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Monde du travail

Le FOMO, moteur du stress professionnel

Le FOMO, ou fear of missing out, est la peur de manquer une opportunité. Le résultat? On reste connecté en permanence et accumule les semaines de 70 heures. Le phénomène atteint des sommets dans la Silicon Valley. Quid de la Suisse?

Les milieux financiers sont exposés aux risques de dérives. Ils ont appris à les encadrer. «Nous sommes sensibles au droit à la déconnexion pour nos collaborateurs», indique Pedro Palomo, directeur Entreprises à la BCN.
Les milieux financiers sont exposés aux risques de dérives. Ils ont appris à les encadrer. «Nous sommes sensibles au droit à la déconnexion pour nos collaborateurs», indique Pedro Palomo, directeur Entreprises à la BCN. Guillaume Perret

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«Notre société est de plus en plus construite sur le FOMO. Deux dimensions structurent ce phénomène: l’accélération et la comparaison sociale. La première impose une réactivité immédiate, tandis que la seconde nous pousse à agir en fonction d’un compétiteur potentiel», observe Olivier Glassey, sociologue et maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne. Il étudie le phénomène depuis vingt ans et note son amplification.
Il existe plusieurs types de FOMO et ils atteignent tous les secteurs et tous les âges, contrairement à ce que l’on observait par le passé. On connaît bien le FOMO commercial, le stress de manquer une bonne affaire, et le FOMO social, la crainte de l’exclusion d’un groupe. En revanche, l’angoisse de passer à côté des bonnes décisions stratégiques (FOMO organisationnel) et la peur de ne plus être dans le coup ou d’être exclu d’un processus décisionnel (FOMO générationnel ou technologique) sont moins bien cernées.
Ces FOMO ne sont pas anodins. «Ils reflètent la solitude des chefs d’entreprise face aux injonctions à saisir les opportunités. Cette crise de la sommation permanente conduit à un surinvestissement. L’anticipation continue d’un décrochage technologique ou économique implique un risque d’épuisement professionnel», relève le sociologue. Ce phénomène porte un nom au Japon: karoshi, la mort d’excès de travail. Il englobe AVC, crises cardiaques liées aux heures longues et au stress. Selon l’OIT et l’OMS, 750 000 personnes décèdent chaque année de surmenage au travail.

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Et en Suisse? Dans son baromètre 2025 publié fin novembre, Travail.Suisse signale que 25% des salariés en Suisse travaillent plus de dix heures par jour. L’épuisement professionnel et la non-déconnexion y sont également relevés. Ils sont l’une des conséquences d’un management du FOMO. Les milieux financiers, par leur rôle sur les marchés et auprès des entreprises, sont directement exposés aux risques de dérives. Ils ont appris à les encadrer. «Nous sommes sensibles au droit à la déconnexion pour nos collaborateurs, remarque Pedro Palomo, directeur Entreprises à la BCN. Nous limitons leurs accès à distance à certains jours de la semaine et à certains horaires. Par ailleurs, un plan de suppléances permet d’éviter la concentration de responsabilités et le sentiment d’être indispensable à la bonne marche des activités.»

25%

Un quart des salariés en Suisse travaillent plus de dix heures par jour, selon Travail.Suisse.

Phénomène accéléré par l’IA

Selon de nombreuses publications, les injonctions à se réaliser et à performer sont accentuées par l’intelligence artificielle (IA). «Le FOMO prolifère particulièrement bien en période d’incertitude. L’IA est à l’évidence une promesse exponentielle, perçue à la fois comme une menace et une opportunité», pointe Olivier Glassey.

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Chez AI Swiss, on est très attentif au FOMO dans la communauté et auprès des clients. «J’ai connu le FOMO lorsque j’étais dans le trading de hedge funds à Londres, souligne Stéphane Fallet, président d’AI Swiss et CEO de Rapid Rise. Dans le développement de l’IA, il y a clairement aussi du FOMO. Les effets d’annonce s’accumulent et augmentent la peur de rater quelque chose. Il faut se mettre des garde-fous. Mon message est qu’il n’y a jamais d’urgence et que si on essaie de faire quelque chose trop vite, on le fait mal. Il faut maîtriser les outils actuels, avant de partir dans une course en avant.»
Des éléments confirmés par la BCN: «Par nature, nous tendons à éviter les vents de panique. La banque ramène de la méthode là où l’émotion risque de prendre le dessus. Les nouveaux enjeux requièrent des adaptations toujours plus rapides et dans des domaines très variés qui peuvent être une source d’angoisse pour les entreprises.» A présent, le FOMO de l’entrepreneur dépasse les considérations purement comptables. Il englobe la crainte de ne pas être à jour avec la RSE, la réglementation, la digitalisation et la sécurité de ses processus ou l’IA. «La peur de manquer à son rôle dans la protection des données et les conséquences financières d’une cyberattaque sont devenues les craintes principales de beaucoup d’entreprises, avant les questions de conjoncture ou d’investissement», note Pedro Palomo.

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Droit à la déconnexion

Afin d’éviter le FOMO dans son organisation, voici quelques principes conducteurs souvent mentionnés: être prudent face aux effets d’annonce, se souvenir que les opportunités sont souvent cycliques, réinscrire la temporalité dans son entreprise avec un calendrier visant à sortir de l’urgence, éviter le micro-­management en fixant des objectifs clairs. De manière proactive, chacun peut également développer le JOMO (joy of missing out) et la joie de ne pas être en charge, se positionner en tant que créateur de projets plutôt que suiveur d’opportunités, faire attention aux horaires longs et respecter une déconnexion professionnelle et privée.
Ainsi, des initiatives telles que les crunch times, les hackathons et autres ateliers où le travail est intense et continu doivent être périodiques et non un nouveau modèle de performance. Il en va de même avec les discours d’entrepreneurs valorisant les semaines de 70 heures et plus. Après la Chine, la Silicon Valley porte de plus en plus en exemple le travail intense et sans relâche, communément appelé le 996, pour 9 h-21 h six jours par semaine. Les sociologues du travail parlent d’esclavagisme des temps modernes ou d’usine à burn-out.

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Du FOMO au 996, il n’y a qu’un pas

Connaissez-vous le 996? Cette tendance venue de Chine fixe les 72 heures de travail comme la norme. Bien qu’interdit en Chine par la Cour suprême depuis 2021, ce rythme de travail s’immisce dans la tech à l’échelle globale. «Pas d’alcool, pas de drogue, 996, soulever des poids, surveiller son sommeil, manger des protéines» prévaudraient pour réussir dans la Silicon Valley, selon Daksh Gupta, fondateur de Greptile, cité par le Courrier international.
La «hustle culture» ferait donc son grand retour. On parle de la culture de l’hyper-productivité, de l’effort incessant ou de la surperformance. L’idée est de se battre pour aller plus vite que les autres. Personne ne veut rater le virage de l’IA et ses opportunités de conquérir de nouveaux marchés et compétences. Cela se traduit directement par l’augmentation du nombre de start-up dans le monde.
Les Etats-Unis ne sont pas seuls à accélérer la cadence. L’Europe a observé un bond de 55% d’entrepreneurs entre 2023 et 2025. La Suisse mentionne également un nombre record de nouvelles sociétés, en particulier dans l’IA. L’an dernier, l’Institut pour les jeunes entreprises (IFJ) a enregistré 55 654 nouvelles entreprises, soit +5,1% par rapport à 2024, qui était déjà une année record. «Une augmenta-tion de 34,7% par rapport à il y a dix ans», relaie le bilan national de l’IFJ.
Ce dynamisme fascine, mais inquiète aussi, car l’innovation ne doit pas se faire à n’importe quel prix. L’OMS rappelle que travailler plus de 55 heures par semaine augmente le risque d’AVC de 35% par rapport à la semaine de 40 heures. En outre, un tiers des problèmes de santé au travail seraient provoqués par les horaires excessifs.
La Suisse n’en est pas là, mais réfléchit à son cadre légal. On le voit, l’hyper-­connectivité et la pression sociale et professionnelle pour être toujours plus performant s’additionnent. Un enjeu de santé physique et mentale à ne pas négliger, selon Travail.Suisse. Le projet de modification de la loi fédérale sur le travail (LTr), publié en avril 2025, prévoit le droit à la déconnexion et la mise en place d’un repos quotidien minimal (Art. 28). Le texte pose plus largement la question de la flexibilité du temps et des formes de travail qui évoluent. Il a le mérite de prévenir des excès de FOMO, même s’il ne fera pas tout.

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