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La lutte des classes dans les monnaies

L'argent de demain sera-t-il numérique? Et, plus ne correspond évidemment pas au principe qui veut directement: l’argent a-t-il encore un avenir?

La technologie de la blockchain et le «boom» des monnaies complémentaires constituent la toile de fond du large champ de tension entre approche high-tech anonyme et solidarité sociale. Un journaliste bien inspiré l’a résumé récemment en ces mots: «Le WIR est le bitcoin du siècle dernier.» Un affront? Ou plutôt un réel compliment? Quoi qu’il en soit, avec son émotionnalité, l’assertion traduit bien le déchirement que nous ressentons entre passé et avenir des moyens de paiement. Car tandis que les monnaies complémentaires et alternatives poussent comme des champignons, les gros titres se succèdent pour encenser le bitcoin & Co. Mais un élément est commun à tous ces débats: la remise en question de l’argent, de sa fonction et de sa valeur, par des cercles toujours plus larges de la population.

L’argent WIR, c’est-à-dire la plus importante monnaie complémentaire au monde, peut-il réellement être qualifié de précurseur du bitcoin? Et ces deux monnaies fusionneront-elles dans un proche avenir? Non. Ni l’une ni l’autre de ces affirmations ne se justifient. Leur ADN est bien trop différent. Il existe aussi des monnaies alternatives limitées à un périmètre régional, en sus des plus de 160 monnaies nationales officielles. L’objectif principal reste toujours le même: empêcher toute thé- saurisation et l’optimisation de rendement. Au lieu de cela, cet argent doit rester dans le cycle financier et renforcer ainsi l’économie. Sur le plan local, régional ou même, comme c’est le cas pour le WIR, national. Une blockchain pourrait d’ailleurs elle aussi être limitée géographiquement dans sa diffusion – mais cela ne correspond évidemment pas au principe qui veut mettre la base de données composée de chaîne de blocs à la disposition du grand public. Ce n’est qu’ainsi qu’on obtiendra davantage de sécurité dans le monde hautement technique et anonyme de la monnaie cryptographique.

Rappelons que les monnaies complémentaires sont toutes nées de situations de crise, des plus grandes, à l’instar de la crise économique des années 1930, pour le WIR, et de plus petites, mais non moins sérieuses, comme les dangers que constituent la mondialisation, le commerce en ligne et le tourisme d’achat pour nos entreprises locales.

De nombreux observateurs pensent que le bitcoin n’aura pas d’avenir durable. En effet, étant donné que contrairement aux monnaies complémentaires, il pré- sente une forte volatilité par rapport à ses monnaies de base, le dollar américain, l’euro ou le franc suisse, il met à rude épreuve la capacité de risque de ses détenteurs. Mais la technologie de la blockchain est bien là, sans conteste, et elle prend de l’allant. L’engouement actuel n’est toutefois pas sans rappeler l’hystérie de la bulle technologique au début du millénaire

L’objectif indéfectible du WIR est de procurer des opportunités de revenus supplémentaires aux PME participantes. Mais malgré sa pure fonction de paiement de produits et de services, c’est surtout le réseau qui le sous-tend, avec ses aspects sociaux et la solidarité entre entrepreneurs, qui marque son histoire déjà longue de 83 ans. Souvent, on nous demande aussi si les monnaies alternatives qui naissent ici ou là ne se concurrenceraient pas entre elles. Eh bien, non. Bien au contraire, elles suscitent une grande attention et, par là même, entretiennent le débat autour de l’argent, de son fonctionnement et de sa valeur. ■