«Je travaille plus qu’avant pour un salaire moindre, mais j’éprouve davantage de fierté et de satisfaction.» Après avoir travaillé huit ans au service de communication du CHUV, Rachel Perret-Antille, 45 ans, a décidé de quitter son poste pour reprendre les vignes de sa famille à Chalais, en Valais. En 2023, avec sa sœur jumelle Véronique, elle reprend le vignoble bio d’un peu plus de 1 hectare et le baptise La Pertille. Un changement de vie radical qu’elle ne regrette pour rien au monde. «J’ai gagné en confiance en moi. J’avais envie de changer de cap. Aujourd’hui, je me dis qu’il me reste à peine une vingtaine d’années pour réaliser toutes mes aspirations!»
Le déclic est survenu à l’approche de la quarantaine. Amatrice de vin, cette mère de famille commence alors un apprentissage de viticultrice. «J’ai beaucoup aimé retourner à l’école. Dans ma classe, nous étions près de la moitié à avoir déjà une formation et une expérience professionnelle dans un autre domaine.» Ce choix implique toutefois des sacrifices: elle doit apprendre à composer avec moins de temps libre, des horaires plus irréguliers, des vacances plus rares et un revenu plus maigre. «Pendant mon CFC, pour compléter mon salaire d’apprentie, j’ai gardé quelques mandats en communication.» En Suisse, près de 15% des nouveaux entrepreneurs reprennent une affaire familiale, selon le Global Entrepreneurship Monitor (GEM), codirigé par la Haute Ecole de gestion de Fribourg.
Contribuer à améliorer la société
C’est aussi une quête de sens qui a mené Alexis Richard à changer de travail. Agé de près de 45 ans et après avoir travaillé dix-huit ans chez
Logitech, où il occupait le poste de directeur du marketing international, il décide, en 2018, de quitter le géant technologique. Ce Savoyard d’origine cherche un projet entrepreneurial à développer et décide de reprendre, en 2020, la direction des
Biscuits Agathe, anciennement Tante Agathe, dont le siège est à Villeneuve (VD), avec un objectif: faire de cette biscuiterie fondée en 1954 une entreprise écoresponsable. «Nous travaillons pratiquement exclusivement avec des produits suisses, notre approvisionnement se fait en circuit court.» Le beurre, la farine et les œufs proviennent de moins de 100 kilomètres de la biscuiterie. L’entreprise achète son saucisson vaudois et le Gruyère AOP à une ferme située à proximité, et fonctionne aux énergies renouvelables, notamment l’hydroélectricité et l’énergie éolienne. Un pari qu’il a décidé de relever afin de contribuer, à son échelle, à une société plus durable. «Je voulais pouvoir répondre avec fierté à mes enfants s’ils me demandent un jour ce que j’ai fait pour changer les choses.» Selon le GEM, la moitié des projets d’entreprise réalisés en 2024 en Suisse ont été motivés par l’envie d’avoir un impact positif sur la société.
Le jeu du hasard
Réaliser un souhait, quitter un environnement professionnel qui ne convient plus ou encore assouvir une soif de changement: c’est un peu tout cela à la fois qui a conduit Micheline Huguelet Cuixeres à quitter ses fonctions de chargée de projet dans l’administration cantonale bernoise pour reprendre la librairie Point-Virgule à Moutier (JU). A 60 ans, elle décide de se lancer un nouveau défi professionnel. «Je n’étais plus épanouie dans mon travail, je cherchais un nouveau poste.» Mais sa quête d’un nouvel emploi se heurte aux réticences des recruteurs. «Personne ne voulait engager une femme de mon âge.»
C’est à cette période que les propriétaires de la
librairie où elle se rend régulièrement lui annoncent qu’ils partent à la retraite et qu’ils cherchent un repreneur. Un heureux hasard qui a conduit cette ancienne assistante sociale, journaliste et maire de Vauffelin (BE) à changer, une fois encore, de métier. Aujourd’hui à la retraite, elle a tenu le commerce, avec son associée, jusqu’à 69 ans. «J’ai toujours été une grande lectrice. En reprenant une librairie à 60 ans, j’ai réalisé un rêve!»
Le salaire, c’est secondaire
Rachel, Alexis et Micheline n’ont pas démissionné à cause de conditions de travail défavorables ou d’une mauvaise ambiance de bureau. Au contraire. «J’avais un très bon poste au CHUV. Le cadre était agréable et l’équipe aussi», dit Rachel Perret-Antille. Pour sa part, Alexis Richard garde un excellent souvenir de son parcours chez Logitech. «J’y ai passé des années exceptionnelles. J’ai beaucoup appris et j’ai eu la chance de découvrir le monde grâce aux voyages d’affaires. Mais j’ai eu envie de vivre autre chose, de sortir du milieu très policé des entreprises multinationales», explique-t-il. Pour lui, le plus grand changement réside dans la diversité des missions à accomplir au quotidien. «Avant, j’étais cantonné à une tâche précise. Aujourd’hui, je passe du marketing à la vente, puis au planning de production en passant par les ressources humaines; c’est très stimulant. Je fais également énormément de rencontres et je suis très épanoui. J’ai perdu en salaire, mais j’ai gagné en richesse!»
Redéfinir la réussite professionnelle
Le motif de telles reconversions consiste souvent à donner plus de sens à son travail. Une remise en question fréquente parmi les cadres installés de longue date à des emplois stables et confortables. «A l’approche de la cinquantaine, beaucoup se demandent ce qu’ils veulent faire du reste de leur vie. Les aspirations profondes remontent à la surface, résume Herbert Röösli, manager de transition et coach en leadership à Zoug. Mais avant de tout quitter, il faut s’interroger, car retrouver un emploi peut devenir difficile avec l’âge. Certaines insatisfactions peuvent se résoudre sans rupture radicale.» Selon les derniers chiffres de l’Office fédéral de la statistique en la matière, la proportion des personnes actives qui s’orientent vers un autre secteur chaque année avoisine les 7%. Rapporté aux 5 millions de travailleurs que compte le pays, cela représente environ 350 000 personnes.
Selon une enquête de la plateforme de recrutement Xing, près de 41% de la population active en Suisse envisagerait de se reconvertir. En tête des principales motivations de changement de carrière figurent l’amélioration des conditions financières (41%), la vocation à exercer une activité utile (39%) et la mise à profit de compétences nouvelles ou jamais utilisées (32%). Les données de l’Office fédéral de la statistique montrent que les reconversions professionnelles sont plus fréquentes chez les diplômés de formation supérieure (27%) que chez les détenteurs d’un brevet fédéral (23%) ou d’un diplôme fédéral (18%).
Pour Herbert Röösli, le travail devrait avant tout favoriser l’épanouissement personnel. Lorsqu’il ne remplit plus ce rôle, le risque de frustration et d’insatisfaction augmente. Dans ce contexte, une réorientation professionnelle peut constituer une solution. Une autre piste consiste à transformer son quotidien professionnel de l’intérieur, notamment grâce à une meilleure communication ou à la reconnaissance entre collègues. «Souvent, quand on commence à faire des compliments, une nouvelle dynamique apparaît.»