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En 2015, plus de 50 000 interventions de chirurgie esthétique ont été pratiquées en Suisse, ce qui place le pays en 2e position, derrière le Brésil. © istockphoto

Ces cadres qui passent par la chirurgie esthétique

Pour conserver une image dynamique au travail, un nombre croissant d’hommes et de femmes passent par la chirurgie esthétique non invasive.

Avoir le physique de l’emploi. A l’ère où la beauté est une dictature, «l’apparence physique reste l’un des facteurs les plus insidieux de discrimination sociale et de reproduction des inégalités», souligne Jean-François Amadieu. Dans son essai intitulé Le poids des apparences, le sociologue français et directeur de l’Observatoire des discriminations analyse l’influence du physique d’un individu sur sa carrière professionnelle. En Allemagne, au Royaume-Uni comme aux Etats-Unis, la question a fait l’objet de nombreuses études. Toutes arrivent à la même conclusion: les beaux – ou celles et ceux qui répondent aux normes de beauté de l’époque – réussissent mieux que les autres au travail.

Un constat qui vient compléter les travaux scientifiques du psychologue américain Albert Mehrabian, selon lequel l’impact que nous avons sur quelqu’un dépend à 55% de notre seul visage, à 38% de notre voix et seulement à 7% de ce que nous disons. Cette grille de lecture influence la manière dont les autres nous perçoivent tout au long de notre vie, privée et professionnelle. Face à cette réalité, beaucoup n’hésitent plus à confier leur corps aux mains d’un chirurgien esthétique pour corriger un complexe, rafraîchir une beauté fanée ou dynamiser un teint fatigué. Et ce dans le but de décrocher un emploi, d’accélérer une carrière ou de tenir le coup dans une vie professionnelle de plus en plus exigeante.

Plus un tabou en Corée du Sud

En Corée du Sud, la pratique n’est depuis longtemps plus un tabou. Le Pays du Matin calme arrive d’ailleurs en troisième position mondiale en nombre d’actes réalisés chaque année (1,2 million en 2015). La raison? Pour réussir professionnellement dans une société sud-coréenne hyper-compétitive, il faut un physique conforme aux canons de beauté.

Cette fièvre cosmétique monte depuis plusieurs années en Europe. Elle touche davantage de monde à mesure que le temps passe et que l’on grimpe dans la hiérarchie de l’entreprise. A 57 ans, Roberto Mozza* est manager dans le négoce des matières premières à Genève. En 2015, ce père de trois grands enfants a subi une chirurgie des poches de graisse sous les yeux. «J’ai toujours été très sportif mais, arrivé à 50 ans, l’hygiène de vie et le sport ne suffisent plus.» Dans son quotidien professionnel, Roberto Mozza multiplie les brefs séjours sur d’autres continents. «Je m’envole pour le Chili, la République démocratique du Congo rien que pour rencontrer un client ou signer un contrat», explique le quinquagénaire.

Les voyages n’excèdent jamais 72 heures, avion compris. «Si mon vol de retour atterrit avant midi à Genève, je dois aller travailler l’après-midi.» Ce rythme infernal a fini par l’user et marquer son visage. «Je ne récupère plus aussi bien qu’il y a quinze ans et encore moins que mes collègues en fin de trentaine. Une mine fatiguée, ce n’est pas bon pour les affaires et pour ma carrière.» Roberto Mozza ne regrette pas son opération: «Je me sens aujourd’hui plus frais et dispos. Cela me donne davantage d’assurance face aux clients.» Roberto Mozza n’est d’ailleurs pas le seul à avoir sauté le pas.

Banquiers, patrons et avocats

Selon les statistiques d’Acredis, le groupe de centres spécialisés dans la chirurgie esthétique en Suisse et en Allemagne, ce sont plus de 50 000 interventions de chirurgie esthétique qui ont été pratiquées en Suisse en 2015. Ce qui place le pays en deuxième position derrière le Brésil. Ce chiffre s’explique en partie par l’importante clientèle étrangère qui vient entretenir la réputation des cliniques suisses. La plupart d’entre elles sont implantées sur l’Arc lémanique, qui en dénombre près d’une trentaine. Preuve que la demande est là.

A Genève, Alexander Cuno est chirurgien ORL de la face au sein de la Clinique La Colline Hirslanden. Ce spécialiste de la chirurgie du visage est formel: «La motivation professionnelle ne transparaît jamais clairement dans les entretiens préopératoires, mais c’est sous-entendu. Les clients viennent avant tout pour se sentir mieux dans leur peau.» La plupart des clients d’Alexander Cuno ont entre 40 et 60 ans, dont 15% d’hommes. Un pourcentage en très nette augmentation selon les opérations. «Pour la rhinoplastie par exemple, j’ai autant d’hommes que de femmes.»

Arrivé à 50 ans, l’hygiène de vie et le sport ne suffisent plus.

Toujours au bout du lac, le chirurgien plasticien Kouroche Amini tire le même constat, mais précise: «Il faut distinguer la chirurgie esthétique des actes de médecine esthétique. Ces derniers sont en nette augmentation, surtout chez les hommes.» Tous jouissent d’un niveau socioéconomique supérieur. Des banquiers, des avocats comme des patrons. «Des profils qui sont en représentation dans leur travail», souligne Kouroche Amini. Parmi leurs demandes, on retrouve la chirurgie des paupières, l’abdominoplastie, les greffes de cheveux ou l’injection de botox sur le haut du visage. «Ces hommes ne veulent pas paraître plus beaux ou plus jeunes, ils veulent avoir l’air en forme.»

Un marché non réglementé

La tendance pour le minimal invasif et le boom des injections ont ouvert un nouveau marché. «Beaucoup de médecins s’y mettent», constate Alexander Cuno. L’offre augmente, les prix baissent et la demande explose. Dans le cas de l’acide hyaluronique, deux injections annuelles sont requises pour garantir un teint frais. Kouroche Amini préside le groupe des plasticiens de l’AMG, l’Association des médecins du canton de Genève. Cette dernière recense 17 praticiens reconnus. Alors que le catalogue des droits de pratique en dénombre 81 rien qu’à Genève.

«On ne sait pas qui ils sont, comment ils se forment et ce qu’ils font, alerte le chirurgien. Il n’existe pas de titre reconnu de médecin esthétique. N’importe quel médecin peut donc faire des injections. Un pédiatre, un psychiatre, comme un gynécologue ou un vétérinaire. Et même des esthéticiennes. Il est très facile d’accéder aux produits et cette non-régulation génère un véritable problème de santé publique.» Autant dire que les candidat(e)s aux artifices de bonne mine doivent être vigilants. Pour ne pas risquer de ruiner leur carrière.

*Nom d’emprunt
 

Voir aussi l'émission "Entrepreneurs", La Télé du 30/08/2018, en partenariat avec "PME Magazine", consacrée à Patricia Delarive, CEO  de la Clinique Matignon