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Banques

Quels scénarios pour le futur des banques en Suisse?

Entre vieillissement de la clientèle et concurrence des fintechs, les banques suisses s’apprêtent à vivre une transformation profonde d’ici dix à vingt ans. Il leur faut oser l’IA pour rester dans la course, selon les experts.

Sophie Marenne

Les banques régionales suisses seront sensibles aux évolutions démographiques liées à la Gen Z, qui n’a pas l’habitude de se rendre au guichet. L’IA pourrait d’ailleurs boulverser le métier d’agent de guichet, à l’image des androïdes en place depuis décembre dans une agence de la China Construction Bank (CCB).
Les banques régionales suisses seront sensibles aux évolutions démographiques liées à la Gen Z, qui n’a pas l’habitude de se rendre au guichet. L’IA pourrait d’ailleurs boulverser le métier d’agent de guichet, à l’image des androïdes en place depuis décembre dans une agence de la China Construction Bank (CCB). Visual China Group/Getty

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Une façade rutilante à deux pas de la Paradeplatz de Zurich ou une petite agence de quartier: voilà ce qu’évoque aujourd’hui une banque. D’ici dix ou vingt ans, un rendez-vous avec un banquier pourrait toutefois ne plus être mené par un employé, mais par un conseiller automatisé et hyperpersonnalisé, disponible non-stop dans votre poche.
Alors que les 230 banques du pays, selon les chiffres de l’Association suisse des banquiers (ASB), s’adaptent encore à la fusion de Credit Suisse et d’UBS, annoncée en 2023, leur avenir se profile comme gourmand en emplois et bouleversé par l’intelligence artificielle (IA).

94 300

Le nombre d’employés de banque en Suisse. Ce chiffre grimpe à près de 246 000 dans l’ensemble du secteur financier, dont les fonds d’investissement ou les services fiduciaires.

5,5%

La part des effectifs du secteur financier sur le total des personnes employées dans le pays.

Des établissements encore moins nombreux

La Suisse compte quatre banques d’importance systémique, une pléthore d’établissements cantonaux et de caisses d’épargne régionales, ainsi qu’une poignée de structures de gestion de fortune. Avant 1990, elles étaient près du triple, mais, selon Martin Hess, économiste en chef de l’ASB, leur concentration suit «une tendance séculaire mondiale» en marche depuis qu’internet a rendu obsolète le besoin d’une banque par village. «Leur nombre n’est d’ailleurs pas un indicateur de la force du secteur», martèle le responsable.

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L’ASB estime que le nombre de banques a baissé de 5% sur les quatre dernières années. Cette consolidation se poursuivra-t-elle à l’avenir? Pour Patrik Spiller, responsable du secteur bancaire chez Deloitte Suisse, c’est une certitude, avec des banques qui fermeront ou fusionneront «et moins de nouvelles qui émergeront». Andreas Dietrich, professeur de finance et de commerce bancaire à la Haute Ecole de Lucerne (HSLU), nuance: «L’essentiel du phénomène a déjà eu lieu.»
Du côté des banques privées, «le rythme de consolidation a d’ores et déjà ralenti», indique Andreas Dietrich, avec un paysage resserré autour de quelques grands noms. «La principale interrogation pour le futur concerne l’éventualité d’un rachat par un groupe international», évoque Patrik Spiller. Du côté des banques de détail, la situation est différente. «Au cours des dix dernières années, une banque a disparu tous les un à deux ans en moyenne», reprend Andreas Dietrich, qui est également directeur de l’Institut des services financiers de Zoug (IFZ).
Un type d’établissement est plus menacé que les autres: les petites banques régionales, à l’image de la Caisse d’épargne d’Aubonne (CEA) ou de celle de Nyon (CEN). Andreas Dietrich n’en cite aucune en particulier mais explique que «certaines, actuellement rentables, font face à un fort vieillissement de leur clientèle». Ces entreprises seront sensibles à la disparition de la génération des baby-boomers «et de leurs nombreux comptes bancaires», car 70% du capital d’un client quitte la banque à son décès.

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Pas moins de banquiers dans le futur

La presse se fait régulièrement le relais de vagues de licenciements dans les banques. «Des restructurations à court terme qui ne reflètent pas la réelle évolution de l’emploi à long terme», souligne Martin Hess de l’ASB. Une opinion partagée par Andreas Dietrich, qui casse un cliché: «Il n’y a pas moins d’emplois dans la banque aujourd’hui qu’il y a dix ans!» Cette impression vient d’une conclusion erronée «reprise ensuite par les médias» issue d’un changement de méthode statistique de la Banque nationale suisse (BNS). Ces dernières années, les effectifs sont, au contraire, légèrement en hausse dans l’ensemble.
En 2024, la BNS a comptabilisé plus de 94 000 personnes en banque et l’institut BAK Economics près de 250 000 dans l’ensemble du secteur financier. A l’horizon de trois ans, les experts consultés anticipent une stagnation des effectifs sous l’effet du rapprochement d’UBS et de Credit Suisse. «Sans ce séisme, la courbe de l’emploi resterait légèrement ascendante, car les banques cantonales et le groupe Raiffeisen renforcent leurs rangs. Mais le nombre de collaborateurs licenciés à cause de la fusion devrait excéder les recrutements des autres acteurs de la place», estime Andreas Dietrich

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A plus long terme, les perspectives restent «solides», selon BAK Economics. En tout cas «stables, car portées par la confiance des autres établissements suisses», diagnostique Patrik Spiller de Deloitte.
L’ombre de l’IA plane tout de même sur les travailleurs. Andreas Dietrich pariait jusqu’ici sur une numérisation génératrice d’emplois. Il a révisé son jugement face à l’émergence de l’IA générative et agentique (qui gère des tâches de façon autonome). Ces technologies «ont bousculé mes certitudes», concède-t-il, citant l’exemple de banques scandinaves ou israéliennes où l’automatisation des centres d’appels s’est imposée «à un rythme plus rapide qu’anticipé». Par conséquent, il imagine une légère baisse de l’emploi en banque d’ici dix ans. Une crainte que Patrik Spiller ne partage pas: «L’incertitude de l’impact de l’IA sur l’emploi reste entière.»

Face à la menace démographique

Les banques de détail ne devraient pas voir leur rentabilité s’éroder durant la prochaine décennie. «Malgré l’inflexion des taux, la marge d’intérêt demeurera un pilier des revenus, affichant même une résilience accrue lors de turbulences», juge Andreas Dietrich.
Patrik Spiller pointe du doigt une évolution préoccupante: «Comment les banques attireront-­elles la prochaine génération de clients, si celle-ci a pris ses quartiers chez Revolut?» Pour l’expert, le scénario d’une combustion lente est un risque qui pèsera sur les banques traditionnelles d’ici dix à vingt ans. «La génération Z se moque du marbre de votre hall d’entrée», résume Howard Yu, professeur de management et d’innovation à l’Institute for Management Development (IMD). Ce dernier invite les banquiers du pays à revoir leur façon de «rester culturellement pertinents» auprès des jeunes.

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Evolution des compétences

Selon les experts consultés, de nouveaux métiers s’imposeront, comme gestionnaire de la qualité des données ou ingénieur en prompts. Ils misent toutefois sur une transformation plutôt qu’une substitution, avec des conseillers en clientèle assistés par les technologies, mais pas évincés par des robots. Aucun ne voit d’ailleurs le rôle de gestionnaire de relation (RM) perdre en importance. En revanche, les fonctions administratives et de procédures seront les premières touchées par une automatisation.
Jusqu’ici, les fintechs n’ont pas réussi à mordre sur les parts de marché de l’industrie traditionnelle du pays. Selon Patrik Spiller, l’obtention d’une licence bancaire suisse par Revolut – qui y revendique déjà 1,1 million d’utilisateurs – pourrait constituer un point de bascule, «en s’imposant auprès du public comme relation bancaire principale». Le scénario de l’emménagement d’un acteur numérique étranger, avec une licence, est plausible «dans les deux à trois ans», ce qui ferait décoller «la pression concurrentielle».

Rester pertinent à l’ère numérique

Les banques helvétiques «cantonnent trop souvent l’IA au second plan, limitant son usage à la détection de fraudes ou au credit scoring sans vision transversale», décrit Howard Yu, qui dirige le Centre de préparation à l’avenir de l’IMD. A l’inverse, il cite les modèles intégrés de Visa ou de la Development Bank of Singapore (DBS), qui utilisent déjà l’IA pour coordonner le travail, «comme l’algorithme d’Uber qui transmet sa course au chauffeur adéquat».

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Andreas Dietrich avance que les établissements axés sur les données surperformeront à l’avenir. «Grâce à l’IA, ils seront capables de proposer le bon produit au bon moment, à une clientèle mieux ciblée.» Pour rester dans la course, les experts recommandent d’externaliser auprès de start-up, mais aussi de lorgner vers l’Asie, l’Inde et les pays scandinaves. Et le professeur Howard Yu de conclure: «Les postes à Genève ou à Zurich sont trop confortables et n’incitent pas à innover.»
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