À la table de la famille Ermotti, les débats ont parfois été particulièrement animés. Si le cœur de Sergio Ermotti bat depuis l'enfance pour le FC Lugano et l'AC Milan, son fils aîné, Matteo, ne jure que par l'Inter Milan, tandis que le cadet, Edoardo, soutient le grand rival milanais, l'AC.
Aujourd’hui, la famille continue de se retrouver régulièrement autour de la table, mais la passion pour le club préféré s’est estompée; désormais, père, mère et les deux fils sont heureux lorsqu’ils trouvent une date pour un dîner commun. Tous sont très occupés: Ermotti senior dirige le géant financier mondial UBS, Matteo («Teo») est producteur de musique et DJ, se produisant avec ses créations techno dans le monde entier – de la scène du Monte Brè aux clubs de Melbourne. Edoardo («Edo») est propriétaire et directeur d’une société d’investissement et fait la navette entre Zoug, Miami, Londres, New York et Zurich.
Le Tessin comme trait d'union – hier comme aujourd'hui
Les Ermotti sont présents dans le monde entier, mais leur foyer reste le Tessin. La famille et les meilleurs amis vivent dans la région, on se retrouve pour des grillades au bord du lac de Lugano, les fêtes se célèbrent dans un grotto; la fondation familiale Fondazione Ermotti soutient la culture, le social et le sport, «de préférence dans le canton du Tessin», comme l’indique l’objet de la fondation. Au FC Collina d’Oro, Ermotti senior est président depuis 17 ans. Difficile de faire plus international et tessinois à la fois.
Si Edo Ermotti fait actuellement couler l'encre, c'est parce qu'il a récemment fait son apparition dans le palmarès «Bilanz» des «100 plus riches de moins de 40 ans», avec une fortune personnelle estimée entre 5 et 10 millions de francs. Néanmoins, ce qui s'avère bien plus captivant, c'est la façon dont ce passionné de kitesurf surfe, sous sa casquette de capital-risqueur, sur la déferlante de l'intelligence artificielle. Il roule sa bosse depuis longtemps dans le milieu: son premier investissement a été réalisé à l'âge de 21 ans. Aujourd'hui, en véritable professionnel du capital-risque (Venture Capitalist, ou VC), il traque les jeunes pousses prometteuses, porteuses de croissance et de création de valeur. Miser très tôt sur le bon cheval permet de décrocher le gros lot. La conjoncture actuelle s'avère toutefois délicate: bien que le capital-risque irrigue à nouveau davantage l'écosystème entrepreneurial, l'offre de projets, elle, se raréfie. «Un surplus de capitaux traque un nombre restreint d'entreprises à fort potentiel», résume-t-il. Par conséquent, les valorisations s'envolent, tout comme le risque inhérent.
Mieux vaut 15 partenaires que 100
Son terrain de jeu de prédilection? Le financement de pré-amorçage (Pre-Seed-Financing). Il met des capitaux à la disposition de jeunes entrepreneurs qui en sont encore à peaufiner leur plan d'affaires. Ce pari sur l'investissement précoce (early stage) n'est pas l'apanage des amateurs. L'expérience le prouve: un tiers des jeunes pousses finit par péricliter, deux tiers atteignent plus ou moins l'équilibre, et seul un dixième se mue en véritable triomphe. Le taux d'échec est colossal; l'exercice exige une expertise pointue et un regard aiguisé.
Le monde bancaire traditionnel ne l'a jamais attiré, il l'a su très tôt. Ce choix marque d'ailleurs une rupture avec la tradition familiale. Il y eut d'abord le grand-père, Emilio Ermotti, simple employé à la Cornèr Bank de Lugano. Avec son épouse, il a élevé trois enfants: une fille et deux garçons. Parmi eux, l'aîné de la fratrie: Sergio. Lui aussi a suivi un apprentissage bancaire, toujours au sein de la Cornèr Bank de Lugano, avant d'entamer une ascension fulgurante. Passant par Citibank, Merrill Lynch et UniCredit, il s'est forgé une carrière de rêve qui l'a propulsé au sommet de la finance mondiale, faisant de lui l'homme providentiel de la dernière grande banque helvétique.
Edoardo, dont le deuxième prénom, Emilio, rend hommage à son grand-père, a opté pour une tout autre voie: privilégiant une formation académique plutôt qu'un apprentissage. Il a fréquenté le lycée Montana à Zoug, suivi des études de finance à la Hult Business School de Londres, pour finalement décrocher un master en banque et finance au prestigieux King’s College. Dès ses années londoniennes, les mutations technologiques effrénées et la disruption des modèles économiques vieillissants suscitaient son vif intérêt: «Cette vague m'a fasciné dès le premier instant.» Au gymnase à Zoug, il avait d'ailleurs consacré son travail de fin d'études à l'introduction en Bourse de Facebook – un événement qu'il décrit comme un véritable flambeau pour sa génération, celle des Millennials.
Quant au rôle qu'il souhaitait endosser, il nourrissait également des idées bien arrêtées. Il ne se voyait pas évoluer dans le monde corporate, avec ses réunions interminables et sa lourdeur hiérarchique. Il aspirait à devenir entrepreneur, à trancher et à assumer ses responsabilités, idéalement entouré d'une équipe restreinte de talents dynamiques en t-shirt. Et ce, aux côtés d'une poignée d'investisseurs exclusifs. «J'ai toujours été bien plus attiré par un fonds comptant 15 partenaires plutôt que 100.»
Une entreprise à l'image des plus hauts sommets du monde
En avril 2022, il a fondé son véhicule d’investissement, 14 Peaks Capital. Le nom lui a été inspiré par un documentaire Netflix sur les expéditions vers les 14 sommets de plus de 8 000 mètres dans l’Himalaya. Il a été impressionné par la préparation minutieuse, ainsi que par la prise en compte des imprévus, comme un changement soudain de météo ou une chute de pierres. Ce qu’il sait aussi: seul une exécution disciplinée, des processus clairs et une gestion rigoureuse des risques permettent d’atteindre le sommet. Ces exigences devraient aussi résonner chez certains cadres d’UBS, car c’est le mantra de Sergio Ermotti, dont le fils a beaucoup appris, selon des proches de la famille.
À la fin de la pandémie de Covid, Edoardo s’est lancé dans son aventure et a créé son premier fonds. Il s’est alors mis à la recherche de start-up en quête de capitaux dans le domaine de la fintech et du «futur du travail», aux États-Unis et en Europe. Il a aussi trouvé des opportunités en Suisse: il a investi dans l’analyste de données lausannois Tune Insight et dans la fintech zougoise Instimatch Global (voir encadré).
Jusqu’à présent, Edoardo Emotti a investi avec son Fund I dans environ 23 start-up, principalement aux États-Unis, mais aussi en Italie, au Danemark et en Suisse. Parmi ces dernières figurent Tune Insight et Instimatch Global.
Tune Insight
Cette entreprise est une spin-off de l’EPFL à Lausanne et développe des logiciels pour collecter, anonymiser et analyser les données de santé des patients – le tout selon les réglementations des États européens. Les données ainsi traitées sont ensuite mises à disposition de l’industrie pharmaceutique à des fins de recherche. Cette infrastructure de données vise à permettre au secteur de développer des médicaments plus rapidement et plus efficacement. Tune Insight collabore avec des hôpitaux, des autorités et des entreprises telles que Novartis. «Nous allions compréhension technique et expertise réglementaire», explique le cofondateur Frédéric Pont. Il a étudié à l’EPFL et a obtenu son doctorat à l’ETH, puis a dirigé l’équipe d’innovation chez Cisco et évalué des start-up. 14 Peaks est l’investisseur principal, Ermotti n’est pas seulement investisseur mais siège aussi au conseil d’administration. Parmi les autres bailleurs de fonds figurent la Banque cantonale de Zurich (ZKB) et la Fondation Gebert Rüf, qui a accordé 150 000 francs. L’an dernier, Tune Insight a intégré le classement «Top 100 Start-ups» de la Handelszeitung.
Instimatch Global
Cette start-up est une plateforme de trading web active sur le marché monétaire institutionnel. Elle offre un espace où prêteurs et emprunteurs peuvent se rencontrer et négocier. L’objectif est une gestion efficace de la liquidité. Des investisseurs ont fondé cette entreprise B2B en 2017. Elle collabore avec Goldman Sachs Asset Management, la société d’investissement saoudienne Muqassa et le groupe technologique SAP. Selon l’entreprise, la plateforme compte 330 contreparties dans 32 pays: banques, caisses de pension, sociétés financières. 14 Peaks Capital d’Edoardo Ermotti a participé au tour de financement de 2023. La fintech figurait également dans le classement «Top 100 Start-ups» de la Handelszeitung.
Des entreprises, des family offices, des personnes fortunées et des sociétés d'investissement du monde entier ont souscrit au total 30 millions de dollars dans le Fonds I, qui a ensuite investi l'argent confié dans des start-up sélectionnées, avec des tickets de 0,5 à 1,5 million chacun. Désormais, le Fonds II est ouvert à la souscription, il devrait être deux fois plus important et se concentrer exclusivement sur la fintech. Une chose est claire: «En tant qu'investisseur tech, on ne peut pas éviter l'IA.»
Son ami de jeunesse, Mario Moscatiello, évolue aujourd'hui comme VC en Californie et occupe un poste clé dans une entreprise technologique à San Francisco. Ils se connaissent depuis les soirées d'adolescents à Lugano, ont partagé une colocation et ont passé leurs années d'études ensemble à Londres. Ce dernier témoigne: «Si Edo est avant tout un expert financier de par sa formation, il a néanmoins développé, au fil du temps, une compréhension d'une grande profondeur des enjeux technologiques.»
Son œil de lynx pour débusquer les perles rares s'est forgé dès ses années d'apprentissage à Londres. En tant qu'étudiant salarié, il a rejoint les rangs de Bluegem Capital Partners; sous la casquette de Junior Investment Analyst, il a fait ses premières armes dans la gestion de portefeuille. Lors de cette première incursion dans le monde professionnel, il est fort probable qu'il ait pu capitaliser sur le réseau tentaculaire de son père. En effet, le cofondateur de Bluegem Capital, Marco Capello, est un banquier d'affaires qui orchestrait autrefois des transactions milliardaires pour le compte de Merrill Lynch. C'est d'ailleurs au sein de cette grande banque que les chemins de Marco Capello et de Sergio Ermotti se sont croisés: tandis que Capello multipliait les introductions en Bourse, Ermotti y chapeautait le négoce mondial d'actions de la banque de Wall Street.
L'exigence de la rentabilité
Au sein de 14 Peaks, Edoardo Emilio Ermotti – EEE pour les intimes – constitue la clé de voûte de l'édifice. Il y opère en qualité de Solo General Partner. Il n'est pas seulement le décideur en chef des investissements, mais également l'interlocuteur privilégié des investisseurs qui lui confient des millions à faire fructifier. Par ailleurs, en sa qualité de capital-risqueur proactif, il épaule les jeunes entrepreneurs comme conseiller ou membre de leur conseil d'administration. Frédéric Pont, fin connaisseur de l'écosystème entrepreneurial et directeur des opérations (COO) de la start-up Tune Insight, où Edoardo Ermotti siège précisément au conseil d'administration, apprécie tout particulièrement son acuité financière et son insistance inébranlable en faveur d'une planification financière rigoureuse et de processus limpides. «On ne peut pas réussir en s'y prenant à la légère», sait-il pertinemment.
Pour un VC, l'enjeu réside dans la quête perpétuelle d'un point d'équilibre entre l'innovation et la viabilité commerciale. C'est parfois un véritable choc des cultures: d'un côté, les technophiles des start-up qui se vouent corps et âme à la recherche et à la programmation ; de l'autre, Ermotti, le calculateur pragmatique, soucieux de garantir un retour sur investissement des capitaux de son fonds. Un chercheur de l'EPFZ devenu jeune entrepreneur, qui l'a côtoyé au début de l'année, s'en souvient avec un sentiment partagé: «Alors que nous nous extasiions sur nos prouesses techniques, il nous a rétorqué: 'C'est génial, mais est-ce que ça peut rapporter de l'argent?'» Une interrogation on ne peut plus légitime pour un investisseur nourri d'ambitions.
Pour y répondre, il est sur le pont vingt-quatre heures sur vingt-quatre. «Si j'avais opté pour un poste dans une grande entreprise, ma vie serait sans doute plus paisible, mais cette responsabilité m'insuffle une énergie folle et, de surcroît, j'y prends énormément de plaisir.» Sa véritable valeur ajoutée? Il insuffle au monde des start-up technologiques une solide expertise financière, acquise sur les bancs de l'université ou au contact de mentors de la trempe de Capello. De surcroît, il jouit de connexions exceptionnelles dans le microcosme des millionnaires, tout particulièrement aux États-Unis, marché numéro un du capital-risque à l'échelle planétaire.
Éternel globe-trotter, il apparaît un jour à Miami, le lendemain à Milan, avant de s'envoler pour Londres ou New York. Il passe des heures pendu au téléphone ou enchaîne les visioconférences, afin de s'entretenir avec des investisseurs privés, des family offices et des prestataires financiers. Son carnet d'adresses est tout bonnement phénoménal, s'accordent à dire tous ceux qui le connaissent. S'il cherche une réponse, il lui suffit de piocher dans ses contacts. «Il raffole des échanges humains, tout particulièrement à l'international», glisse l'un de ses proches. En retour, il se montre toujours extrêmement disponible, répond aux courriels dans la minute et, en fin connaisseur de crus d'exception, n'hésite pas à adresser de délicates attentions assorties d'un mot personnalisé. L'art de cultiver son réseau, purement et simplement. «Il tient systématiquement ses promesses», abonde un autre témoin.
En marge de ce tourbillon, cet hyperactif écume chaque année plus de trois cents start-up. La plupart du temps, ces rencontres avec les fondateurs d'entreprises ne débouchent sur rien – des projets jugés trop risqués, manquant de dynamisme ou trop vulnérables. Mais au bout du compte, Ermotti junior accumule ainsi un précieux capital de connaissances, qui lui servira de tremplin pour sa prochaine transaction. Loin de tout dilettantisme, son but ultime reste incontestablement de générer de la rentabilité.
Cette publication est une adaptation d'un article paru dans Bilanz.