe le monopole suisse dans une période située entre 1950 et 1980, pour le septuagénaire, «l’âge d’or de la hi-fi suisse, c’est maintenant».

Destin similaire à l’horlogerie?

Un marché redessiné et constellé en de nombreuses petites entreprises… Est-ce le même destin qui attend l’industrie horlogère? Rien n’est moins sûr. On peut cependant tenter un parallèle. Il y a, dans l’horlogerie, «de tout petits fabricants dans l’Arc jurassien qui arrivent à coexister avec les grands groupes», note Florian Cossy, de CH Precision à Préverenges (VD). «Et l’audio suisse est un héritage direct de l’horlogerie, poursuit Claude Cellier, de Merging Technologies. Jusqu’à il y a peu, il était tributaire de compétences dans la miniaturisation, pour la mécanique et l’électronique. Faire une bonne montre et faire un bon enregistreur nécessitaient les mêmes compétences. C’est particulièrement vrai pour la partie analogique, qui requiert des compétences majeures en micromécanique.»

C’est cette expertise unique de l’audio que de nombreux acteurs continuent de défendre ardemment, tout en s’adaptant aux évolutions du marché.


Des produits pour passionnés

Les amateurs de sons parfaits possèdent en général une salle d’écoute dédiée. Ici, une installation du genevois DarTZeel.

Loin d’être enfermée dans le passé, l’industrie helvétique suit les évolutions majeures du secteur. Basée au Petit-Lancy (GE), DarTZeel produit cinq modèles qu’elle appelle des «instruments» dont «le but est de pouvoir reproduire à la maison l’émotion musicale ressentie lors de l’enregistrement», explique son directeur, Hervé Delétraz. Les amateurs de sons parfaits possèdent si possible une salle d’écoute dédiée, avec traitement acoustique de la pièce pour un rendu optimal. Stenheim, à Vétroz (VS), construit pour sa part le bout de la chaîne, à savoir les haut-parleurs.

«Contrairement à la montre ou à la voiture, l’audio haut de gamme appartient à l’intimité, c’est quelque chose de discret», remarque son dirigeant, Jean-Pascal Panchard. Autre exemple, Merging Technologies à Puidoux (VD) s’est spécialisée dans les stations de travail audionumérique, en anglais digital audio workstation (DAW). Là aussi, «c’est le fruit de dix ans de développement pour parvenir à sortir un produit correct», explique son fondateur, Claude Cellier.