Monsieur le président de la Confédération, le European Center for Digital Competitiveness mesure chaque année les progrès de la numérisation dans 140 pays. La Suisse obtient un mauvais score pour 2020, 19e sur 37 pays d’Europe et d’Amérique du Nord. Cela signifie que notre pays est en train d’être dépassé par d’autres. La Suisse est-elle en train de jouer son avenir?

Non, je ne pense pas, mais il est clair que la crise du covid nous a donné un coup de pied au derrière. Nous avons vu où nous avions des lacunes, que ce soit dans les administrations ou dans les entreprises. Et nous avons appris très rapidement à travailler avec de nouveaux instruments. Mais bien sûr, nous ne sommes pas encore parfaits. Nous devons améliorer l’éducation et la formation, nous avons besoin de plus de spécialistes partout. Revenez dans un ou deux ans et je suis sûr que la Suisse se sera améliorée. Déjà, un classement des régions les plus innovantes d’Europe établi par la Commission européenne montre que trois régions suisses figurent parmi les dix premières.

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Selon l’étude, c’est surtout l’état d’esprit qui laisse à désirer, c’est-à-dire l’ouverture à la numérisation. Que faire pour que les Suisses deviennent moins bornés sur ce sujet?

Je ne suis pas sûr que ce soit l’état d’esprit. J’ai visité un Office régional de placement, pendant la pandémie, qui mettait en place des allocations de chômage partiel. Tout était encore sur papier. J’ai vu des montagnes de papier! Tout le monde m’a dit: «Nous avons besoin d’e-gouvernance le plus vite possible!» Il faut investir, il faut mettre en œuvre, et c’est ce que nous faisons.

Le problème ne se situe pas seulement au niveau des agences pour l’emploi, mais aussi, comme l’a montré le covid, au niveau du système de santé. Pourquoi la Suisse a-t-elle tant de mal avec le dossier électronique du patient (DEP)? En Autriche, le dossier médical électronique ELGA a été introduit en un temps record et il fonctionne. Qu’est-ce que les Autrichiens font mieux que nous?

Ils ont un fédéralisme moins prononcé dans le secteur de la santé. Ils peuvent également ne pas avoir la même sensibilité en matière de protection des données. Sans oublier que de nombreux médecins suisses ont toujours été contre. Mais je suis d’accord avec vous: nous devons absolument aller de l’avant. Nous pourrons alors éviter la duplication des examens et économiser beaucoup d’argent.

L’identité électronique a été rejetée dans les urnes. La leçon à tirer n’est-elle pas que les citoyens ne veulent pas que leurs données soient traitées par des entreprises privées? L’Etat ne doit-il alors pas dire, surtout dans ce cas, que le DEP sera géré par l’administration et non par le privé?

Cela pourrait être une possibilité. Mais un nombre relativement important de médecins plus âgés, de plus de 55 ans, disent: «C’est bien de faire ça, mais s’il vous plaît, seulement dans quelques années, quand je serai à la retraite. Je ne veux pas racheter du matériel informatique et recommencer une formation.» Ce n’est pas une critique, c’est humain. Changer quelque chose qui fonctionne bien suscite toujours de la résistance.

Les secteurs traditionnels suisses tels que la banque de détail, l’industrie ou même l’agriculture offriront beaucoup moins d’emplois à l’avenir. Les start-up suisses – crypto, fintech ou drones, par exemple – sont-elles suffisamment dynamiques pour remplacer ces emplois?

C’est une question difficile. Oui, il existe des opportunités, mais elles ne pourront pas tout remplacer. En agriculture, les robots sont utiles pour se débarrasser des mauvaises herbes. Et les drones sont utiles pour pulvériser les vignobles avec plus de précision. Mais il y aura toujours besoin de quelqu’un pour programmer et faire fonctionner ces robots et ces drones. Et il y aura toujours besoin de gens dans la construction, l’industrie et de nombreux services. Donc au final, il y aura toujours besoin des humains. Mais il est difficile de savoir combien seront nécessaires, car les évolutions sont très rapides. Nous le voyons dans la formation professionnelle. Les partenaires, les organisations du monde du travail élaborent les plans d’éducation. Mais lorsque tout a été préparé, négocié, consulté, élaboré et convenu avec les cantons, ces plans sont déjà en partie dépassés. On doit apprendre à vivre avec cette nouvelle réalité et à avancer aussi vite que possible.

D’ici à 2030, la Suisse connaîtra une pénurie de 80 000 ingénieurs dans le secteur numérique. Comment y remédier?

La Suisse n’est pas le seul pays à connaître ce problème, mais oui, il est plus aigu ici qu’ailleurs. Il existe plusieurs façons de le résoudre. L’une d’entre elles concerne les conditions-cadres. Là, nous pouvons agir, et nous le faisons. Mais les universités doivent aussi faire leur part, attirer davantage de femmes dans ces matières. Dans les écoles polytechniques fédérales de Zurich et de Lausanne, le nombre de nouveaux étudiants dans les technologies de l’information et de la communication a pratiquement doublé au cours des dix dernières années. Les cantons et l’industrie doivent également s’impliquer. Et, enfin, il y a la possibilité de recruter des spécialistes hautement qualifiés à l’étranger. Il y a des quotas pour cela.

Mais depuis des années, la quasi-totalité des entreprises IT se plaint de ne pas trouver suffisamment de spécialistes. Il y a trop peu de Suisses qualifiés, et les quotas d’étrangers dont vous parlez sont trop faibles. Quand le gouvernement fédéral fera-t-il enfin quelque chose à ce sujet?

Je ne suis pas d’accord. Le dernier chiffre que j’ai vu montre que le quota fédéral pour les candidats hautement spécialisés n’a pas été épuisé en juin dernier. C’est peut-être un effet covid. Quand un canton a épuisé son quota et qu’un autre n’a pas encore utilisé le sien, il existe des méthodes de compensation. Mais en définitive, les quotas de travailleurs étrangers sont une question politique. Et à ce sujet, il y a des opinions très différentes.

Les jeunes entreprises, en particulier, se plaignent qu’il leur faut des mois pour obtenir un permis dans le cadre des quotas, alors que les grands acteurs comme Google obtiennent une approbation rapide. Pourquoi les start-up suisses sont-elles moins bien traitées que les géants américains de la technologie?

Jusqu’à présent, je n’ai jamais entendu de plainte concernant un problème de discrimination. Bien sûr, Google peut payer beaucoup. Mais cela ne suffit pas, ce n’est pas seulement une question d’argent, il faut aussi que le travail soit intéressant. Peut-être que les jeunes entreprises doivent en faire plus pour attirer des spécialistes, qui sont très exigeants. Elles trouveraient alors probablement les bonnes personnes. Mais, je le répète, c’est la première fois que j’entends ça.

Une autre plainte que vous entendez souvent de la part des start-up, c’est que la Suisse manque de capital-risque, surtout en comparaison avec d’autres pays. Pourquoi l’Etat ne donne-t-il pas le bon exemple en incitant les caisses de pension publiques à investir un certain pourcentage de leur fortune dans des start-up plutôt que dans des dépôts à taux fixe dont les rendements sont actuellement négatifs?

Chaque fois que vous modifiez le règlement du 2e pilier, il s’agit d’une décision hautement politique. Parce qu’elle touche les retraites et que les risques doivent rester maîtrisables. Il ne serait probablement pas impossible d’améliorer la situation dans le sens que vous proposez. Cependant, le financement direct par l’Etat a toujours été tabou en Suisse. Au lieu de cela, nous avons plusieurs autres initiatives pour soutenir les start-up. Pendant la crise, la Confédération et les cantons ont réservé 150 millions de prêts covid aux seules jeunes pousses. Cela a très bien fonctionné, et une telle aide sélective est justifiable. Il y a aussi la fondation que mon ancien collègue Johann Schneider-Ammann a suggérée…

… la Swiss Entrepreneurs Foundation…

Ça fonctionne! Mais bien sûr, nous ne sommes pas parfaits, les conditions-cadres peuvent toujours être améliorées. C’est pourquoi le Conseil fédéral a chargé la semaine dernière l’administration d’examiner différentes mesures. L’une d’elles concerne un fonds d’innovation suisse.

L’UE, par exemple, investit 750 milliards d’euros dans les infrastructures, le président américain, Joe Biden, parle même de 6000 milliards, dont les entreprises technologiques bénéficieront également. Que fait la Suisse?

La question d’un fonds spécial pour les nouvelles technologies, notamment dans le cadre du changement climatique, est d’actualité. Des discussions sur ce que nous pouvons faire sont en cours au parlement et au Conseil fédéral, y compris, comme mentionné, la possibilité d’un fonds d’innovation suisse.

De nombreuses start-up sont issues de l’EPFZ et de l’EPFL. Après l’échec des négociations sur l’accord-cadre, l’UE a exclu la Suisse du programme de recherche Horizon. Que dites-vous aux chercheurs déçus et aux jeunes entrepreneurs des universités suisses?

Nous avons alloué 6,15 milliards de francs suisses pour être pleinement associés à Horizon. Mais nous financerons aussi directement certains projets en cas de nouveau blocage de l’UE. Un chercheur en Suisse qui est affecté par la nouvelle situation peut soit transférer son projet actuel dans un pays de l’UE, soit rester ici, et alors nous le soutiendrons. L’objectif du Conseil fédéral reste de trouver une solution avec l’UE. Mais si le blocus persiste, nous envisagerons des alternatives, que ce soit avec l’Amérique du Nord, le Japon, Israël, le Royaume-Uni ou Singapour, par exemple. Parce que ce n’est pas une bonne idée de prendre la science en otage. En fin de compte, l’Europe est un continent qui doit être uni pour affronter l’Amérique et l’Asie.

Si un chercheur transfère son projet dans un pays de l’UE, les esprits les plus brillants iront à Berlin, à Paris ou ailleurs.

Je n’en suis pas sûr. Nous pouvons également leur offrir de bonnes opportunités et des conditions-cadres intéressantes. Nous avons des universités de haut niveau, une très bonne infrastructure et une qualité de vie élevée. Les personnes qui travaillent sur ces projets hautement spécialisés ont également intérêt à rester ici.

Avec les médias sociaux, le débat politique est de plus en plus façonné par les fake news. La Suisse est-elle plus sensible à ce phénomène que d’autres pays?

En Suisse, avec la démocratie directe et le fédéralisme, nous avons un contrepoids aux médias sociaux. Comme les cantons et les municipalités sont très proches des citoyens, ils peuvent communiquer avec eux. Les référendums sont débattus en public, le peuple peut se faire sa propre opinion. C’est différent à l’étranger, où les décisions sont souvent prises d’en haut. Je pense que notre système de démocratie directe est bien équipé contre la manipulation.

La France dispose d’une nouvelle autorité depuis septembre, 60 employés sont censés traquer la désinformation provenant de l’étranger dans les médias sociaux. Ce problème se pose-t-il également pour la Suisse?

Je ne vois pas la nécessité d’une autorité distincte. La désinformation a toujours existé, elle existera toujours. Elle doit être analysée et contrôlée, notamment avant les votes et les élections: Y a-t-il un risque que quelqu’un de l’étranger puisse exercer une influence? Nous le vérifions régulièrement.

Et avez-vous remarqué de telles tentatives?

Je ne suis pas au courant que nous ayons déjà détecté cela en Suisse. Mais ce n’est pas impossible, il existe des exemples aux Etats-Unis, en France ou au Royaume-Uni.

Parlons de la 5G. La Suisse a vendu les licences de téléphonie mobile aux fournisseurs télécoms pour un montant de plusieurs milliards. Mais cela n’a pas donné aux acheteurs la sécurité juridique nécessaire. Plusieurs cantons empêchent les entreprises de télécoms de développer leur réseau de manière efficiente. La Suisse a ainsi perdu son ancienne position de leader dans le domaine de la 5G. Qu’est-ce qui a mal tourné?

Je ne sais pas si quelque chose a mal tourné. Il y a des blocages dans certains cantons car la population est très sensible. C’est bien sûr dommage, car les nouvelles technologies comme l’internet des objets en sont retardées. C’est mauvais pour l’industrie et l’économie. Cette question doit être débloquée. La Confédération veut aller de l’avant, car il faut des conditions-cadres sûres.

Les premiers essais de la 6G sont déjà en cours. Lors de la prochaine vente aux enchères de fréquences, l’Etat recevra beaucoup moins d’argent s’il n’y a pas de certitude juridique.

Chaque nouvelle technologie est sensible, et la population réagit en conséquence. Regardez l’agriculture, les OGM. En Suisse, on est très prudents à ce sujet. En même temps, on est plutôt ouverts lorsqu’il s’agit de nouveaux médicaments. Si on lançait un médicament efficace et abordable contre le cancer à base d’OGM, je ne sais pas si on serait encore aussi prudents.

Cela nous ramène à la question de l’état d’esprit…

Peut-être qu’au début, on sous-estime les risques d’une nouvelle technologie. Nous ne parlons que des opportunités, ignorant le côté sombre. Il serait bien mieux de ne pas cacher les problèmes et d’être transparent dès le début. Car il y aura toujours des opposants, comme on le voit aujourd’hui avec les vaccinations. Et les questions viendront. Si on ne peut pas donner de bonnes réponses, la méfiance s’installera. Il est donc préférable de s’exprimer de manière claire et proactive dès le départ.


Agriculteur et président de la confédération

Guy Parmelin est conseiller fédéral depuis 2015 et président de la Confédération pour la première fois cette année. Depuis 2019, le politicien UDC dirige le Département de l’économie, de la formation et de la recherche (DEFR).

Guy Parmelin a grandi à Bursins (VD). Viticulteur et agriculteur de formation, il a géré l’exploitation de son père avec son frère jusqu’en 2015. Il a été membre du conseil d’administration de la coopérative agricole Fenaco de 1996 à 2015 ainsi que de l’Etablissement d’assurance contre l’incendie et les éléments naturels (ECA) de 2012 à 2015. Il ne se souvient plus quand il a utilisé son premier ordinateur mais les drones sont désormais utilisés dans la ferme familiale.

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