Que de chemin parcouru depuis la liberté d’ouvrir un compte en banque accordée aux femmes mariées en 1988! Un tiers des Suissesses (33%) investissent désormais une partie de leur épargne dans des actions ou des fonds, d’après une étude du gestionnaire d’actifs américain BlackRock en 2024. Toutefois, l’écart reste important avec les hommes, qui sont plus de la moitié à le faire (57%). Du côté des rentes perçues, le fossé se referme lentement. Celles des femmes sont 31% plus faibles que celles des hommes, selon les chiffres de l’OFS de 2023.
La Suisse en queue de classement
Caroline Henchoz, professeure à la Haute Ecole de travail social et de santé de Lausanne, travaille depuis plus de vingt ans sur l’usage de l’argent au sein du couple et les inégalités économiques. «Les écarts actuels s’expliquent en premier lieu par une raison structurelle: les revenus disponibles pour investir sont plus faibles chez les femmes.» Selon une étude d’Allianz, la génération féminine née en 2000 gagnera des revenus sur l’ensemble de sa vie 32,1% inférieurs à ceux perçus par les hommes nés la même année. Il s’agit de l’écart femmes-hommes le plus important des 14 pays de l’OCDE étudiés dans le rapport (la Suède a pour sa part renversé la vapeur avec une projection à -2,4%). D’après des données de l’OFS, la Haute Ecole de travail social et de santé a identifié que sur 10 francs entrant dans le ménage, les hommes en fournissent 6,20 environ et les femmes 3,50 environ. «Cette situation est liée aux inégalités salariales, aux carrières hachées et au taux d’activité à temps partiel plus important chez les femmes. Il demeure aussi des inégalités dans la transmission du patrimoine, qui tend toujours à favoriser les hommes de la famille. Les femmes vont également davantage mutualiser leurs salaires, comme le montrent plusieurs études européennes. Autrement dit, elles investissent davantage leurs revenus dans les biens familiaux collectifs, comme les courses et les vêtements des enfants.»
Biberonnées à la prudence
Sur le plan individuel, les femmes ont en moyenne moins d’appétence pour le risque, ce qui les détourne de l’investissement boursier avec sa part d’incertitudes. «Dès leur plus jeune âge on leur dit, plus qu’aux garçons, de faire attention, de ne pas grimper aux arbres par exemple, explique la spécialiste en investissement Aysha van de Paer. Les parents le font souvent sans s’en rendre compte.» Les connaissances financières sont en outre plus faibles chez les femmes, note la professeure Caroline Henchoz. «Cela s’explique certainement par une socialisation différenciée, avec plus de transmission de savoirs intrafamiliaux dans ce domaine aux garçons qu’aux filles et plus d’encouragement à suivre des filières économiques.» Nannette Hechler-Fayd’herbe, responsable des investissements pour la région Europe, Middle East & Africa chez Lombard Odier, dresse un constat similaire. «Dès qu’elles entrent dans la vie active, les femmes ont tendance à épargner ou à constituer un 3e pilier sous forme de liquidité seulement. Elles ne se sentent pas capables de déterminer pour elles-mêmes le meilleur investissement. Alors qu’une stratégie orientée sur la croissance, avec des parts de 60 à 75% en bourse, est tout à fait pertinente à cet âge et ne représente pas un risque disproportionné.»
Corriger la discontinuité
Pour réduire ce grand écart, la cadre de Lombard Odier juge crucial de continuer à alimenter l’investissement sur la durée. «S’il y a des pauses maternité ou des baisses de taux d’activité pendant un certain temps, il est important de procéder à des rachats de 2e ou 3e pilier. Cela permet d’atteindre la continuité que les hommes assurent souvent pour leur part.» Quand les femmes sont en couple, elles doivent discuter ouvertement de ces thématiques avec leur partenaire. «Il y a une négociation à mener au sein du ménage sur les dépenses du quotidien et les finances, remarque Caroline Henchoz. Un moyen de combler les inégalités de prévoyance et de permettre aux deux partenaires d’avoir de quoi investir est de laisser à chacun autant d’argent personnel à disposition, peu importe leurs revenus respectifs.» Pour Nannette Hechler-Fayd’herbe, il est essentiel que les femmes se tiennent au courant des finances du ménage. «Les femmes ont souvent une bonne vue sur les dépenses, mais pas sur le patrimoine (capital, dettes et investissements). Il est important qu’elles aient la transparence sur la déclaration d’impôts de la famille, où tout cela est indiqué.»
La formation reste centrale
Un effort doit être réalisé en matière d’éducation financière en Suisse, selon les expertes interrogées. «Pour contrebalancer les lacunes des femmes, il faudrait un cours d’introduction à l’investissement pour tous les élèves de l’école obligatoire, suggère Nannette Hechler-Fayd’herbe. Ce serait une base importante pour les jeunes femmes, qui ont souvent besoin de se sentir pleinement compétentes avant de se lancer. L’esprit «do it yourself» en matière de trading est plus répandu chez les jeunes hommes.» L’existence d’espaces dans lesquels les femmes peuvent échanger sur la thématique de l’investissement et se former constitue un autre facteur clé. «Je trouve dommage qu’il n’y ait pas plus de clubs d’investissement en Suisse, comme cela se fait aux Etats-Unis dans les universités.» Cette formule vise à mettre un montant mensuel peu élevé en commun pour constituer un portefeuille – principalement composé de titres boursiers – et à le gérer à plusieurs.
La Fribourgeoise
Aysha van de Paer, qui a monté avec sa sœur une offre de formation en anglais pour les femmes, conseille de bien se documenter avant de se lancer. «Il y a de nombreux guides intéressants, comme le livre
Ce que valent les femmes de la gestionnaire de fortune genevoise Sarah Genequand.» Elle souligne aussi l’importance de faire soi-même le plus possible pour éviter les frais de gestion de portefeuille de tiers trop élevés, qui réduisent fortement les rendements. «La vision à long terme est aussi décisive. Si votre but est d’obtenir une certaine somme dans deux ou trois ans, ça ne marchera pas. Soit les risques de perte de capital en bourse sont trop importants, soit les rendements seront trop faibles pour obtenir la somme visée.» La quadragénaire conseille aussi de ne pas céder à la panique lorsque la valeur fluctue. «Une fois qu’on a un portefeuille bien construit, avec plusieurs fonds indiciels cotés en bourse (ETF) par exemple, on peut faire de légers ajustements, sans céder à la panique en fonction de l’actualité économique internationale. On continue de l’alimenter de manière régulière et on maintient le cap. Une étude de Fidelity a montré que les investisseurs qui avaient eu le plus de succès sur dix ans étaient ceux qui ne touchaient presque pas à leur compte.»
La Suisse très mal classée
Les femmes nées en 2000 gagneront 32,1% de moins que les hommes sur toute leur vie, soit le pire écart parmi 14 pays de l’OCDE. Des rentrées inégales
Sur 10 francs entrant dans un ménage, les hommes apportent 6,20 francs, les femmes seulement 3,50 francs. Rapport risque-rendement
Une stratégie boursière à 60-75% en actions est pertinente pour les jeunes femmes et ne représente pas un risque disproportionné. Vision à long terme
Les investisseurs les plus performants sur dix ans sont ceux qui touchent le moins à leur portefeuille, selon une étude de Fidelity.