«Avoir vécu un trauma peut effrayer, mais aussi être une plus-value»
Joëlle Bédat a fondé sa société, Gouvernance RH, alors qu’elle vivait un drame personnel. Une manière de se reconstruire alors que son ex-conjoint avait commis l’inconcevable: l’assassinat de leur fille de 7 ans, Norah.
«Ma vie est comme un élastique. Vous avancez et elle vous ramène toujours en arrière, au même jour de juin 2012, lorsque mon ex-mari a étouffé Norah, pour me punir de l’avoir quitté. J’ai appris qu’on appelle ça un féminicide par procuration. C’est comme si c’était hier et l’absence dure. J’ai accepté que cet élastique soit là et je n’ai pas réussi (encore) à le couper.
Je vis avec cette perte. La vraie résilience, c’est d’accepter de se faire aider. Dans mon cas, la violence a été telle qu’elle a fait jaillir une force mentale, une énergie de la perte. La souffrance peut vous donner des ailes. Ce souffle m’a portée, notamment lors du procès entièrement en allemand, car l’assassinat s’est passé à Loèche-les-Bains. Procès-verbaux d’audition, rapports psychologiques et autres, tout était en allemand, langue que je ne maîtrise pas. Seul le verdict a été traduit en français. Toute l’attention est sur le prévenu. Pour ma part, j’ai reçu 35 000 francs pour tort moral. Après un tel crime, la victime est condamnée à perpétuité, dans le silence, invisible.
J’ai d’abord continué de travailler comme consultante RH dans un cabinet de Nyon. Mais l’élastique vous rattrape. J’ai été hospitalisée, ai arrêté de travailler et je me suis finalement inscrite à l’assurance invalidité (AI). Beaucoup ont pensé que j’étais perdue. L’AI m’a payé ma formation en Master of Advanced Studies (MAS) en management humain et carrières. Ça a été mon tuteur de résilience. Mon mental était connecté à autre chose que la souffrance. Vider la chambre de ma fille avec des amis, puis vendre notre maison de Founex a été aussi une étape importante. Dans tout drame, il faut accepter de se faire mal quelquefois. Ça m’a sauvée.
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A la fin de mon MAS, en 2016, j’ai obtenu le prix du meilleur travail de mémoire. Il portait sur l’impact du conseil d’administration sur la gestion du capital humain. J’aurais pu faire un mémoire sur la santé psychologique au travail, mais j’avais envie d’aller vers autre chose, de moins personnel dans un premier temps. Une manière de dire que malgré la souffrance, je suis Joëlle Bédat, consultante RH. En plus, j’avais identifié l’intérêt d’étudier les boîtes noires que sont les conseils d’administration.
On m’a proposé ensuite de faire une thèse ou de créer une association pour les victimes d’infractions. Cette seconde proposition arrivait trop tôt. Le procès venait de se terminer. J’ai alors décidé de fonder ma société, Gouvernance RH, en 2017. Le bouche-à-oreille a tout de suite fonctionné. J’ai fait beaucoup de recrutements et d’évaluations de cadres dirigeants pour des PME et développé des formations. J’aime l’approche effectual de Saras Sarasvathy, à savoir qu’on choisit les personnes pour créer le projet. Autrement dit, on trouve les ingrédients avant de décider de la recette et pas l’inverse.
Parallèlement, j’ai commencé ma thèse sur la gouvernance que j’ai terminée en 2024. Cela m’a ouvert les portes de l’enseignement à l’Unil et à la CUSO (Conférence universitaire de Suisse occidentale). J’accompagne notamment la transition des doctorants vers le marché, ou comment vendre sa thèse dans un langage business.
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Mes clients, pour la plupart, ne connaissent pas mon histoire personnelle. J’ai développé des stratégies pour éluder. C’est tellement violent d’en parler ou de le recevoir. Même quatorze ans après. Cela dit, depuis 2025, je l’évoque davantage. Avoir vécu un trauma peut effrayer, mais cela peut aussi être une plus-value. Actuellement, j’entreprends des démarches pour mettre en place un collectif d’aide aux victimes d’infractions. Le centre LAVI ne suffit pas, par manque de moyens. Avec le drame de Crans-Montana, il y a une prise de conscience. Jusque-là, les victimes n’intéressaient personne.»