Aller au contenu principal
De nombreux sportifs tels que les footballeurs de la Nati font appel à l'auto-hypnose afin de les aider à gérer les contraintes de la compétition. © ©Keystone

Etre performant grâce à l’auto-hypnose

Booster son mental, faire baisser la pression ou le stress au travail, autant de problématiques que l’auto-hypnose se propose de régler. Et si travailler sur son inconscient permettait d’être plus performant?

Dentistes, chirurgiens, urgentistes ou obstétriciens interviennent de plus en plus sur des patients en état de transe hypnotique, une manière de limiter les anesthésies, de réduire les coûts et d’éviter les effets secondaires. Le patron de Solar Impulse, Bertrand Piccard, vante volontiers les mérites de l’auto-hypnose pour gérer ses phases de repos, démontrant notamment que quinze minutes d’hypnose équivalent à trois heures de sommeil. De nombreux athlètes commencent à échanger sur cet outil qui leur permet de gérer les contraintes de la compétition à haut niveau; on parle de Tiger Woods, Michael Jordan, l’équipe de France de natation ou encore des footballeurs de la Nati.

Intérêt des patrons

Voyant le gain potentiel sur la productivité, managers et entreprises s’intéressent peu à peu à cette pratique. «Les demandes d’hypnose à des fins professionnelles sont en augmentation», confirme l’ensemble des hypnothérapeutes contactés. Les consultations d’employés ou de chefs d’entreprise, sous pression, démotivés, en burnout, souffrant de douleurs gastriques ou dorsales liées au stress, en recherche de récupération active ou d’une créativité qu’ils ne trouvent plus, se multiplient. «Il y a une diversité très large dans ma clientèle, dans les âges (de 20 à 70 ans) et les profils de carrière, relève Rémi Andrey, ancien directeur commercial reconverti dans l’hypnothérapie. Je reçois le patron de boucherie, l’agriculteur tout comme le cadre de multinationale ou la mère de famille en recherche d’estime. Il est vrai que j’ai doublé mon nombre de consultations en lien avec la gestion du travail. Je suis moi-même fils d’un ancien industriel de la Broye et je connais les questions liées à la charge d’un entrepreneur.»

Je reçois le patron de boucherie, l'agriculteur ou le cadre d'une multinationale.

Rémi Andrey, hypnothérapeute

Le phénomène, encore émergent en Suisse, s’installe cependant sûrement. On trouve des séminaires en auto-hypnose au sein de grandes structures, des séances mensuelles d’hypnose collective de Genève à Fribourg, des ateliers d’auto-hypnose au Lions Club ou à l’Université populaire… Enfin, même les hôtels 5 étoiles veulent offrir ce service à leur clientèle business, mentionnent dubitatifs deux hypnothérapeutes contactés par des groupes hôteliers. Rémi Andrey ne s’étonne pas de cet engouement: «Près de 90 % de notre vie sont régis de manière inconsciente. L’idée est d’aller rechercher de l’efficience dans cet inconscient pour résoudre un problème.»

On retrouve la même analyse avec Esther Müller, qui a suivi la préparation mentale de Michael Jordan et Roger Federer à leurs débuts. La psychologue du sport a également très rapidement été approchée par des dirigeants. Elle leur permet de gérer les pressions auxquelles ils sont astreints, grâce aux ancrages, un outil de canalisation des émotions que l’on met en place en état de transe hypnotique. «Rien n’est nouveau, souligne-t-elle. Ce sont des techniques que j’ai apprises il y a trente ans aux Etats-Unis, car en Suisse on ne parlait pas d’hypnose. J’ai travaillé à la Silicon Valley où la recherche de performance est constante. On a très vite compris que le cerveau était la clé, que faire de l’auto-hypnose et utiliser des ancrages étaient une hygiène quotidienne, tout comme de se brosser les dents. La Suisse est en retard de ce côté-là. C’est encore un tabou. Ca évolue très lentement, certains politiciens de Berne viennent me voir, mais je travaille aujourd’hui davantage à l’étranger, comme à Bruxelles dans l’administration européenne ou pour des ingénieurs de Google à Londres.»

Nestlé, Swatch ou les CFF

La discrétion est bel et bien le maître mot au moment d’évoquer la pratique; cela, quand ce n’est pas le petit sourire en coin. «Pour beaucoup, l’hypnose est associée à de l’ésotérisme et il y a une peur, indique Trina Mohn, formatrice en hypnose et en PNL dans le milieu médical principalement. Pourtant, la transe hypnotique est un état naturel. Toutes les 90 minutes, on entre en transe sans s’en rendre compte. Ce sont ces moments où on perd le fil et on semble déconnecté de l’endroit où on est. Il n’y a rien de mystérieux ou de magique dans l’hypnose. On va rechercher des ressources que l’on a, pour les activer. Elles sont là, encodées dans notre inconscient.»

"On nourrit l'esprit de suggestions positives, en lien avec la thématique à traiter"Mélina Hotz, Thérapeute en hypnose  © DR

Nestlé, Swatch, PostFinance, les CFF, Deloitte proposeraient des ateliers de ce type à leurs collaborateurs, certains directement sous l’intitulé «auto-hypnose», d’autres en parlant de communication auto-suggestive, de pleine conscience, de méditation progressive. «On joue sur les termes pour casser les a priori, mais ce sont des techniques qui ont toutes la même base», s’amuse Esther Müller.

L’hypnose véhicule de nombreuses images spectaculaires, voire théâtrales, qui desservent souvent la pratique. Dans les faits, une séance commence par des respirations profondes et un ressenti intense de ses cinq sens. «Au début, on suit le même cheminement qu’en méditation ou en sophrologie, explique Mélissa Hotz qui exerce l’hypnose classique. En méditation, on va encourager son cerveau à faire le vide, en sophrologie on le laissera vagabonder dans un état de bien-être. En hypnose, on va occuper l’esprit, en lui amenant des suggestions positives en rapport avec la thématique souhaitée. Ce peut être des phrases précises, visualiser une situation, une métaphore.»

Dans tous les cas, il s’agira de thérapie courte, on n’est pas dans le traitement d’une pathologie. L’idée est de pouvoir reproduire la pratique chez soi ou au bureau, une manière de reprendre la maîtrise, comme le montre Noémie Troyon, enseignante à Moudon. «J’utilise l’auto-hypnose plusieurs fois par semaine dans le cadre de ma profession, partage-t-elle. Mon rôle implique que je sois tout le temps en alerte. Je n’ai pas le temps de respirer ou même d’aller aux toilettes. Je souffrais de douleurs gastriques. En me plongeant en auto-hypnose à midi, ça me permet de prendre du recul par rapport à ce tourbillon. J’ai moins l’impression de subir la journée ou de faire les choses dans le stress. Ca ne fonctionne pas toujours, mais au final, j’ai la sensation d’avoir plus de temps et j’ai moins mal au ventre.»

La démarche n’est pas simple, car elle souffre de révéler une de ses failles, bien loin de l’image que souhaite projeter un décideur. En proie à des difficultés, le CFO d’un groupe horloger a fait appel à l’hypnose. Au début, il est un brin moqueur à l’idée de parler à son inconscient. Aujourd’hui, il affirme volontiers que c’est parce qu’il a un esprit cartésien, qu’il a recours à cette technique régulièrement et qu’utiliser tout le potentiel de son cerveau est une valeur ajoutée. La frilosité ambiante sur le sujet l’empêchera finalement de témoigner, comme la majorité des personnes contactées.

Addictions et conflits

Pour les patrons, l’obligation perpétuelle d’être performant, la pression de devoir assurer des salaires, la nécessité de gérer le stress, les insomnies ou tout simplement la recherche de reconnaissance font partie du mandat. Ils trouvent souvent des soupapes dans des addictions. «Prenons l'exemple d'un chef d’entreprise qui a pris l’habitude de boire un verre pour se détendre, ce verre s’est transformé en bouteille! Ce cas n’est pas fictif et les addictions sont nombreuses dans le cadre professionnel, observe Rémi Andrey. L’hypnose va permettre d’aller chercher le bénéfice secondaire et d'agir non sur l’alcool, mais sur l’arc pulsionnel. Mon inconscient a enregistré «boire me relaxe». On va lui apprendre à se détendre par des séances d’auto-hypnose et/ou à changer sa manière de percevoir les stress qui tendent sa corde.»

Plus étonnant, certaines entreprises se tournent vers l’hypnose pour gérer des conflits ou faire accepter un changement. «J’ai eu jusqu’à vingt-trois personnes en transe en même temps, mais en général je travaille avec une dizaine, raconte l’hypnothérapeute vaudois. Les conflits sont généralement une question d’angle de vision. Une fois en état hypnotique, je fais écouter au groupe un orchestre symphonique et on passe en revue tous les instruments de musique, si différents les uns des autres, mais qui, ensemble, créent une telle harmonie… Chacun est libre d’interpréter la métaphore comme il le souhaite. Le but recherché est atteint si, les jours suivants, le collègue agaçant ne vous énerve plus, sans même que vous ne réalisiez pourquoi.»

On comprend désormais l’intérêt d’aller puiser dans ses ressources mentales pour répondre aux exigences professionnelles. Il n’empêche qu’utiliser son inconscient effraie aussi. La peur de réveiller des souvenirs enfouis ou d’être manipulé existe clairement. A Genève, le psychologue FSP Grégory Zecca porte un regard attentif sur la pratique. «L’hypnose est très orientée sur les sensations, le ressenti et le vécu. Or, lorsqu’on est stressé ou épuisé, on est déconnecté de nous-mêmes. Dans ce sens, elle permettra de récupérer ses sensations. Maintenant, employer cette technique pour être plus performant pose la question du rapport au travail. Si c’est pour être plus réactif à l’occasion d’une négociation, pourquoi pas. Dans le milieu bancaire ou comme ambulancier, le stress est constant et cela peut aider. Mais, il faut garder à l’esprit l’histoire de la grenouille qui plonge dans une casserole dont l’eau est en train de chauffer. Elle trouve ça agréable au début et s’endort jusqu’à mourir par cuisson. Si elle avait sauté d’emblée dans l’eau chaude, elle aurait bondi immédiatement ailleurs.» En somme, l’hypnose n’est pas là pour endormir les signaux d’un dysfonctionnement, mais bien pour rester en état de vigilance.


L'auto-hypnose, comment ça marche ?

Chacun réagit différemment à l’hypnose, qu’on soit ouvert ou non à l’idée de ce travail mental. La mise en transe en elle-même démarre par des respirations profondes. Généralement, l’hypnothérapeute vous questionne sur le ressenti de vos mains, vos jambes, le poids, la forme, la chaleur de celles-ci. Il en vient ensuite à l’ouïe et demande de capter les sons autour de vous, cela peut aller de l’eau qui transite dans le radiateur à un cliquetis imperceptible habituellement. L’odorat est également mis à contribution, mais moins le goût ou la vue puisque vous avez très souvent les yeux fermés durant la séance.

Cette étape vous conduit à une «safe place», un endroit propre à vous, où vous vous sentez en confiance. De là, vous pouvez commencer à travailler avec votre inconscient. A ce stade, vous êtes en état de conscience modifiée. Cela ne signifie pas endormi. A présent, le praticien vous amène à voir la situation problématique et y insère des images ou des mots, afin de changer la perception de ce moment. Sur ce point, deux écoles existent: celle de l’hypnose classique, généralement plus autoritaire et qui puise en profondeur dans l’origine du problème et l’hypnose ericksonienne, dont le cadre est moins strict et qui s’appuie sur des suggestions indirectes.

La phase conclusive permet de poser un pont entre vous et le futur, en insufflant une curiosité de changer et l’envie d’amener avec soi les bonnes sensations. L’idée est ensuite de reproduire ces phases soi-même.
Une transe peut durer dix minutes comme quarante, mais dans tous les cas, la notion du temps est raccourcie.