Un monde a failli s’effondrer au début du mois de mars. Un monde qui s’épanouissait discrètement à l’abri de bien des regards, mais savait se rendre de plus en plus indispensable aux entreprises soucieuses d’améliorer leurs comptes: celui de l’avance de trésorerie faite non pas par crédit bancaire mais par des financements externes transitant par une plateforme spécialisée, la supply chain finance ou, en français, le financement de la chaîne de valeur.

Le 1er mars, dans un bref communiqué, Credit Suisse annonçait la suspension de quatre fonds de placement dont l’encours atteignait quelque 10 milliards de francs, spécialisés dans l’avance de trésorerie d’entreprise. La raison était que quelques grandes sociétés bénéficiaires, à commencer par le groupe métallurgique britannique Liberty House Group de l’industriel Sanjeev Gupta, n’étaient plus en mesure de rembourser leurs dettes. Or l’intermédiaire entre la banque suisse et l’industriel, Greensill Capital, société financière fondée à Londres dix ans plus tôt par un Australien et qui comptait l’ancien premier ministre britannique David Cameron parmi ses conseillers, n’avait pas su maîtriser le risque. Coupée de sa principale source de financement par la décision de Credit Suisse, elle est tombée en faillite en quelques jours.

Un concept détourné

Cet effondrement a provoqué le désarroi dans l’industrie de l’avance de trésorerie. «La chute de Greensill n’a rien à voir avec la supply chain finance!» s’est exclamé Michiel Steeman, président et fondateur de la Supply Chain Finance Community, basée aux Pays-Bas, et qui rassemble les principaux acteurs du secteur. Sur le site spécialisé SCF Briefing, ce cri du cœur proclamait que la société de financement britannique «avait commencé à s’écarter de la manière traditionnelle d’avancer de l’argent à des débiteurs présentant toutes les garanties nécessaires. La croissance n’était pas suffisante. Ainsi est-elle entrée dans le domaine de la finance structurée. Avec couverture d’assurance et par conséquent une nouvelle couche de risque. Prendre des risques est bien entendu très lucratif tant que la structure tient et que le marché ne se retourne pas contre vous. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé.»

Professeur dans une haute école spécialisée néerlandaise, Michiel Steeman est la figure la plus éminente d’un milieu qui a l’impression de s’être fait détourner son idée par des financiers imprudents. La supply chain finance est née dans les années 1980 d’une idée simple: étendre au financement de trésorerie les méthodes de travail qui ont fait leurs preuves dans le fonctionnement d’une chaîne de valeur. Ce sont donc des ingénieurs et des logisticiens qui ont posé un cadre de travail apte à garantir le bon fonctionnement de la circulation de fournitures. Et ce sont des financiers qui l’ont étendu aux mouvements de trésorerie permettant d’assurer la bonne marche du système.

Le fonctionnement est simple: une entreprise doit payer ses fournisseurs. Elle dispose d’un certain délai; si elle s’acquitte rapidement de sa facture, elle bénéficie de rabais. Mais les liquidités employées à honorer la facture ne peuvent pas être placées ailleurs, privant l’entreprise du gain qu’elle peut espérer de ce placement. Or, si un financement lui parvient de l’extérieur, elle peut à la fois honorer rapidement sa facture, bénéficier du rabais et placer sa trésorerie excédentaire, ce qui lui permet d’engranger un profit. Ce dernier est néanmoins entamé par le coût du financement extérieur, comme pour n’importe quel crédit, bancaire ou non. Si des banques sont actives dans ce domaine, elles ne sont pas seules. Des investisseurs privés peuvent aussi s’impliquer. Le risque de défaut de crédit est couvert par des assurances.

Hausse avec le covid

Ce système, nommé affacturage inversé (ou reverse factoring), implique une étroite collaboration entre toutes les parties: les financements doivent arriver à point nommé, les rabais être négociés précisément et les rémunérations ajustées au point de base près afin que toutes les parties s’y retrouvent. Il implique un intense échange de données souvent confidentielles sur les commandes, leurs montants et délais ainsi que sur les prix. Autant de ressources précieuses pour des fournisseurs de crédit. «Soyons clairs, écrit encore Michiel Steeman dans son blog, la supply chain finance traditionnelle n’est jamais que le financement à court terme des fournitures, lesquelles sont garanties par de grands acquéreurs solides financièrement. Ce n’est pas sexy. Pas compliqué. Pas risqué.»

Elle est pratiquée couramment dans de grands groupes, tels Caterpillar, Nestlé ou Kuehne + Nagel, qui s’en servent pour avancer la trésorerie d’unités opérationnelles et réduire ainsi les coûts de fonctionnement général. Mais depuis ces dix dernières années, le système s’est étendu aux entreprises moyennes, voire à des PME. En octobre 2012, le gouvernement britannique, alors dirigé par David Cameron, a même instauré un programme de coopération entre l’administration et de grandes entreprises pour l’institutionnaliser à l’échelle du pays, afin d’«assurer la croissance de l’emploi et permettre aux entreprises d’aller de l’avant». Deux ans plus tôt, un financier australien, Lex Greensill, fondait la société qui porte son nom.

De fait, la supply chain finance s’est généralisée dans le monde entier. Les banques les plus actives dans ce domaine, selon le «World Supply Chain Finance Report 2020», sont HSBC, Unicredit, Citibank, Deutsche Bank ou encore Standard Chartered. Ni UBS ni, plus étonnamment, Credit Suisse ne figurent parmi les acteurs de marque dans ce document de référence. En revanche, on y trouve des sociétés financières telles que GE Capital ou la britannique Bibby Financial Services. La crise du covid lui a donné une nouvelle impulsion alors que nombre d’entreprises cherchent à s’assurer des liquidités pour faire face aux diverses restrictions.

Peu de statistiques

Cependant, il n’existe pas de données permettant d’en estimer l’importance. Aucune statistique n’est publiée. Ni dans le «World Supply Chain Finance Report» ni dans les statistiques financières des banques centrales. Cette activité se perd dans le domaine plus large du trade finance, ou financement commercial. «On peut en estimer le volume annuel en dizaines de milliards de francs. La tendance est à la hausse», avance Erik Hofmann, professeur à l’Université de Saint-Gall et spécialiste du sujet.

Le fait qu’il y ait tant de grands acteurs dans un domaine finalement mal connu et mal balisé risque d’aboutir à de mauvaises surprises, telle la suspension des quatre fonds de Credit Suisse et la perte d’une part encore non déterminée de leur valeur. Jusqu’à ces dernières semaines, les autorités de régulation des marchés financiers n’ont pas semblé porter beaucoup d’attention à cette activité: elle n’émerge que rarement des publications de la Banque des règlements internationaux, qui ne porte pas de jugement.

Néanmoins, Erik Hofmann ne croit pas à un risque systémique, du moins pas en Europe: les volumes de financement ne sont pas assez importants, pense-t-il, pour exposer l’économie au même enchaînement d’événements dévastateurs qui ont provoqué la crise financière de 2007-2009. La faillite de Greensill Capital a donné un coup de semonce, certes, mais le monde de la supply chain finance ne s’est pas effondré.