Intelligence artificielle

L’IA est-elle destructrice?

Les critiques sur le manque de retour sur investissement de l’IA et désormais sur sa tendance à générer stress et burn-out s’intensifient. Explications.

Pour Pascal Eichenberger, CEO d’Elitebrain et vice-président de Manufacture Thinking, l’IA peut être vue comme une innovation destructrice.
Pour Pascal Eichenberger, CEO d’Elitebrain et vice-président de Manufacture Thinking, l’IA peut être vue comme une innovation destructrice. Odile Meylan pour 24 Heures

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On parle désormais de l’IA comme d’une innovation destructrice, à l’image du thème phare du Corporate Innovation Symposium (CIS 2026) de février dernier à Genève. Après l’idylle et les grands espoirs, le retour à une réalité désenchantée face à l’IA touche de plus en plus d’entreprises. Impossible pourtant de faire sans et d’ignorer ce nouvel outil. Comment rester un enthousiaste de l’IA sans pour autant se faire dévorer par elle? En 2025, plus de 50 000 licenciements aux Etats-Unis ont été officiellement justifiés par l’IA, selon le NY Times. Les économistes de Goldman Sachs évoquent quant à eux que la technologie est responsable de près de 10 000 licenciements mensuels aux Etats-Unis, dans certains secteurs.

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L’année dernière, plus de 50 000 licenciements aux Etats-Unis ont été officiellement justifiés par l’IA, selon le NY Times. De leur côté, les économistes de Goldman Sachs évoquent que la technologie est responsable de près de 10 000 licenciements mensuels aux Etats-Unis, dans certaines branches.

Accélère le burn-out

Pour ceux qui conservent leur job, l’étude sur l’IA de deux chercheuses de l’Université de Californie à Berkeley n’est guère plus réjouissante. Elle a été menée pendant huit mois auprès d’entreprises de quelque 200 employés. Publiée dans la Harvard Business Review, elle révèle non seulement que les IA n’allègent pas la charge de travail, mais qu’elles l’augmentent, au risque d’accélérer le burn-out. «Intensification des tâches, allongement du temps de travail et surcharge professionnelle», les premières conclusions sont alarmantes. Cela même en cas d’utilisation volontaire de l’IA, comme cela se voit dans certaines entreprises.

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Face à ces nouvelles critiques, Pascal Eichenberger, CEO d’Elitebrain et vice-président de Manufacture Thinking, se veut rassurant. «L’IA peut être vue comme une innovation destructrice dans le sens où elle est disruptive et que sa vitesse de déploiement est telle que l’humain n’a pas le temps de s’adapter», résume-t-il. Le patron de DeepMind, Demis Hassabis, évoque une accélération dix fois plus rapide et dix fois plus profonde que la révolution industrielle.
Est-ce à dire qu’on va se réveiller dans cinq ans en réalisant qu’on a détruit un environnement de travail relativement stable, les ressources en électricité et en eau et grillé les neurones des cerveaux les plus qualifiés? L’image prête à sourire. Elle trotte cependant dans la tête de plus en plus de dirigeants d’entreprise. Certains parlent à couvert d’une «énergie colossale qui est déployée à produire des déchets numériques ou des agents numériques avortés». D’autres entrepreneurs de la tech renchérissent: «Chacun est désormais capable de produire de petits prototypes numériques qui, finalement, ne servent à rien. Trop d’utilisateurs s’éparpillent, pour finalement s’épuiser.»

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Daniel Borges, membre de la direction de Raiffeisen, chargé des PME, supervise également la transition IA de la banque. «Je préfère non pas parler d’IA mais d’IH, pour impact humain. Il y aura clairement la disparition de certains rôles, mais la priorité est de s’adapter sans prendre de risque, mentionne-t-il. L’IA va très vite et nous en sommes encore aux balbutiements. Elle ne doit toutefois pas être introduite dans les équipes à n’importe quel prix. Nous privilégions les aspects humains et de sécurité des données.»

Rouleau compresseur

Les discours enthousiastes prudents, retenus ou dérobés révèlent le défi pour les entreprises de se positionner face à l’ampleur et à la polymorphie de l’IA. Poursuivant leur course, les géants Microsoft, Google et Anthropic poussent le rouleau compresseur, même à coups d’influenceurs. Selon CNBC, ils paient sur le long terme entre 400 000 et 600 000 dollars des créateurs de contenus sur l’IA. Marqueur intéressant, les budgets publicitaires des compagnies spécialisées dans l’IA ont augmenté de 126% en 2025 par rapport à 2024, dépassant allègrement le milliard de dollars. «Une goutte d’eau, note Pascal Eichenberger. De toute manière, la balle (de l’IA) est tirée et on ne peut l’arrêter. Les entreprises subissent aujourd’hui les rebonds de cette balle qui monte et descend. Elle se stabilisera.»

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Autre constat, l’IA attaque en premier les cols blancs et les grandes entreprises. «Elle bouleverse la hiérarchie sociale et le pouvoir, observe-­t-il. C’est la revanche des cols bleus, de ceux qui travaillent avec l’atome, de leurs mains. Les gestionnaires de données vont se retrouver sur le carreau s’ils ne vont pas plus loin.» La legaltech estime que 60% du travail des cabinets juridiques est ou sera fait par l’IA. En Suisse, les professeurs de droit s’en inquiètent. Jeunes juristes et stagiaires qui effectuaient ce travail de recherche ne pourront plus faire leurs armes et ne sont pas encore assez expérimentés pour vérifier les informations de l’IA.
«L’IA est la revanche des petits, des PME et des seniors, estime Pascal Eichenberger. Les petites entreprises de quelques employés jusqu’à 500 personnes pilotent mieux le changement. En parallèle, les seniors pourront faire parler leur expérience s’ils acceptent la blessure narcissique que leur inflige l’IA.»

Hygiène IA

Compétences plus larges et rapidité d’exécution restent les gains de l’IA recherchés par les patrons, en Suisse comme ailleurs. Les utilisateurs deviennent multitâches et augmentés dans leurs performances. Un effet boule de neige qui rend capable de faire plus et dans lequel l’environnement professionnel attend qu’on fasse plus. On retrouve là les dangers mentionnés par l’étude de Berkeley.

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Pascal Eichenberger ne partage pas ce pessimisme. Pour lui, l’IA est la seule direction à suivre, avec une certaine hygiène. Les employeurs se retrouvent face à deux types de personnes: celles qui vont être stimulées par l’IA et les autres. «Pour mieux l’intégrer dans le quotidien professionnel, il faut montrer le gain pour l’employé. Il aura davantage de temps à consacrer à la clientèle, aux autres ou à d’autres projets, plutôt que de passer des heures à des tâches répétitives. L’IA va nous faire entrer dans une ère du lien, de la stratégie et évacuer les bullshit jobs.»
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