New Delhi a signé un accord de libre-échange avec l'Association européenne de libre-échange (AELE), dont la Suisse est membre, un autre avec l'Union européenne, et ouvert son nucléaire aux groupes étrangers, tout en appliquant un plan destiné à réduire ses dépendances critiques. La contradiction n'est qu'apparente. L'Inde ne cherche pas l'indépendance vis-à-vis du monde, mais vis-à-vis de n'importe quel pays pris isolément. Elle veut pouvoir changer de partenaire. Cette nuance décide de ce qu'une PME suisse peut lui vendre.
Ce que le plan dit vraiment
Le plan s'appelle Atmanirbhar Bharat, «l'Inde autonome», annoncé par Narendra Modi le 12 mai 2020. Son discours fondateur ne promet pourtant pas une Inde fermée: l'objectif est de renforcer les capacités nationales dans les secteurs stratégiques tout en restant intégrée au commerce mondial.
Ram Divedi, cofondateur et Chief Strategy Officer de Pravaig, groupe indien de deep tech (véhicule électrique, batterie, robotique), en situe l'origine dans le Covid. «Les Indiens se sont rendu compte qu'il n'y a pas d'alliés, il n'y a pas d'amis», expliquait-il à Genève début septembre, lors d'une conférence de Noble Capital Management.
L'inventaire a suivi: l'alimentation, seul domaine où l'objectif est atteint, puis l'énergie, les semi-conducteurs... L'ambition, telle qu'il la résume, est de produire en Inde tout ce dont le pays a besoin dans les secteurs critiques. Non pour vivre en autarcie, mais pour en avoir la capacité.
Une autonomie, pas un repli
L'Inde n'opère pas seule pour autant. Hans Ulriksen, directeur général de Noble Capital Management, rappelle qu'un cercle de 4'000 kilomètres centré sur l'Asie réunit 54% de la population mondiale sur moins de 10% des terres émergées: la Russie y produit les matières premières, la Chine fournit le capital, l'Inde la main-d'œuvre et le marché. «Ce qui rapproche ces trois pays, c'est leur complémentarité.» Complémentarité ne vaut pas alliance, et toute la position indienne tient dans cet écart.
Le mot juste n'est donc pas autarcie, mais autonomie stratégique. Le brut vient d'une quarantaine de pays, et la part russe des importations d'armes est tombée de 70% à 40% en dix ans, par ajout de fournisseurs. «L'Inde ne croit pas dans les alliances. On fait des deals», tranche Ram Divedi, qui la décrit comme un excellent partenaire économique plus qu'un bon allié politique.
La logique est la même pour les capitaux étrangers: attirer l'argent, la technologie et l'accès aux marchés sans céder le contrôle des secteurs stratégiques. «La stratégie consiste à canaliser les capitaux étrangers plutôt qu'à les écarter», observe Charles-Henry Monchau, directeur des investissements de la banque Syz. Portefeuille et dette sont accueillis, le capital de contrôle reste encadré secteur par secteur.
Où la méthode atteint sa limite
L'angle mort est structurel: on ne diversifie que là où il existe plusieurs fournisseurs. L'Inde a importé 53'700 tonnes d'aimants permanents en 2024-25, dont 93% de Chine, qui tient aussi l'essentiel du raffinage des terres rares. Sur la batterie, le programme national visait 50 gigawattheures, dont 40 attribués: un seul avait été installé fin 2025, et le boom du stockage se fait avec des cellules chinoises.
Ram Divedi n'épargne pas ses champions. «Reliance, Adani, Tata, ce sont les meilleures boîtes au monde pour «scaler» horizontalement. Mais à la fin, ils vendent des glaces, de la téléphonie mobile, des choses à peu de valeur technologique.»
Cette faiblesse industrielle n'est pas née avec le plan: l'industrie manufacturière plafonne à 13-15% du produit intérieur brut depuis dix ans, rappelle Charles-Henry Monchau, contre plus de 40% en Chine au même stade.
Ce que le capital étranger voit
Le moteur est intérieur, même s'il part de bas: 2'813 dollars par habitant, le niveau chinois de 2007. «Il y a 30 millions de gens par an qui rentrent dans la classe moyenne en Inde. C'est la moitié de la population française», relève Ram Divedi, qui estime toutefois à 150 millions, sur 1,4 milliard d'habitants, les actifs réellement productifs.
Cette croissance vient d'abord de la consommation et du crédit domestiques. «Un investisseur étranger cherche un accès à un marché ou une chaîne de valeur mondialisée, pas seulement une économie qui grossit sur elle-même», souligne Charles-Henry Monchau.
Les entrées brutes d'investissement direct étranger ont progressé de 14% en 2024-25, à 81 milliards de dollars, mais le solde net tombe à 0,4 milliard une fois retranchés rapatriements et investissements indiens à l'étranger. L'écart tient à ces sorties, pas à une désaffection. Mais il dit quelque chose du modèle: le capital entre, sans nécessairement s'installer.
En gardant un contrôle national étroit sur la défense, les semi-conducteurs et certaines infrastructures énergétiques, l'Inde limite l'accès aux secteurs où le capital patient voudrait s'engager. «Le on-shoring ciblé et l'appétit du capital de long terme entrent en tension directe», résume Charles-Henry Monchau.
Or le plan a besoin de cet argent. Les scénarios du NITI Aayog, le bras de planification du gouvernement indien, prévoient que la part internationale du financement de la transition énergétique passe de 17% en 2022-23 à 42% vers 2070. Ces 42% incluent les prêts concessionnels et les dons, donc une part qui dépend des budgets d'autres États. Quand les deux objectifs deviennent inconciliables, l'histoire donne un vainqueur: «l'impératif de financement semble jusqu'ici primer», observe Charles-Henry Monchau. «Les crises et les besoins d'investissement ont régulièrement conduit New Delhi à assouplir son régime d'IDE [investissement direct étranger], tout en conservant des instruments destinés à préserver son autonomie.»
Quand les règles ne tiennent pas en place
Les droits de douane américains sur les produits indiens ont changé plusieurs fois en moins d'un an: 50% à l'été 2025, 18% après l'accord de février 2026, puis de nouvelles surtaxes. La variance coûte ici plus cher que le niveau: une usine tournée vers le marché américain est un pari irréversible sur dix à quinze ans. «La décision rationnelle n'est pas d'investir prudemment, c'est de reporter l'investissement, quel que soit le niveau actuel du tarif», explique Charles-Henry Monchau. Les décisions se figent, parfois bien après la fin de l'instabilité, et l'Inde perd face au Vietnam ou au Mexique, jugés plus prévisibles à tarif équivalent: «la prévisibilité devient elle-même un avantage compétitif».
La comparaison chinoise trouve là sa limite. «Le chiffre de revenu par habitant est trompeur parce qu'il capture un résultat, pas les conditions qui ont permis d'y arriver», prévient-il. La Chine de 2007 y parvenait après quinze ans d'accumulation manufacturière, l'Inde y arrive sans cette phase et dans un monde qui se réorganise autour d'alliances. Les deux hommes arrivent au même constat par des chemins opposés. Vu de l'usine, Ram Divedi ne compte que 150 millions d'actifs vraiment productifs. Vu du marché, Charles-Henry Monchau rappelle que la Chine, au même stade, absorbait déjà sa population active dans son industrie. Le défi indien se mesure en emplois industriels à créer.
Ce que la Suisse peut offrir
Le critère indien devient lisible: réduire une dépendance indienne plutôt qu'en créer une. Une machine vendue depuis l'Europe crée une dépendance de plus; la même, produite ou assemblée en Inde avec du personnel formé sur place, en réduit une. «Vous pouvez venir en Inde, mais il faut que ce soit physiquement dans le pays», prévient Ram Divedi.
Pour une PME suisse, cela change la nature de l'opportunité. Exporter une technologie performante depuis la Suisse ne suffit plus: la proposition gagne si elle contribue à construire une capacité indienne, par la production locale, le transfert de compétences ou le partenariat. Il ne s'agit plus seulement de vendre à l'Inde, mais de l'aider à devenir moins dépendante.
Le réflexe d'autonomie se retrouve d'ailleurs jusque dans les foyers. L'or indien appartient au secteur privé plus qu'à l'État, la banque centrale ne consacrant qu'environ 17% de ses réserves au métal, relevait Hans Ulriksen lors de la conférence. «L'or est devenu un collatéral du système financier indien: des prêts s'appuient sur la détention d'or.» Le gouvernement se retrouve dans un étau: taxer les importations pour protéger sa balance commerciale, sans laisser baisser un prix devenu systémique. Or ce métal arrive en grande partie de Suisse.
L'accord AELE-Inde est en vigueur depuis le 1er octobre 2025, avec 100 milliards de dollars promis sur quinze ans. Mais l'Union européenne a conclu le sien le 27 janvier 2026, et l'Institut de Kiel estime qu'il pourrait accroître ce commerce de 41 à 65%. L'avantage suisse est temporaire s'il n'est que tarifaire, durable s'il tient au positionnement, c'est-à-dire à ce qui manque partout ailleurs dans ce dossier: la prévisibilité.
Un pays qui s'efforce lui-même de ne pas choisir de camp comprend la valeur d'un partenaire qui entend conserver sa liberté de mouvement. «Les Indiens espèrent vraiment que la Suisse gardera cette position de neutralité dans le monde occidental», glisse Ram Divedi.
L'Inde ne se ferme pas: elle trie. Elle cherche moins l'autosuffisance que la possibilité de garder ses options ouvertes. Reste à savoir dans quelle colonne on tombe.
14,85 milliards d'or suisse importé par l'Inde en 2025.
2,36 millions d'employés dans les centres de capacité globale.
12 ans d'écart avec la Chine en parité de pouvoir d'achat, le temps qu'il a fallu à la Chine pour parcourir la distance qui la sépare aujourd'hui de l'Inde.