«ChatGPT, résume-moi ce gros dossier»; «Claude, propose-moi une présentation PowerPoint»; «Gemini, fais le tri dans mon administratif». Dans les entreprises romandes, l’intelligence artificielle est à un fil du burn-out.
Selon une étude quantitative du bureau Qualinsight, réalisée auprès d’un panel de 1030 professionnels de tous domaines, 72% des actifs romands utilisent déjà l’IA au travail, pour être plus productifs en s’évitant des tâches barbantes. Problème: 27% d’entre eux le font à l’insu de leur patron!
L’IA en mode «fantôme»
On nomme cela «Shadow AI», ou «IA fantôme». «C’est le fait d’utiliser un compte IA pour le travail, sans qu’il soit proposé par votre entreprise, sans qu’il y ait eu ni validation officielle ni règle claire quant à son usage dans votre environnement professionnel», détaille Esther Sève, fondatrice de Qualinsight et auteure de l’étude.
«Je ne pense pas que les gens, dans leur usage pour le travail, prennent le temps d’anonymiser leurs contenus et fassent forcément attention à sécuriser les données qu’ils utilisent pour l’IA, sans doute par souci d’efficacité», s’inquiète la spécialiste. Esther Sève estime que «les outils IA sont tellement accessibles et faciles d’usage que cela déstabilise les entreprises» et que ces dernières «tardent à mettre en place une vraie gouvernance».
Deux autres chiffres ressortent de l’enquête: 79% des actifs disent n’avoir jamais reçu de formation formelle à l’IA et 49% des personnes interrogées indiquent que leur entreprise n’a pas défini de règles claires en matière d’utilisation des outils d’IA. Utiliser l’IA en mode «fantôme» peut donc s’avérer problématique.
Les entreprises s’adaptent face à l'IA
Du côté des PME romandes, la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie (CVCI) relève qu’au printemps 2026, 83% de ses membres utilisent d’IA, «le plus souvent pour de la génération de texte». Trois ans plus tôt, seulement 28% avaient répondu à leur enquête par la positive. Directeur de la CVCI, Philippe Miauton estime que dans «la situation économique actuelle, l’intégration de l’IA est un des dossiers importants, mais pas la priorité absolue des PME romandes».
La part d’IA fantôme dans les entreprises romandes l’inquiète, mais pas outre mesure: «L’utilisation cachée, je ne pense pas qu’elle soit malintentionnée, mais elle présente des risques. Un employé sait pertinemment quelles sont les données sensibles de son entreprise. En cas de problème, c’est surtout un enjeu de responsabilité individuelle.»
Employés pas sans obligations
Avocat et professeur de droit du travail à l’Université de Lausanne, David Raedler explique que, en l’absence de règles, l’employé a tout de même des obligations à respecter. A commencer par «l’exécution personnelle du travail» (art. 321 du Code des obligations). «Si l’employé utilise l’IA dans une mesure raisonnable et fait le travail de réflexion et de vérification des informations qui en découle, on part de l’idée qu’il fait son travail lui-même, indique l’homme de loi. Mais si un employé délègue à l’IA l’essentiel de son travail, la question se pose de savoir s’il a réellement effectué son travail lui-même.»
En cas de violation de cette obligation, David Raedler juge que «cela ouvre la voie à un avertissement ou un licenciement». Il en va de même, selon lui, avec l’obligation de diligence et de fidélité vis-à-vis de son employeur (art. 321a). «Le salarié doit s’assurer lui-même que son usage est légal, qu’il n’enfreint ni la loi sur la protection des données, ni son devoir de confidentialité, ni encore d’autres dispositions légales applicables au cas d’espèce. Et vis-à-vis de son employeur, il doit se montrer transparent sur son utilisation d’outils IA.»
Informer, rendre attentif à tout problème potentiel et vérifier systématiquement les informations fournies par l’IA: tels sont les devoirs de l’employé, même en l’absence de règles édictées par l’entreprise. Cela étant, l’adoption de directives reste utile et conseillée. «Si un employé viole les règles, cela donne à l’employeur un droit de prononcer une sanction», précise l’avocat.
Cadrer et former à l'IA, une nécessité
Pour tirer le meilleur de l’IA, Esther Sève met l’accent sur la formation: «Le gain devient perceptible et mesurable lorsque l’entreprise donne son accord, qu’elle a formé les personnes concernées et qu’elle propose des outils adaptés aux besoins spécifiques du métier.» De quoi faire de certains employés des «power users», soit des utilisateurs formés à ces outils, efficaces dans leur utilisation et qui en comprennent les enjeux sans en avoir peur, se réjouit-elle.
Elle estime qu’il est temps d’agir pour les firmes romandes et suisses: «Si les entreprises ne prennent pas maintenant le temps de faire la réglementation en interne, d’expliquer leur positionnement par rapport à l’IA, de décider dans quels cas une utilisation est possible ou non, elles vont perdre en compétitivité et prendre un retard difficile à rattraper en matière d’innovation.»
Une conclusion partagée. En plus de fixer des règles minimales, la CVCI recommande aux entreprises de se renseigner au maximum. «Le dialogue avec les employés doit permettre de poser les bases de la sécurité. Puis c’est par la formation que l’on apprend à être efficace», considère Philippe Miauton.
«Le minimum, c’est de fixer des règles, clame David Raedler. Dès le moment où une partie de vos activités peut impliquer un outil IA, il faut cadrer cet usage par des directives.» Une façon, selon le spécialiste, de «limiter les risques d’être tenus pour responsables vis-à-vis de tiers en cas de litige découlant d’un résultat tiré de l’IA».
27% des utilisateurs d’IA au travail le font sans validation par leur entreprise et son service informatique.
49% des personnes interrogées indiquent que leur entreprise n’a pas défini de règles claires en matière d’utilisation des outils IA
Selon l’étude de Qualinsight, trois actifs romands sur quatre utilisent déjà l’intelligence artificielle, 23% connaissent sans l’utiliser et 5% disent ne pas connaître.