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#JAIMEMONJOB

Costume bleu, de bleu!

Le travail, c’est comme l’amour: très compliqué. Chaque mois, la journaliste Martina Chyba décrypte à sa manière pertinente et impertinente les splendeurs et misères de la vie professionnelle.

Carré blanc

Martina Chyba

Martina Chyba
Ricardo Moreira

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Non mais vraiment. Tous les mecs sont en costume bleu-chemise blanche. Ajusté comme il se doit, ça ne doit pas faire assureur non plus (et je n’ai rien contre les assureurs, mon père en était un, il mettait d’ailleurs parfois des pantalons à carreaux, genre golf, que je préfère ne pas commenter parce que paix à son âme et à son style vestimentaire). Le résultat est terrifiant d’uniformité. C’est ça, c’est devenu un uniforme, le nouveau bleu de travail des cols blancs. Politique, business, présentateur TV, les hommes sont des clones, parfois des clowns, mais toujours en costume bleu.

Personnellement, je n’ai vécu qu’avec des compagnons en jeans (c’est bleu aussi remarquez), je n’ai jamais eu de chéri dans ce que l’on appelle «le business»; les costumes et très rarement les cravates, c’était pour les mariages et les enterrements. Et encore. Sauf le dernier en date, rencontré tardivement, la cinquantaine bien entamée. Monsieur travaille «dans l’immobilier» comme on dit, et enfile donc parfois ce que l’on appelle un costume et fréquente donc parfois ce que l’on appelle un tailleur. En conséquence, j’ai eu le plaisir de découvrir récemment un monde, en assistant à l’achat de costumes. J’ai vu un alignement de vêtements tous pareils, bâillant déjà d’ennui à l’idée qu’il faudrait non seulement tester les tenues, mais aussi les faire retoucher, car mon amoureux est bâti comme un cintre, on pourrait limite le passer par fax, et tous les pantalons tombent. 

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J’ai fait connaissance avec plein de subtilités, veste croisée, droite, longueur des manches, longueur du pantalon, qui doit faire un léger pli sur la chaussure mais pas plus et pas moins, cintrage de la veste. Ah oui, et les boutons de manchette. Je croyais que cela n’existait plus depuis un siècle ou deux, il faudra un jour que l’on m’explique l’utilité de cet objet qui n’est ni très pratique, ni très joli, qui se voit à peine et qui coûte cher. A un moment donné, il me montre deux ensembles: «Tu préfères gris anthracite ou bleu marine?» J’ai répondu: «Oh, tous les humains mâles de la planète sont désormais en bleu marine, alors soyons fous, vas-y pour le gris.» Mais comment en est-on arrivé là? A la base, le bleu est une couleur décrite comme «apaisante», «stable», dégageant une impression de «confiance». C’est la couleur préférée de la majorité des humains dans le monde, la plus universelle. Le costume bleu est également populaire parce que polyvalent: on peut le porter dans de nombreuses situations, des journées de travail classiques aux événements plus formels. Il ne se démode pas. Et il est souvent préféré au noir qui fait garçon de café, cérémonie des Oscars ou cérémonie funèbre. Et puis, c’est aussi de notre faute à nous, les médias audiovisuels. Nous vivons désormais dans une société de l’image, une «photocratie» et le bleu «passe bien» le tube. Zéro risque, pas de rayures ou de machins qui moirent, ça ne grossit pas, ça n’attire pas le regard, ça ne distrait pas du discours, ça ne déplaît à personne, c’est efficace, élégant et... monstre chiant.

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Oui, mais Martina, tu comprends, nous les hommes, on n’a pas tellement de possibilités vestimentaires, gna gna gna. Alors mes pauvres chéris, ce n’est pas vrai; l’art sartiorial (la confection sur mesure pour le vestiaire masculin) existe, et on n’est plus en 1950: je ne demande pas forcément que mon banquier soit en jupe (encore que... ce serait fun), mais disons qu’un chouïa de créativité ne serait pas malvenu de temps en temps. Je suis allée l’autre jour chez PKZ chercher quelque chose pour mon fils. Donc, on est d’accord, PKZ, ce n’est pas une maison réputée pour son excentricité, disons que, pour une soirée cabaret, ce n’est pas là qu’on va se fournir. PKZ est l’acronyme de Paul Kehl Zurich et vous savez ce qu’on dit chez nous, c’est Pien Kousu Zolid. Eh bien, il y avait un jeune vendeur (un bleu?) qui portait de petites dreadlocks joliment attachées, un gilet, une veste à carreaux, un pantalon chino et des baskets blanches rutilantes. Il était classe ET original. Je vote tout de suite pour lui. D’ailleurs, je lui ai acheté un polo. Jaune!

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