«J’ai toujours aimé les chapeaux. Gamine, lorsque nous allions faire les courses en famille à Berne, je filais au rayon spécialisé de Globus et je les essayais tous. Porter un chapeau est un anti-grippe en hiver et un anti-UV en été. Depuis que j’en porte, j’ai drastiquement diminué mes visites chez le pharmacien. Quoi de plus utile et contemporain?» interroge joyeusement la chapelière-modiste Eliane Schneider. Pour l’élégante artisane de Montmollin (NE), cette question est rhétorique et sa réponse est évidemment: «Rien!»

Le talent hors norme de cette retraitée de 67 ans vient d’être récompensé pour la seconde fois par le prestigieux Prix de la créativité, décerné tous les deux ans par le Musée du chapeau de Chazelles-sur-Lyon en France. Cette 13e édition était placée sous l’égide de Franck Sorbier, pointure française de la haute couture. La récompense, qui s’accompagne d’un chèque de 1500 euros bien modeste au regard des 250 heures investies dans le chapeau primé, lui sera remise le 10 avril dans la Loire.

Palette créative infinie

La passion des chapeaux a véritablement saisi Eliane Schneider par hasard en 1993. «Dans la famille, on a toujours eu l’habitude de s’offrir des cadeaux faits maison et, pour Noël, mon aînée m’a demandé de lui faire un chapeau qui lui avait fait de l’œil dans un magazine», se souvient-elle, alors qu’elle avait jusque-là plutôt aiguisé son goût du beau dans la couture et la fabrication de bijoux. La mère de famille s’exécute et «croche». «Le chapeau fait appel à une vaste panoplie de techniques et à des matières aussi diverses que le feutre, la dentelle, la plume, la laine, la paille ou même le métal et le caoutchouc. Pour la fille d’agriculteur que je suis, habituée à valoriser les savoir-faire manuels, cela ouvrait un univers créatif presque infini.»

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La quadragénaire d’alors s’y immerge en autodidacte. Atteignant rapidement ses limites, elle les dépasse en enchaînant les modules de formation spécifiques proposés au Musée du chapeau «en les entrecoupant toujours de plusieurs mois de pratique assidue». Ce faisant, elle ré-expérimente ce qui fut sa philosophie durant toute sa carrière d’éducatrice de la petite enfance: «Quel que soit son âge, on n’apprend jamais mieux que lorsque l’on se fait plaisir!»

Une famille d’esthètes

Cette cadette d’une fratrie de trois, originaire de Saint-Blaise (NE), dit avoir hérité cette conviction d’une enfance heureuse et indépendante, marquée par une fraîcheur, une curiosité et un goût du jeu qui ne l’ont jamais abandonnée. «Je pouvais passer de longues heures à m’amuser dans un coin avec mon petit frère et trois fois rien», se souvient celle qui est aujourd’hui quatre fois grand-mère.

L’autre partie de son inspiration lui vient des nombreuses expositions qu’elle visite et des livres qu’elle dévore. Dans sa ferme posée à 1000 mètres d’altitude dans le Val-de-Ruz – où elle réside et qui héberge son atelier, Décoiffée –, elle stimule son imaginaire en contemplant une bonne partie des Alpes, du Pilatus au Mont-Blanc en passant par les massifs montagneux des Bernoises. «Ce paysage n’est pas sans lien avec mon chapeau primé que j’ai baptisé ’Montagne: jour/nuit’.»

En début de carrière, l’artisane a racheté quelques machines et outils à la veuve d’un chapelier de la région. Ce matériel l’aide notamment à réparer des chapeaux en feutre usagés, souvent chargés d’histoire, qui en ressortent comme neufs, mais aussi à innover. Parmi ses clients, une majorité de femmes, notamment des jeunes mariées, des personnes perdant leurs cheveux à la suite d’une chimiothérapie et parfois des troupes de théâtre en quête de chapeaux pour des costumes.

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Ré-enracinement du monde

La famille Schneider est esthète et artiste comme d’autres «clans» sont sportifs ou globe-trotteurs. Dans le couple, François Schneider, éducateur de profession, est également un céramiste passionné. Eliane Schneider a toujours visé le travail bien fait. Bien qu’elle ait tenu la boutique spécialisée O circonflexe à Neuchâtel de 2005 à 2010, elle n’a jamais eu d’objectif économique ambitieux. «Je préfère fabriquer mes chapeaux que les vendre, confesse la sexagénaire. En temps normal, j’écoule une centaine de chapeaux par an au tarif de 80 à 200 francs selon le modèle. En fin d’année, mes rentrées et mes dépenses se compensent.» Pour être rentable, la chapelière devrait importer et vendre d’autres créations générant une plus grande marge. Mais cela ne l’intéresse pas.

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«Mes tissus viennent tous d’Europe. C’est une cohérence que je me suis imposée il y a quelques années», explique-t-elle. Car outre le contact humain avec ses clients, ce qui fait vibrer la lauréate du Prix Franck Sorbier 2021, c’est de «contribuer à maintenir vivant un de ces artisanats que la mondialisation a failli nous faire oublier et qui sont d’ailleurs son antithèse, mais vers lesquels j’espère que nous reviendrons dans une sorte de ré-enracinement du monde de l’après-covid...»