Dans un immeuble discret mais cossu en Vieille-Ville de Genève, derrière de lourdes portes: un sas ultra-sécurisé puis une entrée décorée de marbre et de matériaux nobles. Bienvenue chez MKS Pamp, géant du négoce et du raffinage d’or, dont le CEO, Marwan Shakarchi, est l’un des six patrons suisses à avoir rencontré Donald Trump dans le Bureau ovale, en novembre dernier. Si le lieu reflète la puissance d’un groupe qui affine plus de 450 tonnes d’or par an près de Lugano, il abrite aussi une activité plus dématérialisée: la
tokenisation de l’or, grâce au rachat de la totalité du capital de Gold Token, fin 2025.
Fondée en 2019, la start-up émet un jeton blockchain adossé à l’or, le DGLD, qu’elle veut rendre disponible sur plusieurs portails d’échange «avant la fin de l’année», avance Kurt Hemecker, le CEO. Cette acquisition, pour un montant non dévoilé, illustre l’appétit des investisseurs pour l’or numérique. En parallèle de la forte hausse du prix des lingots (65% en 2025), le marché de l’or 2.0 a récemment atteint des sommets historiques, franchissant pour la première fois la barre des 6 milliards de dollars de capitalisation mi-février.
Pourquoi l’or tokenisé brille davantage aujourd’hui
La soif pour les RWA adossés aux métaux précieux est d’autant plus grande qu’en 2025 il y a eu plus de rendements à tirer en misant sur l’or que sur une grande part du marché crypto. L’endettement des grandes nations, les incertitudes géopolitiques et l’érosion de la confiance envers les monnaies fiduciaires ont placé les lingots au cœur des portefeuilles, envers lequels la tokenisation représente une porte d’entrée. La validation des cryptoactifs par des institutions financières, et des personnalités comme Larry Fink, a renforcé la crédibilité du segment. Même UBS s’y est mise avec son produit UBS Key4 Gold, lancé fin janvier.
Les jetons adossés à l’or sont des Real World Assets (RWA), c’est-à-dire qu’ils représentent les droits de propriété sur des actifs tangibles: œuvres d’art, biens immobiliers ou métaux précieux. Ils reposent sur une réserve d’or: un token promet généralement l’équivalent d’une once troy (31,1 grammes) d’or physique.
Le b.a.-ba de l’or tokenisé
Les premières tokenisations de métaux précieux datent de 2018, popularisées par «des investisseurs en quête de jetons à valeur stable après avoir perdu de l’argent lors de l’hiver crypto», indique Romedi Ganzoni, expert en marché financier au sein du cabinet d’avocats MME. L’année 2023 marque un tournant, avec l’engagement d’institutions telles que BlackRock envers ce secteur et, plus tard, l’apparition du sigle RWA.
«Les aficionados de l’or ont tendance à être réfractaires à la crypto et les cryptoadeptes méprisent l’or. Les RWA réconcilient les deux», décrit Marco Ricca, fondateur de Swissgrams, start-up zougoise dont le jeton sera lancé d’ici à la fin de l’année.
Ces actifs associent donc la valeur refuge historique de l’or à la technologie blockchain. Avec un atout de taille: rendre le métal précieux, jugé peu liquide, «transférable à toute heure, divisible et traçable numériquement», souligne Sheraz Ahmed, fondateur du cabinet Storm Partners. Des avantages qui offrent «un profil fonctionnel que les lingots physiques, ou même les ETF, ne peuvent proposer», ajoute Dominic Weibel, directeur de la recherche de Bitcoin Suisse.
Ce marché est aujourd’hui dominé par deux acteurs, le salvadorien
Tether (XAUt) et l’américain Paxos (PAXG) dans une configuration finalement «assez proche du duopole des stablecoins Tether et Circle», observe Dominic Weibel. Mais avec des valorisations «presque anecdotiques» par rapport aux milliards déjà brassés par les cryptodevises reflétant le dollar, juge Marco Ricca.
Des concurrents suisses pourront-ils s’attribuer une part du gâteau? Pour Kurt Hemecker, il ne s’agit pas d’un marché où «un unique gagnant raflera la mise». Bien des tentatives ont toutefois déjà échoué, à l’image du Perth Mint Gold Token australien, retiré de la circulation en 2023 à la suite de multiples scandales.
A cet égard, la crédibilité dans les garanties est essentielle. «La confiance ne vient pas de la technologie seule, mais de sa mise en œuvre rigoureuse», résume Sheraz Ahmed. Ce qui implique «des audits réguliers et une conservation de l’or physique par des dépositaires professionnels», explique Christophe Racine, responsable du développement en Suisse du géant canadien des crypto-investissements 3iQ. Les coffres-forts sont ainsi situés à Londres pour Paxos et en Suisse pour Tether.
Terreau helvétique fertile
Des RWA adossés à l’or naissent à Singapour, au Royaume-Uni et au Moyen-Orient notamment. Pour les entrepreneurs consultés, il serait pertinent qu’un des jetons qui s’impose à terme soit suisse «grâce à toute l’expérience dans le négoce de l’or, ainsi qu’à la présence de quatre des sept plus grands raffineurs mondiaux», évoque Kurt Hemecker. «La Suisse concentre près de 80% de l’affinage mondial», ajoute Victor Gailly, directeur du développement commercial de Bity. Le pionnier neuchâtelois du courtage des cryptoactifs se réoriente vers des services haut de gamme, dont la tokenisation de métaux précieux.
A cet héritage s’ajoute un écosystème caractérisé par «peu de risques politiques et beaucoup de compétences techniques», selon Marco Ricca, ainsi que par une «étroite interaction entre le secteur financier, les entreprises blockchain et l’environnement académique», juge Heinz Tännler, président de la Swiss Blockchain Federation et conseiller d’Etat chargé des Finances du canton de Zoug. Sur le plan juridique, le pays dispose d’«une des juridictions les plus avancées grâce au DLT Act [...] qui offre une base légale claire à l’émission et la transmission de titres via un registre distribué», complète Raphael Pardini, associé au sein du gestionnaire de patrimoine Targa 5 Advisors.
Plusieurs initiatives suisses émergent, dont beaucoup encore en phase de structuration. Les sept collaborateurs du genevois Gold Token revendiquent 8 millions de dollars de jetons détenus par 4000 investisseurs, «un montant appelé à croître», selon Kurt Hemecker. Lancé en 2019, le projet a migré sur Ethereum en 2022, avant de connaître une pause jusqu’à sa relance. «L’équipe précédente était en avance sur le marché», explique le CEO, un ancien membre de l’équipe de Diem (ex-Libra de Facebook), puis directeur de la fondation Mina. Ce dernier ajoute qu’un jeton adossé au platine est à l’étude
A Neuchâtel,
Bity – fondé en 2014 et fort d’une quinzaine d’employés – monte son activité de tokenisation de l’or via une collaboration avec le raffineur voisin Metalor et un stockage chez le géant des convoyeurs de fonds Loomis. Victor Gailly annonce aussi une joint-venture prochaine avec la fondation Origyn, qui fournit la technologie de certification d’actifs réels comme les montres ou les bijoux. Ce même protocole est exploité par un autre acteur, Gold Dao, projet neuchâtelois qui est en réalité totalement décentralisé.
A Zoug, Swissgrams prépare aussi son entrée sur le marché après un premier financement bouclé cet été. Zougoise également, la cryptobanque Amina (ex-Seba Bank) émet un jeton depuis la fin de l’année 2021.
Ce paysage est complété par Denario. Fondée en 2021 en Argovie, l’entreprise se targue de l’équivalent de 1,86 million de dollars d’actifs sous gestion, et des jetons numériques ne reposant pas sur des lingots mais sur des granules industriels de métal.
Durant les dix dernières années, Sheraz Ahmed, de Storm, prévient qu’il a vu passer un grand nombre de projets similaires «qui n’ont malheureusement pas survécu». Pour Raphael Pardini, le succès des RWA sur l’or ne se concrétisera jamais sans résoudre «le goulot d’étranglement d’une solution robuste d’identité, indispensable pour passer à l’échelle».
6 milliards
En dollars, c’est la capitalisation boursière globale de l’ensemble des jetons d’or tokenisé à la mi-février, bien loin de celle du marché des stablecoins qui a franchi la barre des 310 milliards. 95%
Sur l’ensemble du marché des commodities tokenisées, c’est la part occupée par les jetons du duopole Tether Gold (XAUt) et Pax Gold (PAXG).