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Interview

«En matière de durabilité, la demi-mesure n’existe pas»

André Hoffmann, vice-président de Roche Holding et coprésident du WEF, sera le keynote speaker de la 4e édition du Forum Durabilité de la CVCI, le 26 février. Son ambition? Changer le monde!

Thierry Vial

Ardent défenseur de la durabilité, André Hoffmann appelle à un changement profond de modèle, prônant le passage d’un capitalisme extractif à une économie régénérative.
Ardent défenseur de la durabilité, André Hoffmann appelle à un changement profond de modèle, prônant le passage d’un capitalisme extractif à une économie régénérative. Keystone

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Grand défenseur de la durabilité, André Hoffmann plaide pour un changement radical de paradigme en passant d’un capitalisme extractif à une économie régénérative. A ses yeux, l’urgence n’est plus à démontrer. En se focalisant sur le profit pour mesurer la performance, le modèle économique actuel érode les trois piliers essentiels de toute prospérité durable, à savoir le capital naturel, le capital social et le capital humain.Le Forum Durabilité se penche cette année sur le thème «De l’intention à l’action». Mais comment transformer une prise de conscience en actes concrets dans un monde secoué par les guerres, la fragmentation géopolitique et le repli sur soi?
Dans ce contexte chahuté, la durabilité reste-t-elle une priorité?
Au WEF, nous réalisons chaque année un sondage d’opinion auprès des participants. Cette fois, nous avons interrogé près de 3000 décideurs sur leurs principales préoccupations à horizon de deux et de dix ans. A court terme, la majorité cite les tensions géopolitiques et les enjeux de régulation. A plus long terme, ce sont clairement la durabilité, le changement climatique et l’érosion de la biodiversité qui dominent. Cela montre que, malgré le contexte actuel, la conscience des dirigeants reste très vive et c’est plutôt encourageant.

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Certains affirment que la seule manière de résoudre les grands problèmes passe par la prospérité à court terme. Or nous savons que le changement climatique est d’origine anthropique. Il est illusoire de penser que l’on pourra créer davantage de valeur en l’ignorant. Le véritable enjeu est de convaincre toutes les parties prenantes que nous devons impérativement raisonner à long terme.

«Le changement climatique est anthropique, il est illusoire de penser que l’on pourra créer plus de valeur en l’ignorant.»

André Hoffmann
Qu’est-ce qui freine cette prise de conscience et ce passage à l’action?
Tous les étudiants en économie apprennent que l’on ne gère vraiment que ce que l’on mesure. Aujourd’hui, nous ne mesurons quasiment que le résultat financier. C’est une lentille beaucoup trop étroite pour évaluer la création de valeur réelle, car elle occulte totalement l’impact des entreprises sur la société et sur l’environnement. Je milite depuis longtemps pour un système de comptabilité qui intègre pleinement les trois capitaux, naturel, social et humain. Si nous mesurons correctement notre dépendance et notre impact sur ces trois dimensions, nous pourrons construire un capital productif bien plus résilient et durable que le seul capital financier.

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La pression exercée par le gouvernement américain pour remettre en cause les critères ESG pèse-t-elle sur les entreprises?
Nous sommes clairement passés du greenwashing au greenhushing, cette sorte de frilosité verte. De nombreuses entreprises continuent à agir, mais choisissent de ne plus communiquer sur leurs objectifs ou leurs avancées en matière de durabilité. En résumé, «je fais des efforts, mais je n’en parle pas».
L’inclusion et l’appartenance font partie intégrante de l’identité de Roche. En tant qu’entreprise mondiale, elle opère dans des contextes juridiques et sociaux différents et respecte les exigences locales, souvent légales. Mais ce qui prévaut toujours, c’est son engagement en faveur d’un environnement de travail dans lequel chacun se sent à sa place et peut développer pleinement son potentiel.
Certains estiment que les systèmes de rémunération des dirigeants freinent la prise d’initiative en matière de durabilité. Partagez-vous ce diagnostic?
Dans les grandes entreprises, j’observe une évolution des critères de rémunération. Chez Roche, par exemple, nous avons introduit de nouvelles incitations et intégré deux objectifs de durabilité. Ces critères n’ont pas encore le même poids que les indicateurs d’innovation ou financiers, mais c’est un début. Utiliser le levier de la rémunération pour faire évoluer les décideurs est non seulement important, mais aussi efficace.

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Chez Roche, avez-vous déjà renoncé à un profit à court terme pour privilégier une vision à long terme?
Roche a toujours été orientée vers le long terme et s’est efforcée de créer de la valeur à long terme. Nous ne pensons donc pas au prochain trimestre, mais agissons fidèlement selon la devise «Doing now what patients need next» (Faire maintenant ce dont les patients auront besoin demain) et plaçons ainsi les besoins des patients au centre de nos préoccupations. Si l’on s’occupe bien d’eux, les résultats financiers de l’entreprise évoluent également de manière positive.
Qu’est-ce qui distinguera dans dix ans une entreprise en avance d’une entreprise dépassée?
L’entreprise en avance sera celle qui analysera toutes ses activités à travers le prisme de la durabilité. La réflexion deviendra binaire: soit on est durable, soit on ne l’est pas. Il n’y aura plus de demi-­mesure.
Les entreprises américaines qui freinent aujourd’hui leur transition seront-elles pénalisées demain?
J’en suis convaincu. La remise en cause de l’interdépendance de l’économie mondiale sera sanctionnée. L’idée selon laquelle on pourrait «make America great again» en fermant les frontières va à l’encontre du bon sens économique.

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Dans le même temps, depuis 2017, la Chine avance à pas de géant dans les énergies renouvelables. Tout n’est évidemment pas parfait, mais vous verrez que l’économie chinoise récoltera les bénéfices de ces efforts à long terme.
Quel doit être le rôle de l’Etat pour accélérer la durabilité?
L’Etat doit mettre en place des règles qui sont dirigées plus vers le bien commun que le profit des actionnaires. Je pense que le retour de balancier va nous permettre de revenir vers plus d’Etat et, de mon point de vue, c’est positif. Mais, attention, le gouvernement doit aussi réfléchir à long terme, il y a vraiment un choix culturel à mener dans ce sens-là.
Oui, mais nous vivons dans un monde focalisé sur le court terme, en économie comme en politique...
Oui, c’est pourquoi il faut que nous redéfinissions ce qu’est le succès. Est-ce la possession d’une grosse Mercedes ou d’un sac Vuitton ou est-ce que le succès, c’est d’être heureux et aligné? Aujourd’hui, les maladies mentales augmentent sans cesse, il y a un malaise profond. Cela prouve que notre système actuel basé sur le court terme ne fonctionne tout simplement plus. L’important est de passer du moi au nous, mais je dois avouer que je ne sais pas comment nous allons y arriver concrètement.

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Quel conseil donneriez-vous à un dirigeant de PME aujourd’hui?
Gérez votre entreprise comme votre vie, pas pour les actionnaires mais pour vous, en étant toujours aligné avec vos valeurs. Vous verrez que ça marche très bien.
Et un dernier mot pour ceux qui doutent de l’urgence climatique?
Si la nature s’effondre, l’espèce humaine sombre aussi. A l’évidence, nous nous approchons d’un point de non-­retour et il en va de notre responsabilité à toutes et à tous de passer à l’action, dès maintenant.
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