En Suisse, faire émerger une licorne, ces start-up valorisées à plus de 1 milliard de dollars, reste un défi de taille. Derrière ces succès spectaculaires se cachent des équipes bien rodées, des marchés porteurs et une capacité à saisir le bon moment. Mais qu’est-ce qui distingue vraiment une entreprise capable de franchir ce cap rare et convoité?
À l’écoute du marché
Le parcours de
Nexthink illustre une réalité souvent méconnue du monde des licornes: la réussite prend du temps. La société lausannoise a mis dix-sept ans à atteindre ce statut, en 2021, au terme d’un chemin loin d’être linéaire. A ses débuts, elle explore plusieurs voies, notamment la cybersécurité, sans connaître immédiatement une forte traction. Le déclic survient en écoutant attentivement ses clients. Beaucoup se plaignent d’un paradoxe: les systèmes informatiques fonctionnent en théorie, mais les utilisateurs continuent à rencontrer des difficultés au quotidien.
«En observant directement ce qui se passe sur les ordinateurs des employés afin de diagnostiquer les problèmes, nous avons identifié une lacune et créé un nouveau marché, celui de la Digital Employee Experience», explique le cofondateur Patrick Hertzog. Ce repositionnement change la trajectoire de l’entreprise. La croissance s’accélère et ce nouveau segment est progressivement reconnu par des cabinets d’analyse comme Gartner et Forrester.
La Digital Employee Experience consiste à mesurer et à améliorer l’expérience numérique des employés (applications qui plantent, lenteurs, problèmes techniques) afin d’aider les entreprises à tirer davantage de valeur de leurs outils informatiques. Les solutions de Nexthink offrent ainsi une visibilité directe sur l’usage réel des technologies au sein des organisations.
«Le facteur clé a été de rester constamment à l’écoute du marché et d’adapter notre modèle en conséquence, résume Patrick Hertzog. Il faut parfois lire entre les lignes pour identifier le véritable problème du client.» Selon lui, un produit ne décolle que s’il répond à une douleur suffisamment forte: «Il vaut mieux vendre un antidouleur qu’une vitamine.» Identifier le bon problème ne suffit toutefois pas à garantir le succès. «La différence se fait surtout dans l’exécution: affiner l’idée jour après jour et faire le travail difficile.»
Ingénieur diplômé de l’EPFL, il reconnaît avoir appris les aspects commerciaux et opérationnels sur le terrain, en accumulant les expériences, et les erreurs, tout en s’entourant de profils plus expérimentés. Au final, conclut-il, la réussite entrepreneuriale relève d’un subtil équilibre entre intuition, timing, capacité d’exécution... et une part de chance. «On retient surtout ceux qui ont réussi. Mais arriver trop tôt sur un marché peut faire échouer même une bonne idée.»
Règles de base
Olivier Gaudin, cofondateur de l’éditeur genevois de logiciels devenu licorne Sonar, compare le succès entrepreneurial à la nutrition: tout le monde sait qu’il faut manger sainement, mais peu de gens appliquent cette discipline au quotidien. De même, certaines règles de base (rigueur financière, respect des délais, capacité à faire grandir son équipe) sont incontournables pour maximiser les chances de réussite.
Pour lui, développer une technologie ne suffit pas: il faut savoir la transformer en produit viable. Les entrepreneurs trop concentrés sur le prochain tour de financement se mettent en difficulté. «Plus on cherche à séduire les investisseurs, moins on consacre de temps à rendre son entreprise rentable», avertit-il. Entourer son projet des bonnes compétences, même en les cherchant au-delà de son réseau ou à l’étranger, est donc essentiel. Ces talents, souvent mobiles entre entreprises, contribuent aussi à renforcer l’écosystème régional.
Attraction, intégration et développement des talents
La question du recrutement est centrale pour
Sophia Genetics, autre licorne vaudoise. «L’organisation humaine et la culture d’entreprise deviennent de plus en plus complexes à mesure que l’entreprise grandit rapidement, se diversifie géographiquement et recrute des collaborateurs de nombreuses nationalités», souligne Manuela Valente, responsable des ressources humaines.
Fondée en 2011, la société compte aujourd’hui 470 employés issus d’une soixantaine de nationalités. Cette croissance rapide impose d’ajuster continuellement les structures internes afin de préserver une communication efficace et une répartition claire des rôles. Active dans l’analyse de données génomiques appliquées à la médecine, l’entreprise s’appuie sur des profils hautement qualifiés: près de 30% de ses collaborateurs sont titulaires d’un doctorat et disposent de compétences souvent rares.
L’association au statut de licorne et l’introduction en bourse au Nasdaq en 2021 ont fortement accru sa visibilité, facilitant un recrutement plus difficile lors des premières années. La société, basée à Rolle, ne se contente toutefois pas d’attendre les candidatures. Elle mise sur des partenariats avec plusieurs universités, dont l’EPFL, ainsi que des institutions en France et à Boston. Elle gère par ailleurs un programme qui accueille une trentaine de stagiaires par an, dont une part significative rejoint ensuite l’entreprise.
Savoir anticiper
Née de l’initiative d’UBS et de Swisscom, la fondation Deep Tech Nation Switzerland souhaite transformer le pays en puissance mondiale de la deep tech. Pensée pour agir comme catalyseur pendant dix ans, elle vise à mobiliser 50 milliards de francs au profit des scale-up et à créer 100 000 emplois dans le secteur. Aujourd’hui, la Suisse compterait entre 18 et 50 licornes, selon les critères retenus. Ces entreprises génèrent des rendements pour les investisseurs, créent de la richesse permettant aux fondateurs de réinvestir dans de nouvelles initiatives et attirent des fonds de capital-risque de premier plan. «Elles élèvent l’ambition de tout l’écosystème», souligne Michael Sauter, responsable du programme Head Scale-up Booster au sein de la fondation zurichoise.
Mais au-delà du contexte favorable, quels sont les facteurs qui permettent à une jeune entreprise de se hisser au sommet du marché? «Tout commence par des personnes exceptionnelles: dévouées, ambitieuses, résilientes et travailleuses», dit-il. La route vers le statut de licorne repose sur la rencontre entre une équipe solide et un secteur à fort potentiel. Les entrepreneurs performants doivent aussi savoir anticiper le bon moment pour leur produit et attirer des investisseurs de qualité.
Avec l’essor de l’intelligence artificielle, certains évoquent l’émergence de licornes dirigées par un seul employé, le fondateur. Est-ce réaliste? Michael Sauter reste prudent: «L’efficacité a augmenté et les équipes peuvent être plus petites, mais un entrepreneur a besoin d’autres personnes pour être challengé, comprendre le client et définir le bon modèle économique.» Quant aux secteurs prometteurs, au-delà de l’IA, la robotique, les medtechs, la cybersécurité et le quantique offrent de belles opportunités. «Il est urgent de soutenir ces start-up pour préserver la souveraineté technologique de la Suisse», ajoute-t-il.
Le rôle de l’écosystème
«Le rôle de l’écosystème est essentiel pour la croissance de départ, aidant les financements initiaux, la mise en réseau et la crédibilité des entrepreneurs et de la start-up, souligne Jordi Montserrat, cofondateur et directeur de l’accélerateur suisse Venturelab. Ce soutien devient moins critique une fois que les entreprises atteignent des valorisations de 50 à 100 millions de francs, passant à des fonds de croissance.» Après le soutien initial, les facteurs de succès reposent sur la capacité de la start-up à constituer les équipes adéquates, à mobiliser les financements nécessaires, à soutenir sa croissance et à s’adapter en pivotant lorsque cela est nécessaire. «Il est crucial pour les entreprises d’avoir des fondations commerciales solides, car la valorisation est variable et peut être basée uniquement sur une promesse, ajoute-t-il. Le succès exige également une vision à long terme et une anticipation des vagues d’évolution du marché, en se concentrant sur la valeur fondamentale du produit.»