Bonjour,
Le plastique, personne n’en veut, pourtant tout le monde l’utilise. Dès lors, lorsqu’on est une PME dans le secteur de la plasturgie, comment vit-on à l’ère du «plastic bashing» ou campagne anti-plastique?
Tiphaine Bühler
Christophe Jacot (à gauche) et Raphaël Hatem sont respectivement président et directeur du Swiss Polymers Cluster. Basée à Fribourg, l’association regroupe 109 PME et fêtera en janvier ses 20 ans d’existence.
Guillaume PerretPublicité
Tout le monde a vu les images de tortues avec des pailles dans les narines ou les mers d’emballages plastique. Et c’est tant mieux! Cela a permis une prise de conscience du grand public et des entreprises. Mais, en dix ans, l’industrie plastique s’est réinventée en profondeur. Malgré cela, elle souffre toujours du «plastic bashing», lance Christophe Jacot, patron de trois PME dans la plasturgie, Admo, Techno-Synthetic et Casutt. Pour gagner en efficience énergétique, il les a regroupées sur un seul site à La Chaux-de-Fonds.
Conséquence des campagnes de sensibilisation environnementale, depuis la pandémie de covid, l’ensemble de la branche ressent le dégât d’image. Cela se traduit notamment par la difficulté à recruter. Personne ne se presse pour travailler dans une industrie qui a mauvaise réputation. Les demandes des clients sont également paradoxales. Ils veulent des plastiques biodégradables ou de l’écoconception, mais sans faire de concession sur les prix ou les additifs utilisés.
«Il y a une sorte d’hypocrisie et d’amalgame dont pâtit tout le secteur. Le plastique, ce ne sont pas que des emballages qu’on jette. Adamo Group fabrique des cathéters pour les chimiothérapies et des respirateurs artificiels qui sauvent des vies», poursuit celui qui est également président du Swiss Polymers Cluster. Le médical regorge d’éléments avec des pièces en plastique, comme des prothèses de hanche ou du matériel stérile. L’automobile, l’aéronautique ou le sport sont aussi adeptes du plastique, car la gamme des PPS (polysulfure de phénylène) résiste aux fortes températures et à la déformation. Léger, ce matériau permet ainsi de consommer moins d’énergie dans la mobilité. Dans les routes elles-mêmes, un film plastique protège la nappe phréatique. On le voit, éliminer tout simplement le plastique n’est pas sans enjeu. Des alternatives doivent être trouvées et encouragées.
Alors concrètement, qu’est-ce qui a évolué en profondeur dans ce domaine pointé du doigt? «Aujourd’hui, en Suisse, quasi plus une seule entreprise dans la plasturgie ne travaille sans label ISO ou certification de durabilité. On analyse les cycles de vie des produits, interdit ou réglemente les PFAS. Par ailleurs, de nouvelles filières de recyclage ont été mises en place. Enfin, l’innovation a fait un bond. La totalité des projets et des financements de Swiss Polymers Cluster est en faveur de la durabilité», signale Raphaël Hatem, directeur du cluster. L’association basée à Fribourg regroupe 109 PME et fêtera le 22 janvier ses 20 ans, à Lucerne, lors de la Journée de la Romandie, avec une exhibition publique. Victime, elle aussi, du «plastic bashing», elle a changé de nom cette année pour abandonner le terme de plastique au profit de polymère.

La Swiss Plastics Expo réunira plus de 240 exposants à Lucerne, du 20 au 22 janvier 2026.
Swiss Plastics Expo
La Swiss Plastics Expo réunira plus de 240 exposants à Lucerne, du 20 au 22 janvier 2026.
Swiss Plastics ExpoAu-delà du nom, le plastique reste majoritairement composé de pétrole, passant par une transformation lourde en CO2. Mais, là aussi, il y a des améliorations. «Pour être précis, on emploie le reliquat du pétrole, ce qui reste après avoir fait de l’essence et de l’alcool, par exemple pour la pharma et les cosmétiques», explique Christophe Jacot. Parmi les initiatives encourageant un processus plus durable, on trouve depuis 2023 à l’EPFL un fonds dédié à cette thématique. A travers la société Sipchem Innovent, installée à Ecublens, l’industrie de la pétrochimie du Golfe investit massivement dans la recherche et l’économie circulaire de ce secteur. Pour rappel, la Chine, les Etats-Unis et l’Arabie saoudite produisent 66% des quatre types de plastiques les plus courants dans le monde, selon Eunomia et Zero Carbon Analytics.
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Les PME suisses dans la plasturgie ont donc fait leur introspection. Certaines ont modifié leur bâtiment et leur filière pour améliorer leur bilan carbone, mais pas seulement. «On travaille plus intelligemment, en réduisant les déchets ou en les réutilisant sur d’autres composants. Par exemple, on a diminué le canal d’injection des machines pour éviter le gaspillage. Même but avec la simulation de remplissage à l’ordinateur en amont. Le métier a beaucoup changé», souligne le CEO d’Admo. Autre exemple élaboré avec la HE-ARC à Saint-Imier: la réalisation d’empreintes en plastique plutôt qu’en acier, pour des séries réduites de pièces. Cela présente deux atouts: des températures de chauffe moins élevées et une diminution du rebut lors de l’injection de 30%.
A présent, réinventer la conception est devenu le mot d’ordre. L’entreprise Bachmann, qui produit notamment les emballages de Toffifee, mise sur l’écoconception. Lors d’un reportage d’A bon entendeur en septembre 2025, elle a présenté un projet pilote d’emballage plastique transparent monomatériau. Ce modèle permettrait, à large échelle, de recycler à moindre coût le CO2 des contenants alimentaires. Pour cela, les entreprises doivent accepter des concessions sur les pigments et les étiquettes.
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Quid du recyclage du PET? La filière est particulièrement controversée en raison du transport des bouteilles et de leur transformation qui ne sont pas sans impact carbone. Seule évidence actuellement, cette famille de plastique est recyclable à l’infini, contrairement à d’autres matériaux tels que le carton. «Notre secteur sera toujours dans la controverse et regorge de paradoxes. Avec le recyclage de nouveaux plastiques auparavant brûlés, un des sites d’incinération de Fribourg envisageait d’acheter du plastique pour continuer à fournir la puissance nécessaire à alimenter un chauffage à distance. Il faut trouver un juste milieu entre continuer à transformer la branche pour devenir plus durable et le discours hypocrite du «sans plastique», estime le cluster.
La plasturgie en Suisse représente environ 2000 entreprises et 35 000 emplois directs, pour un volume d’affaires global entre 8 et 10 milliards de francs. Selon le cluster, le volume de consommation du plastique ne diminue pas dans notre pays, soulignant une fois de plus l’hypocrisie actuelle.
Si les plastiques biodégradables et/ou biosourcés se développent, ils constituent encore un marché de niche. Leur composition varie: maïs, riz, betterave à sucre, kératine, amidon de bois... Le prix reste un frein.
Pour rappel, il existe trois grandes familles de plastiques:
• Les thermoplastiques (sac plastique, emballage, bouteille, canalisation, isolant – PVC, PET, EPS, PP, HDPE, LLDPE et LDPE – souvent recyclables à l’infini)
• Les élastomères (peu recyclables – textile, joint, pneu, gant médical, caoutchouc)
• Les thermodurcissables (non recyclables – souliers de ski, contreplaqué), selon l’ADEME l’Agence de la transition écologique.
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